Corentin Cohen

Si les confraternités nigérianes occupent une place croissante dans les médias au nom de la menace criminelle qu’elles représentent, elles n’ont fait l’objet d’aucun travail de recherche de terrain au Nigeria ni en Europe. Cette médiatisation alimente une confusion croissante entre les catégorisations juridico-policières qui sont utilisées pour les définir et les pratiques et discours panafricains, de solidarité ou d’émancipation, qu’elles mettent en avant. L’approche socio-historique développée dans cette étude permet de mettre en perspective l’expansion globale des confraternités depuis les années 2000, et de proposer un autre regard sur le rôle de ces sociétés secrètes et leur inscription dans des économies politiques et des territoires différents. En Europe, les confraternités sont d’abord des institutions sociales encadrant la jeunesse et les diasporas. Elles assurent la reproduction du pouvoir des élites tradition-nelles et politiques à l’étranger par la captation des rentes liées aux migrations (remittances), et jouent donc un rôle clé dans la production d’une forme de mondialisation de la société nigériane par le bas, participant à l’implantation des institutions morales et sociales du sud du pays en Europe. Derrière un discours d’empowerment et de solidarité, les confraternités sont ainsi un réseau transnational qui per-pétue un ordre conservateur, une hiérarchie sociale et des inégalités qu’elles contribuent à naturaliser.

Hélène Combes

Si la feria de Séville s’inscrit dans une tradition vivace en Espagne de festivités populaires, elle s’en distingue nettement par son caractère très fermé. Organisée autour de casetas, petites maisons de toile aux décors traditionnels, la fête se déroule dans ces espaces qui sont très majoritairement privés (seules 1,7% des 1052 casetas sont ouvertes au public). Lieu de l’entre-soi social par excellence, de l’entretien (parfois sur plusieurs générations) d’un capital social familial, la feria questionne la société démocratique et donne lieu à des débats et controverses, notamment sur sa prise en charge municipale. Son modèle de fête à guichets fermés génère aussi un phénomène de « contre-feria », qui s’est notamment développé au moment de la transition démocratique autour d’organisations politiques d’opposition. Proposer une histoire de la feria qui morcelle le collectif, qui le désenchante et le réinscrive dans les trajectoires sociales et politiques des individus et des groupes qui y participent permet de faire de la feria, objet emblématique des chroniques locales et des brochures touristiques, un objet de sciences sociales depuis lequel s’étudient réseaux sociaux et politiques.

Olivier Dabène (Dir.)

Amérique latine - L’Année politique 2020 est une publication de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes (Opalc) du CERI-Sciences Po. Elle prolonge la démarche du site www.sciencespo.fr/opalc en offrant des clés de compréhension d’un continent en proie à des transformations profondes.

avec la collaboration de Madhi Mehraeen et Ibrahim Tavalla

La guerre depuis 1979 et la reconstruction de l’Etat sous la tutelle occidentale depuis 2001 ont conduit à une simplification identitaire de la société afghane, sous la double forme d’une invention de l’ethnicité et de la tradition – un processus dont l’enjeu véritable est le contrôle ou l’appropriation des ressources politiques et économiques du pays. Le Hazarajat est un remarquable site d’observation de cette évolution. Son histoire a été marquée par son intégration coercitive, à la fin du xixe siècle, à l’Etat afghan en formation. Sa population, de confession chiite, s’est vue reléguée à une condition de subalternité dont elle n’est progressivement sortie qu’à la faveur du djihad contre l’occupation soviétique, dans les années 1980, et de l’intervention américaine en 2001, au prix de l’ethnicisation de sa conscience sociale et politique. Mais l’ethnicité repose sur une économie morale et politique moins communautaire qu’inégalitaire. Succédant à la guerre, l’aide à la reconstruction de l’Etat tend à polariser les rapports sociaux, tout en renforçant leur ethnicisation : les bailleurs de fonds et les ONG demeurent prisonniers d’une approche culturaliste, sinon orientaliste, du pays, qu’ils contribuent de la sorte à « traditionaliser », tandis que l’aide au développement déstabilise la société « traditionnelle » en accélérant sa monétarisation et sa marchandisation.

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