François Vergniolle de Chantal

Le Congrès des Etats-Unis est l’assemblée législative la plus puissante au monde. Son autonomie et ses pouvoirs rendent impossible toute prétention impériale durable de la présidence. Le Sénat en particulier concentre en son sein une panoplie de procédures, comme la flibuste, qui assurent un contrôle a priori sur les actions de l’exécutif. Cette configuration institutionnelle, rendue extrêmement coûteuse par la polarisation actuelle, n’en est pas moins un équivalent fonctionnel au droit de vie ou de mort sur les exécutifs dont les Parlements européens disposent en théorie.

Tous les indicateurs socio-économiques de ces dernières années montrent que la pauvreté aux Etats-Unis n'est plus un phénomène qui touche essentiellement les minorités et les mères célibataires, confinées dans des ghettos urbains. Beaucoup de familles, paisiblement installées dans les banlieues huppées, se sont retrouvées marginalisées par le chômage et la saisie immobilière. La politique sociale, dont les orientations globales avaient été définies par le président Clinton (par la réforme de 1996) et par le président W. Bush (avec ses Faith-Based Intitatives), est aujourd'hui incapable de faire face à des problèmes sociaux d'une ampleur sans précédent depuis les années 1930. Le président Obama, de son côté, s'est attaqué à la question du chômage, des saisies immobilières et de la santé mais les mesures qu'il a prises ont un effet plutôt marginal sur la nature et l'étendue de la pauvreté. Par ailleurs, les pauvres ont disparu du discours officiel laissant accroire qu' Obama, par peur de perdre l'électorat blanc, ne souhaite pas devenir le candidat des pauvres et des Africains Américains.

Aux termes de la relation clientéliste nouée par les Etats-Unis et le Pakistan dans les années 1950, les premiers utilisaient le second dans leurs efforts pour contenir le communisme en Asie et le second utilisait le premier pour se renforcer face à l’Inde. Cette relation a connu son point d’orgue lors de la guerre contre les Soviétiques en Afghanistan. Washington a cherché à rejouer cette partition après le 11 septembre 2001 – à une réserve près une fois G. W. Bush remplacé par Obama, celui-ci ayant exprimé le souhait d’émanciper le partenariat américano-pakistanais de l’agenda sécuritaire auquel le Pentagone et l’armée pakistanaise donnaient la priorité. Obama s’est heurté au manque de pouvoir de ses interlocuteurs pakistanais, pourtant démocratiquement élus, et à la persistance de la priorité sécuritaire à Washington – dont témoigne la répartition de l’aide américaine. Même les questions de sécurité n’ont pas permis une vraie collaboration entre les deux pays. Tout d’abord, le rapprochement entre Washington et New Delhi a indisposé le Pakistan. Ensuite, Islamabad a protégé les talibans en lutte contre l’Otan. Enfin, Obama a pris des libertés avec la souveraineté pakistanaise (des frappes de drones au raid contre Ben Laden). Cette divergence d’intérêt n’annonce toutefois pas nécessairement de rupture.

Les experts en matière de sécurité sont régulièrement sollicités pour donner leur avis sur le futur de la politique internationale. A Washington, le petit monde des think tanks est un véritable « marché du futur ». Son homogénéité culturelle et sociale est très forte, la diversité des idées qui s'y expriment très réduite. Dans ce marché des idées, le spectre de futurs possibles est dès lors très étroit.
On note trois caractéristiques principales de cette énonciation du futur. Premièrement, pour des raisons épistémiques et politiques, le futur est linéaire, et ainsi conforte la stabilité et la continuité des décisions politiques. Deuxièmement, ces savoirs de l'expertise sont fortement enracinés dans un « groupthink », une pensée collective entravée par des biais qui s'auto-entretiennent et qui conduisent à lisser fortement prédictions et scénarios. Troisièmement, c'est là un paradoxe, les anticipations de la sécurité internationale contribuent à créer un effet de surprise. Par des effets de tunnel, l'attention des praticiens de la sécurité tout comme celle du public se concentre sur des points focaux, les empêchant de voir les inévitables ruptures avec les trajectoires linéaires émerger et se réaliser.

Anthony Amicelle

Ce texte a pour objectif d’examiner les dynamiques de surveillance à l’œuvre dans le domaine de la lutte contre le « terrorisme » et son financement. En proposant une analyse détaillée de l’« affaire SWIFT » et du Terrorist Finance Tracking Program américain, le présent texte met donc en lumière un programme spécifique qui va nous permettre de questionner les velléités contemporaines d’accès aux bases de données commerciales à des fins de renseignement. Cette étude explore ainsi un aspect sensible de la coopération antiterroriste à l’échelle transatlantique.

Tandis que certains annoncent la « globalisation » du monde, l' « Europe » se cherche une frontière extérieure à laquelle ses États-membres seraient susceptibles d'articuler leurs mécanismes de contrôle et de surveillance des individus mobiles. Établissement d'une frontière et ancrage de l'Europe dans une modernité politique dépassée par les flux transnationaux, ou traçabilité des individus au moyen d'outils techniques déterritorialisés qui rendent la frontière-ligne géographique obsolète ? C'est là l'aporie face à laquelle se trouve aujourd'hui l' « Europe » - et, avec elle, les États-nations de l'ère de la modernité politique. Une aporie que nous nous proposons de discuter en explorant les pratiques de frontiérisation et leurs effets.

Anne Daguerre

La politique sociale de l’Etat-Providence américain est fondée sur un régime de protection libéral. L’idée qui préside au contrat social veut que les individus en âge de travailler subviennent à leurs besoins et à ceux de leur famille grâce à la rémunération de leur travail. Or le fait d’avoir un emploi ne suffit plus à prémunir les individus des principaux risques sociaux. Le Président Obama a été élu en promettant de rétablir le rêve américain, qui voit l’effort individuel récompensé par la promotion sociale. Mais l’administration Obama est confrontée au défi de la progression de l’inégalité sociale et de la pauvreté, dans un contexte économique très défavorable. La Grande Récession (2008-2009) a mis en évidence les failles du système de protection sociale : une proportion croissante de ménages doit choisir de payer soit ses dépenses de logement, soit ses dépenses alimentaires. Pour comprendre les raisons de cette insuffisance du système de protection américain, il est nécessaire d’étudier tant la structure de l’assistance sociale aux Etats-Unis que l’évolution du marché du travail et l’impact de la récession sur les ménages aux revenus modestes. Ces analyses permettent de saisir les grandes lignes de la réponse de l’administration Obama à la crise économique.

Antoine Vion, François-Xavier Dudouet, Eric Grémont

L’étude propose d’analyser les liens complexes entre standardisation et régulation des marchés de téléphonie mobile selon une perspective d’économie politique tenant compte, dans une perspective schumpetérienne, des déséquilibres de marché et des phénomènes monopolistiques associés à l’innovation. Elle vise d’abord à souligner, pour les différentes générations de réseaux (de 0 G à 4G), la particularité de cette industrie en matière de retour sur investissement, et le rôle clé que tient la standardisation des réseaux dans la structuration du marché. Cette variable-clé du standard explique en grande partie la rente qu’a représenté le GSM dans les dynamiques industrielles et financières du secteur. L’étude explore ainsi les relations entre les politiques de normalisation, qui ne sont évidemment ni le seul fait d’acteurs publics ni de simples règles de propriété industrielle, et les politiques de régulation du secteur (attribution de licences, règles de concurrence, etc.). Elle souligne que les vingt-cinq dernières années rendent de plus en plus complexes les configurations d’expertise, et accroissent les interdépendances entre entrepreneurs de réseaux, normalisateurs et régulateurs. Dans une perspective proche de celle de Fligstein, qui met en avant différentes dimensions institutionnelles de la structuration du marché (politiques concurrentielles, règles de propriété industrielle, rapports salariaux, institutions financières), il s’agit donc ici de souligner les relations d’interdépendance entre diverses sphères d’activité fortement institutionnalisées.

François Vergniolle de Chantal

Depuis 1964, le parti républicain s’est construit une identité en rupture avec le conservatisme modéré qui l’a caractérisé jusqu’à cette époque. L’idéologie du parti est désormais populiste, religieuse et nationaliste. Elle résulte de la tactique électorale « sudiste » de Barry M. Goldwater puis de Richard Nixon. Récupérant pour son plus grand profit le mécontentement des Blancs du Sud contre l’intégration raciale, le parti a fait des anciens Etats confédérés son bastion. Cette évolution a été d’une telle ampleur qu’elle constitue le trait fondamental de la vie politique américaine des quarante dernières années. Depuis lors en effet, l’initiative politique est passée dans le camp de la droite, conduisant à un affaiblissement des démocrates. Avec le passage du Sud au GOP (Grand Old Party), la coalition rooseveltienne a subi un choc dont elle ne s’est pas relevée. Récemment, la réaction nationaliste suscitée par les attaques terroristes du 11 septembre a fourni aux républicains une assise supplémentaire. Néanmoins, ce retour en force ne permet pas d’identifier pour autant les éléments suffisamment stables d’une coalition républicaine durable. La force des républicains réside dans l’élan qui les porte et, c’est là notre argument, dans une incapacité des démocrates à définir une tactique permettant de répondre au défi républicain. Pourtant, le rapport des forces électorales n’est pas favorable aux républicains. Si les facteurs démographiques et géographiques jouent à leur avantage, les évolutions sociales, elles, bénéficient aux démocrates. Ces derniers sont certes dépourvus de stratégie mais pas de ressources. La situation est précisément inverse pour les républicains.

Emmanuelle Le Texier

Depuis le début des années quatre-vingt-dix, la visibilité nouvelle des Latinos en politique a fait parler du réveil d'un « géant endormi ». Le changement qualitatif de leur prise de parole politique, qu'il s'agisse des mobilisations contestataires durant les mouvements pour les droits civiques ou de la participation au système électoral, marque un tournant de l'intégration des Hispaniques dans la sphère publique américaine. Avec un nombre croissant d'électeurs, de candidats et d'élus, les Latinos sont sortis de l'ombre. Le rôle de plus en plus influent de groupes d'intérêt panethniques et les nouvelles opportunités de participation politique créées par le développement de stratégies transnationales contribuent à l'élaboration de ce nouveau cadre participatif. Pourtant, leur poids électoral et politique reste en deçà de l'importance démographique, économique, sociale et culturelle de ces quelque 35 millions d'individus qui forment plus de 12 % de la population américaine. Pour la majorité des minorités, les obstacles à l'accès au politique restent importants. Ils sont d'ordre structurel, mais aussi internes au groupe : aux divisions sur enjeux domestiques ou extérieurs, s'ajoutent des fragmentations selon l'origine nationale, le statut ou la génération. La nature singulière de l'immigration en provenance d'Amérique Latine, la continuité des flux migratoires et leur diversité, ravivent en permanence les divergences sur la stratégie de participation des Latinos au débat public. Elles mettent aussi en lumière le caractère fictif, à la fois fonctionnel et dysfonctionnel, de la catégorisation ethnique aux Etats-Unis. Instrument de participation, le carcan ethnique peut aussi s'avérer être un obstacle majeur à l'entrée en politique des minorités.

Eric Anglès, Chris Hensley et Denis-Constant Martin

Dans la Jamaïque des années 1970 se produit une conjonction assez rare : celle d'un culte syncrétique en plein essor, le rastafarisme ; d'un nouveau style de musique populaire, le reggae ; et d'un mouvement politique incarné dans l'un des deux grands partis de l'île, le People's National Party. Ensemble, bien que sous des formes différentes et sans jamais établir entre eux de relations exclusives, ils prennent en charge une intense aspiration au changement, à la fois culturel, social, économique et politique. Aujourd'hui, le rapport des Jamaïcains à leur histoire a effectivement changé; dans beaucoup d'esprits, la dignité et la fierté ont remplacé l'aliénation et le mépris de soi. Pourtant le système politique, les inégalités sociales demeurent ce qu'ils étaient il y a vingt-cinq ans. Et la Jamaïque s'interroge encore sur ce que pourrait être son avenir. Les textes réunis ici analysent les conditions qui ont permis la rencontre du rastafarisme, du reggae et des forces politiques jamaïcaines et étudient l'évolution récente de la musique populaire pour essayer de mieux comprendre les transformations qu'a subies la société jamaïcaine, et leurs limites.

Zaki Laïdi

La perception couramment admise d'un décalage entre l'ampleur des ressources politiques des Etats-Unis - encore accrues par l'effondrement de l'URSS - et leur affaiblissement économique repose le problème de la puissance américaine. L'Amérique n'est-elle pas passée, notamment depuis 1985, du statut de puissance hégémonique, c'est-à-dire d'une puissance capable de consentir des sacrifices économiques et financiers en faveur d'alliés politiques privilégiés, à celui de puissance prédatrice, autrement dit d'acteur maximisant ses ressources politiques pour faire partiellement assumer par d'autres le coût de son déclin économique ?
En se plaçant dans une perspective essentiellement économique et en s'attachant surtout à l'observation des rapports entre les Etats-Unis et les nouveaux pays industrialisés d'Asie et d'Amérique latine, Zaki Laïdi explore cette hypothèse et conclut que, malgré le durcissement de l'exercice de la puissance américaine, celle-ci ne peut pour autant être qualifiée de prédatrice.

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