Elisa Benker, Céline Cantat, Shoshana Fine, Virginie Guiraudon, François Gemenne, Thibaut Jaulin, Antoine Pécoud, Catherine Perron, Michelle Reddy, Filip Savatic, Hélène Thiollet, Catherine Wihtol de Wenden
Chercheurs des projets MAGYC et PACE

Bayram Balci, Juliette Tolay

Alors que la question des réfugiés syriens a poussé un nombre croissant de pays à imposer des restrictions à leur entrée sur leur sol, près de la moitié des réfugiés syriens se trouvent dans un seul pays : la Turquie. Or celle-ci, loin de fermer sa frontière, se singularise par sa politique de porte ouverte et son engagement humanitaire de grande ampleur. L’élan de générosité ne peut seul expliquer cette politique d’asile mise en place spécialement pour les Syriens. Un certain nombre de considérations politiques indiquent une instrumentalisation de la question. L’attitude bienveillante de la Turquie peut s’expliquer par son opposition à Assad dans la crise syrienne et son souhait de jouer un rôle dans la construction d’une future Syrie, ainsi que par sa volonté de tirer des bénéfices matériels et symboliques auprès de l’Union européenne. Mais la crise de réfugiés a aussi une dimension de politique intérieure. Les différents partis (au pouvoir ou dans l’opposition) semblent utiliser la question des réfugiés de façon opportuniste, aux dépens d’un climat propice à une bonne intégration des Syriens en Turquie.

Anne de Tinguy (Dir.)

Regards sur l’Eurasie propose des clefs de compréhension des événements et des phénomènes qui marquent de leur empreinte les évolutions d’une région, l’espace postsoviétique, en profonde mutation depuis l’effondrement de l’Union soviétique en 1991. Forte d’une approche transversale qui ne prétend nullement à l’exhaustivité, elle vise à identifier les grands facteurs explicatifs, les dynamiques régionales et les enjeux sous-jacents.

La mise sur agenda de la lutte contre la pauvreté à la Banque mondiale et au PNUD s'inscrit dans le temps long des politiques de coopération depuis les années 1970. Après deux décennies d'ajustements structurels et de programmes de désendettement (1996 et 1999), l'efficacité de l'aide a été amplement remise en cause. En réaction, les Objectifs du millénaire et l'insistance des bailleurs de fonds pour une plus grande efficacité de l'aide ont transformé les programmes de développement en programmes de lutte contre la pauvreté. Cet article analyse le développement des indicateurs, instruments d'analyses et modèles entourant les programmes de lutte contre la pauvreté. L'émergence de ces instruments techniques n'a pas marqué de réelle rupture dans l'élaboration des politiques mises en œuvre. Les soi-disants fondements démocratiques aux programmes ne favorisent guère le débat politique sur les causes de la pauvreté et des inégalités.

Pourquoi partent-ils ? A cette question, tout un chacun répond généralement parce qu'ils sont pauvres et/ou qu'ils n'ont pas de travail. La pauvreté joue sans doute un rôle déterminant dans les migrations internationales mais est loin de suffire à les expliquer. Par ailleurs, l'importance des montants des transferts de fonds émanant des émigrés vers leur pays d'origine laisse à penser aux institutions internationales et aux Etats qu'ils pourraient participer au développement. L'exemple des ressortissants maliens en France analysé dans cet article appelle à repenser les notions de pauvreté et de richesse au-delà de leur acception économique.

Camille Goirand

Le texte propose tout d'abord une description du positionnement du Nordeste dans les inégalités nationales. Les Etats qui composent cette région présentent les indicateurs de pauvreté les plus élevés, les plus faibles niveaux de développemen et les inégalités les plus importantes au sein du Brésil. La suite de l'article est consacrée à l'analyse du positionnement du Nordeste dans les rapports de pouvoir, les équilibres économiques nationaux, les circulations humaines et les imaginaires nationaux brésiliens. L'attention est portée, dans un premier temps, au processus de construction historique de la position périphérique de cette région, marquée, d'une part, par la force des oligarchies conservatrices et une riche histoire de mobilisations contestataires et d'autre part, par les politiques d'aménagement du territoire menées depuis la capitale fédérale. Dans un second temps sont abordées les continuités et transformations des rapports de domination propres à cette région, avec une mise au point sur les politiques actuelles de lutte contre la pauvreté et quelques éléments de débats sur la redéfinition participative des politiques de développement.

Alice Ekman

Deux catégories de population pauvre existent en Chine : celle des zones rurales, la plus démunie et la plus vaste, et celle des villes, constituée principalement de migrants. Ceux-ci, paysans venus chercher du travail et une opportunité d'améliorer leurs conditions de vie en zone urbaine, représentent aujourd'hui entre un quart et un tiers de la population des grandes villes chinoises et près de 20% de la population totale du pays. Les différences de revenu et de mode de vie existent dans toutes les sociétés urbaines, développées ou en développement. Mais le cas chinois est particulièrement marquant pour deux raisons : l'ampleur du décalage et le nombre de personnes concernées. Les migrants constituent une part significative de la population active et vivent différemment des autres citadins. Avec eux émerge une nouvelle catégorie sociale qui n'existe nulle part ailleurs, résultat d'un exode rural massif dans le pays le plus peuplé du monde.

Evelyne Ritaine

La construction politique de la frontière extérieure de l’UE en Méditerranée, envisagée du point de vue des Etats de l’Europe du Sud (Espagne, Italie, Grèce, Malte), montre l’importance de la charge politico-symbolique du contrôle de la frontière pour ces Etats. Elle détermine en grande partie les modalités des contrôles mis en place, et les intrications entre décisions nationales et décisions européennes. La mise à l’agenda de cette question fait apparaître une version méditerranéenne des frontières extérieures de l’UE, largement déterminée par les conditions d’intégration des différents pays méditerranéens dans l’espace Schengen. Ce nouveau régime frontalier révèle des jeux politiques complexes, tant cette frontière méditerranéenne est saturée par des échanges politiques qui en construisent une vision sécuritaire. Considéré comme un produit de ces différents processus et tensions, l’actuel dispositif de contrôle apparaît bien moins planifié et légal-rationnel qu’erratique et travaillé par des tensions permanentes, entre tactiques internes, stratégies étatiques et tentatives de communautarisation.

Marie-Laure Basilien-Gainche

A la suite du printemps arabe qui a marqué le début de cette année 2011, quelque 30 000 Nord-Africains ont débarqué sur les côtes italiennes et ainsi ravivé les peurs d'une Europe en crise de croissance et d'identité. Dénonciation d'un manque de solidarité entre Etats membres de l'Union dans le partage du « fardeau » de l'accueil des migrants par les uns, accusation d'un manque de vigilance dans les contrôles aux frontières extérieures de l'Union par d'autres, les tensions se sont avivées entre l'Italie et la France ; entre les Etats méditerranéens et les autres ; entre certains Etats membres et l'Union ; entre le Conseil et la Commission. Le débat sur une remise en cause des accords de Schengen met en évidence combien les fondamentaux de cet espace sont aujourd'hui malmenés, qu'il s'agisse de la libre circulation des personnes ou de la confiance mutuelle entre Etats membres.

Thomas Perrin

L'institutionnalisation de la coopération transfrontalière en Europe est le produit de l'action combinée des principaux acteurs publics de la gouvernance communautaire à de multiples niveaux : les deux principales organisations européennes – Conseil de l'Europe et Union européenne ; les autorités territoriales et les États. Or, si cette action a eu pour résultat commun l'émergence et la multiplication d'espaces et d'organisations transfrontalières, communément désignées comme « eurorégions », cela ne va pas sans soulever de contradictions, à commencer par celle d'une « institutionnalisation sans institution », alors même que le droit européen ouvre de nouvelles perspectives de structuration juridique pour de telles organisations.

Géraldine Chatelard et Mohamed Kamel Doraï

L'émigration des Irakiens, qui remonte aux années 1990, s'inscrit dans la longue liste des migrations forcées qui marquent la région du Moyen-Orient à chaque nouvelle crise géopolitique. Elle est aussi le fruit de relations migratoires plus longues, qui s'appuient sur des logiques plurielles, contribuant à redéfinir les frontières entre l'Irak, la Syrie et la Jordanie. Ces deux derniers pays accueillent aujourd'hui l'essentiel des Irakiens qui quittent leur pays depuis le changement de régime, et jouent un rôle central dans l'architecture actuelle de la diaspora irakienne. Après avoir retracé les différentes phases d'arrivées des Irakiens dans ces deux pays, la question de la gestion de ce flux migratoire est traitée en montrant les convergences et les spécificités propres des politiques d'accueil mises en place.

Tristan Bruslé

La frontière indo-népalaise est des plus perméables. Chaque jour, elle est librement franchie par des milliers de Népalais et d'Indiens pour qui elle n'existe finalement que sur le papier. Les flux d'hommes et de marchandises, différentiellement régulés par des traités depuis 1950, sont ininterrompus de sorte que les deux pays sont intrinsèquement liés l'un à l'autre. Mais ces échanges se font principalement au bénéfice de l'Inde, qui par ce biais assoit sa domination sur le Népal. Dans la continuité de la politique himalayenne de l'Empire britannique, l'Inde considère en effet son voisin comme garant de sa propre sécurité. Dans ce contexte, l'ouverture des frontières va de pair avec une dépendance économique et politique du Népal vis-à-vis de son « grand frère » sud-asiatique.

Adeline Braux

Le grand mouvement d'échanges migratoires qui a eu lieu dans la période ayant immédiatement suivi la disparition de l'URSS a conduit à la constitution, sur le sol russe, de ce qu'on appelle désormais des « diasporas ». Pour les communautés immigrées arménienne, azerbaïdjanaise et géorgienne, le petit commerce demeure une voie d'intégration économique privilégiée, suscitant souvent des réactions d'hostilité dans la société russe. À bien des égards, elles font figure désormais de minorités intermédiaires, sortes de « tampons » entre les élites et les masses, d'autant plus que, depuis les années 2000, le curseur des griefs faits habituellement aux immigrés, semble s'être déplacé vers les migrants originaires d'Asie centrale. Contrairement à ces derniers, les ressortissants des pays du Sud-Caucase peuvent toutefois compter sur l'appui de leurs pays d'origine qui ont développé, à des degrés divers, des politiques à destination de leurs émigrés.

Avec la mondialisation des migrations et les politiques de contrôle renforcé des frontières mises en place par la plupart des pays d'arrivée, de nombreux flux migratoires sont devenus illégaux. Les causes en sont multiples : difficulté des pays d'accueil à reconnaître qu'ils manquent de main-d'oeuvre dans les secteurs non qualifiés, souvent pourvus par des sans papiers, crise du droit d'asile où 80% des demandeurs sont aujourd'hui déboutés, laissant dans la clandestinité le plus grand nombre, envie d'ailleurs de nombreux jeunes scolarisés, informés et sans emploi au sud dont la traversée clandestine passe pour une odyssée. Aussi, la distinction des migrations entre flux légaux et illégaux est-elle devenue particulièrement pertinente car du statut découlent les conditions de circulation, d'installation et d'entrée sur le marché du travail.

Adeline Braux

Les discours hostiles aux migrants, voire xénophobes, demeurent la plupart du temps la norme en Russie. Pour autant, la politique migratoire de la Fédération de Russie apparaît relativement souple, en particulier à l’égard des pays membres de la CEI, dont les ressortissants bénéficient de procédures simplifiées pour l’entrée sur le territoire russe et l’obtention d’un permis de travail. Les autorités russes, échaudées par l’expérience des pays d’Europe occidentale, entendent ainsi favoriser l’immigration de travail et limiter l’immigration familiale. Parallèlement, afin de favoriser la cohésion de la nation russe dans son ensemble, la Fédération de Russie entend mener une politique de promotion de la diversité culturelle ambitieuse, tant envers les différents peuples constitutifs de Russie qu’envers les communautés immigrées présentes sur son territoire. Ce « multiculturalisme à la russe » n’est d’ailleurs pas sans rappeler la folklorisation dont les cultures et traditions des différents peuples d’URSS étaient l’objet pendant la période soviétique. Toutefois, faute d’une véritable ligne directrice au niveau fédéral, les autorités locales ont été plus actives en la matière, notamment à Moscou.

Avec plus de 8 millions d’expatriés, la population représente la principale exportation nationale des Philippines. Les transferts de fonds constituent 13?% du PIB et font des expatriés des acteurs économiques centraux. L’Etat philippin a-t-il instrumentalisé cet exode afin d’en récolter les fruits ? Répondre à cette question nécessite de distinguer trois concepts fondamentaux : l’Etat, la diaspora et le transnationalisme. Le texte suggère que l’utilisation de la dichotomie de la force et de la faiblesse d’un Etat doit se fonder sur une analyse du rôle de ce dernier dans l’émigration. Les typologies de Robin Cohen servent par ailleurs à démontrer que les communautés philippines d’outre-mer répondent à des caractéristiques propres à des communautés diasporiques plus généralement reconnues. Reste qu’il faut s’interroger sur les expériences de cette diaspora hétérogène pour mettre en avant la distinction entre émigrés permanents, saisonniers, travailleurs en mer et personnes en situation irrégulière. La vie de ces groupes et leurs relations avec leur "mère patrie" remet en question la prédominance de la notion de "transnationalisme". Cette analyse critique est renforcée par l’examen du rôle de l’Etat dans la création d’une diaspora instrumentalisée au cours de trois périodes de politiques d’immigration depuis 1974. Les caractéristiques qui ressortent de cette analyse sont des formes de "nationalisme longue distance" (Anderson, Schiller) et de "cosmopolitanisme enraciné" (Appiah). D’autres pistes de recherche plus fructueuses peuvent naître de l’exploration des multiples identités, des loyautés et dans le cas philippin des "nationalismes binaires".

André Grjebine, Eloi Laurent

La « méthode suédoise » désigne la capacité collective des Suédois à s'adapter, dans la période contemporaine, aux défis économiques et sociaux auxquels ils sont successivement confrontés. Notre étude tente à cet égard de poser et d'éclaircir deux questions : quels sont les ressorts profonds de la « méthode suédoise » ? Comment évaluer sa pérennité dans la phase actuelle de mondialisation ? En somme, nous voulons déterminer dans quelle mesure la confiance et la cohésion sociale, au coeur du succès suédois, pourraient être affectées par les changements de politique publique qu'induit une stratégie d'ouverture et d'adaptation dont la Suède a beaucoup poussé les feux ces dernières années. Après avoir passé en revue la littérature sur les rapports entre confiance, cohésion sociale et performance économique afin de mesurer l'importance respective des facteurs de cohésion sociale, nous montrons comment ces composantes se sont institutionnalisées selon trois logiques socioéconomiques, la Suède ayant choisi la voie sociale-démocrate. L'étude revient ensuite sur les performances économiques et sociales de la Suède dans la période contemporaine et détaille sa stratégie de croissance actuelle, typique d'un « petit » pays. Nous détaillons finalement l'évolution des politiques macro-économiques, fiscales, d'immigration et d'éducation et nous mettons en avant l'affaiblissement des protections collectives et l'altération de certaines politiques publiques déterminantes – altération qui pourrait à terme remettre en cause la stratégie de gouvernance suédoise par l'affaiblissement de la cohésion sociale.

Sébastien Peyrouse

Depuis le début de la décennie 2000, la République populaire de Chine s’est invitée dans le « Grand Jeu » centre-asiatique qui opposait jusque-là principalement la Russie et les États-Unis. Aujourd’hui, l’avenir de l’Asie centrale se joue en partie dans sa capacité à éviter les déstabilisations du Moyen- Orient voisin et à intégrer, via l’influence chinoise, la zone Asie-Pacifique. En moins de deux décennies, la Chine a réussi une entrée massive et multiforme dans l’espace centre-asiatique : elle s’est imposée comme un partenaire fidèle sur le plan de la diplomatie bilatérale et a réussi à faire de l’Organisation de coopération de Shanghai une structure régionale appréciée par ses membres. Elle est devenue un acteur économique de premier plan en Asie centrale, dans le secteur commercial, dans le domaine des hydrocarbures et dans celui des infrastructures. Toutefois, les phobies sociales liées à cette présence grandissante de Beijing se sont développées en parallèle et nombre d’experts centre-asiatiques spécialisés sur la Chine ne cachent pas leurs appréhensions politiques, économiques et culturelles face à un voisin avec lequel il sera difficile de gérer sur le long terme un tel différentiel de puissance.

Chloé Froissart

Le hukou est un système d’enregistrement et de contrôle de la population instauré à l’époque maoïste pour servir le projet de développement socialiste. Il a créé une division durable entre les villes et les campagnes et donné naissance à un système de statuts en contravention avec la Constitution chinoise qui stipule l’égalité des citoyens devant la loi. Son maintien en dépit de la réintroduction du marché explique la formation d’une nouvelle catégorie sociale : les travailleurs migrants qui représentent une réserve de main-d’oeuvre qui tire la croissance chinoise. L’habileté avec laquelle cette institution communiste a été adaptée pour répondre aux mutations socio-économiques du pays contribue largement à expliquer le maintien du PCC au pouvoir. Le hukou permet de gérer le développement en maîtrisant l’urbanisation et en favorisant une industrialisation rapide au moindre coût pour l’Etat. Dans la mesure où l’accélération des réformes dont il a fait l’objet ces dernières années maintient l’inégalité des citoyens, le hukou continue de servir la stratégie du Parti qui consiste à diviser pour mieux régner. Ces réformes remettent cependant en cause le système de statuts codifié à l’époque maoïste et, tout en instaurant une plus grande mobilité sociale, contribuent à rallier les élites au pouvoir. Ce système constitue donc toujours la clé de voûte d’un régime autoritaire dont il sert les deux priorités : maintenir la stabilité sociale et un fort taux de croissance.

Ingrid Therwath

L’expression « nationalisme à distance » que l’on doit à Benedict Anderson est souvent utilisée pour évoquer toute une série d’activités politiques transnationales. Pourtant, les dynamiques à l’oeuvre dans le nationalisme des expatriés sont rarement explorées. La simple nostalgie ou même la mobilisation spontanée servent trop souvent d’explications à ce phénomène dont elles ne suffisent pourtant pas à saisir les mécanismes. Il s’agit ici, en prenant l’exemple des mouvements nationalistes hindous, de souligner l’implication d’entrepreneurs politiques du pays d’origine et la dimension instrumentale du « nationalisme à distance » qui en résulte. Le réseau du Sangh Parivar, une nébuleuse d’organisations nationalistes hindoues, a en effet été répliqué dans la diaspora et sa structure été exportée par un centre névralgique situé en Inde même. L’expansion du Sangh Parivar et de son idéologie - l’Hindutva – a toutefois été grandement facilitée, dans les pays d’accueil, par les pratiques locales contrastées mais aux effets convergents, en l’occurrence, comme le multiculturalisme et des discriminations raciales. La comparaison des branches nationalistes hindoues au Royaume-Uni, aux États-Unis et au Canada permet donc de mettre en avant deux facteurs majeurs du « nationalisme à distance » : un contexte local favorable à la mobilisation ethno religieuse des migrants dans leurs pays de résidence d’une part, et l’existence d’une organisation centralisée dans le pays d’origine d’autre part. La fabrication, depuis l’Inde, du nationalisme hindou à distance témoigne de la résilience du nationalisme dans la mondialisation.

La cohésion sociale apparaît comme une caractéristique fondamentale du « modèle norvégien ». Ce pays constitue même une sorte de laboratoire en la matière, permettant de mesurer les effets à la fois positifs et négatifs d’une telle priorité, mais également de s’interroger sur ses composantes. L’homogénéité ethnique et culturelle qui caractérise historiquement la Norvège est dans une large mesure à l’origine du modèle social-démocrate norvégien, c’est-à-dire de politiques économiques et sociales visant à renforcer la cohésion sociale. Si cette stratégie a permis à la Norvège d’obtenir des performances exceptionnelles, elle semble aujourd’hui menacée. Surgissent ici trois interrogations majeures que nous examinerons : les mouvements internationaux de population ne rendent-ils pas problématique le maintien d’une homogénéité ethnique et culturelle dans un pays qui se caractérise par une économie largement ouverte ? Alors que la Norvège doit faire face à une concurrence internationale croissante, les effets pervers de l’homogénéité sociale ne risquent-ils pas de supplanter ses avantages ? Enfin, les revenus pétroliers seront-ils suffisants pour assurer la pérennisation du modèle norvégien, malgré les facteurs perturbants liés à la globalisation?

Marlène Laruelle

Au moment de la chute de l’URSS, environ 25 millions de Russes se retrouvent soudain hors des frontières de la Fédération. Cette diaspora russe est défendue par différents lobbies basés à Moscou qui peuvent avoir un simple statut associatif ou disposer d’une reconnaissance institutionnelle importante au sein du Parlement, de certains ministères ou du gouvernement de Moscou. Le thème diasporique a connu une profonde évolution dans l’espace politique russe : au début des années 1990, il était considéré comme une revendication nationaliste provenant de milieux marginaux, puis il a peu à peu été repris par l’Etat jusqu’à faire aujourd’hui partie du « politiquement correct ». En quinze ans, les institutions de défense des droits des Russes ont réussi à assurer leur institutionnalisation et à se garantir un certain espace d’influence sur les législations concernant l’aide apportée par la Fédération à sa « diaspora ». La multiplicité terminologique employée pour définir ce phénomène révèle les enjeux identitaires sous-tendus par la question diasporique, l’usage – juridiquement impropre – du terme de « compatriote », mais également l’ethnicisation des discours sur la question, et les efforts de l’administration pour développer de nouvelles conceptions, dépolitisées, de la diaspora russe et de sa place en Russie.

Zuzanna Olszewska

Si l’émigration afghane est le fruit de la conjoncture sociopolitique – sècheresses, changements de régime, guerres – et de la structure économique – pastoralisme, cycles saisonniers des activités productives –, elle s’inscrit dans un continuum historique de mouvements récurrents de populations à l’échelle de la région. De nombreux Afghans, notamment mais non exclusivement hazara, ont fait souche en Iran depuis la fin du XIXe siècle. Leur présence dans ce pays s’est intensifiée dans les années 1970, à la suite du boom pétrolier iranien et de la sècheresse en Afghanistan, puis des bouleversements politiques que ce pays a connus depuis 1978. La politique de la République islamique à l’égard des Afghans a été à la fois changeante et incohérente ; elle s’est désormais donné pour but leur rapatriement, dans un climat de xénophobie à la fois officielle et populaire. Pourtant, la présence afghane sur le sol iranien semble irréversible : elle satisfait des besoins économiques, exprime l’intensité des échanges commerciaux entre les deux pays, constitue une réalité sociale transfrontalière complexe. Enfin, elle nourrit un débat public et juridique sur la définition de la citoyenneté et paraît inhérente à l’idée nationale iranienne elle-même..

Florence Padovani

L'étude des mouvements de populations suscités en Chine par les grands travaux hydrauliques donne l'occasion d'observer, au-delà des apparences, la réalité des transformations des relations entretenues par l'Etat chinois et la société. La construction du barrage des Trois-Gorges par exemple, source de polémiques importantes tant à l'étranger qu'en Chine même, est exemplaire. Ce projet d'aménagement du territoire touche aux domaines politique, économique, juridique et bien sûr social, en particulier parce qu'il a provoqué des migrations forcées. La façon dont cette question a été gérée tant par le gouvernement central, qui l'a planifiée, que par les gouvernements provinciaux qui sont en prise directe avec des impératifs de temps, de moyens financiers et humains, témoigne de l'évolution du pays par rapport au modèle autoritaire de l'époque maoïste. Son étude permet d'observer la manière dont les autorités locales ont traduit dans la réalité les directives venues du Centre, et la difficulté que les dirigeants de Pékin ont à faire respecter leur vision centralisée de la nouvelle Chine. La gestion de la délicate question des migrations forcées, enfin, met en lumière les enjeux des disputes entre différents acteurs : les cadres des multiples administrations, les pouvoirs locaux, les populations déplacées et celles d'accueil. Les modes de justification spécifiques à chaque catégorie donnent des pistes pour comprendre la complexité de la nouvelle « société civile » chinoise.

Sébastien Colin

Depuis la reprise de leurs pourparlers au milieu des années quatre-vingt, les relations entre la Chine et la Russie – qui était encore l'Union soviétique lors de cette relance – sont particulièrement dynamiques. Sur le plan international, les deux pays possèdent en effet plusieurs points de vue qui convergent. Ces préoccupations communes ont abouti à la signature d'un partenariat stratégique en 1997, puis à celle d'un nouveau traité d'amitié en 2001. La complémentarité qui règne entre les deux pays dans les secteurs de l'énergie et de l'armement rend également la coopération dynamique. Cependant, cette alliance n'est pas sans limites. Principalement visés par elle, les Etats-Unis ont largement les moyens de la court-circuiter, comme ils l’ont fait juste après les attentats du 11 septembre 2001. Dans le domaine de la coopération, l'intensité et la structure du commerce entre les deux pays sont également insuffisantes. L'évolution du commerce durant la décennie quatre-vingt-dix a été très irrégulière et marquée par une chute entre 1994 et 1996, dont les causes principales se situent à l'échelle locale, le long de la frontière sino-russe. Après avoir été dynamique entre 1988 et 1993, l'ouverture de la frontière a provoqué l'apparition de nouveaux problèmes comme l'immigration illégale chinoise dans les régions frontalières peu peuplées de la Russie. Si cette dernière a été très mal vécue par les populations locales russes, c'est surtout la question de la rétrocession de certains territoires à la Chine, lors de la démarcation frontalière entre 1993 et 1997, qui a radicalisé les esprits, paralysant la coopération frontalière. Les gouvernements russe et chinois sont intervenus activement pour essayer d'apporter des solutions à la plupart de ces problèmes, comme le montre l'épisode du programme Tumen. Depuis, les différentes autorités des deux pays tentent de relancer la coopération frontalière, mais il subsiste encore un certain nombre de problèmes, principalement d'ordre économique, qui varient selon les régions frontalières.

Emmanuelle Le Texier

Depuis le début des années quatre-vingt-dix, la visibilité nouvelle des Latinos en politique a fait parler du réveil d'un « géant endormi ». Le changement qualitatif de leur prise de parole politique, qu'il s'agisse des mobilisations contestataires durant les mouvements pour les droits civiques ou de la participation au système électoral, marque un tournant de l'intégration des Hispaniques dans la sphère publique américaine. Avec un nombre croissant d'électeurs, de candidats et d'élus, les Latinos sont sortis de l'ombre. Le rôle de plus en plus influent de groupes d'intérêt panethniques et les nouvelles opportunités de participation politique créées par le développement de stratégies transnationales contribuent à l'élaboration de ce nouveau cadre participatif. Pourtant, leur poids électoral et politique reste en deçà de l'importance démographique, économique, sociale et culturelle de ces quelque 35 millions d'individus qui forment plus de 12 % de la population américaine. Pour la majorité des minorités, les obstacles à l'accès au politique restent importants. Ils sont d'ordre structurel, mais aussi internes au groupe : aux divisions sur enjeux domestiques ou extérieurs, s'ajoutent des fragmentations selon l'origine nationale, le statut ou la génération. La nature singulière de l'immigration en provenance d'Amérique Latine, la continuité des flux migratoires et leur diversité, ravivent en permanence les divergences sur la stratégie de participation des Latinos au débat public. Elles mettent aussi en lumière le caractère fictif, à la fois fonctionnel et dysfonctionnel, de la catégorisation ethnique aux Etats-Unis. Instrument de participation, le carcan ethnique peut aussi s'avérer être un obstacle majeur à l'entrée en politique des minorités.

Emilie René

Le concept de "communauté mondiale" est aujourd'hui le passage presque obligé de toute analyse des manifestations sociales de la mondialisation. Parallèlement et de façon privilégiée - dans un usage médiatique, politique ou savant -, l'emploi des mots "islam" ou "umma" tend à impliquer l'existence d'une telle communauté qui lierait les musulmans du monde entier. L' "affaire Rushdie" a été l'occasion d'un retour en force de ce type de lecture : le caractère transnational de la mobilisation contre l'écrivain et les termes mêmes de la fatwa de l'imam Khomeyni appelant à son exécution y ont contribué.
Le point de départ de cet essai est de prendre la présomption de la "communauté musulmane mondiale" au mot. De quoi et d'où parle-t-on ? Comment cerner les contours de cet objet, ou plutôt comment le construire afin de le rendre opératoire ? Pour répondre, on examine ici les débuts de la mobilisation mondiale contre Rushdie. La grille de lecture proposée se concentre sur la reconstitution des imaginaires et des stratégies d'acteur, des interactions concrètes et symboliques ainsi que des contextes nationaux spécifiques qui permettent d'identifier la "communauté d'interprétation" qui s'est alors constituée.

Raymond Benhaïm, Youssef Courbage et Rémy Leveau

Ce dossier veut rompre avec le catastrophisme qui marque le plus souvent l'analyse des événements du Maghreb, en s'attachant aux grands équilibres et à la moyenne/longue durée.
Sur le plan démographique d'abord, Youssef Courbage montre comment l'émigration vers la rive nord de la Méditerranée a influencé en profondeur les rythmes de la transition démographique au Maghreb, qui se comporte en l'occurence comme un ensemble régional cohérent.
Dans son analyse de prospective économique, Raymond Benhaïm voit aussi se dessiner une logique d'intégration, en dépit de la mise en sommeil de l'Union du Maghreb arabe. Si chacun des pays du Maghreb privilégie aujourd'hui les relations bilatérales avec l'Europe, celle-ci aurait plutôt intérêt à voir se constituer un marché maghrébin unifié.
Sur le plan politique enfin, Rémy Leveau examine les nouveaux comportements des gouvernants et des gouvernés à l'heure des déceptions sociales et de l'aspiration des nouvelles populations urbaines et éduquées à dire leur mot dans l'organisation de la société. Crise des Etats, montée des mouvements islamistes : si aucun des adversaires ne peut remporter de victoire totale, c'est la logique du compromis qui devrait finalement prévaloir. Encore faut-il que chacun renonce à une vision réductrice, et que les partenaires extérieurs envisagent d'autres solutions que l'aide inconditionnelle, face au "péril vert", à des gouvernants habitués à refuser tout contrôle des gouvernés.

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