Les experts en matière de sécurité sont régulièrement sollicités pour donner leur avis sur le futur de la politique internationale. A Washington, le petit monde des think tanks est un véritable « marché du futur ». Son homogénéité culturelle et sociale est très forte, la diversité des idées qui s'y expriment très réduite. Dans ce marché des idées, le spectre de futurs possibles est dès lors très étroit.
On note trois caractéristiques principales de cette énonciation du futur. Premièrement, pour des raisons épistémiques et politiques, le futur est linéaire, et ainsi conforte la stabilité et la continuité des décisions politiques. Deuxièmement, ces savoirs de l'expertise sont fortement enracinés dans un « groupthink », une pensée collective entravée par des biais qui s'auto-entretiennent et qui conduisent à lisser fortement prédictions et scénarios. Troisièmement, c'est là un paradoxe, les anticipations de la sécurité internationale contribuent à créer un effet de surprise. Par des effets de tunnel, l'attention des praticiens de la sécurité tout comme celle du public se concentre sur des points focaux, les empêchant de voir les inévitables ruptures avec les trajectoires linéaires émerger et se réaliser.

Ivan Manokha, Mona Chalabi

La dernière crise financière a mis l'État et le système international à rude épreuve. Dans ce contexte, on aurait pu s'attendre à une explosion de la littérature de la discipline qui revendique un monopole intellectuel sur le domaine international : les Relations internationales (RI). Or, comme le constate cette recherche, très peu d'universitaires spécialistes des RI ont tenté d'analyser la crise. Le présent article cherche donc à expliquer ce manque d'engagement ainsi que les apories du petit nombre d'?uvres qui ont essayé de traiter de la crise en mettant en évidence les limites de l'orthodoxie de la discipline. L'article affirme donc que la discipline des RI s'intéresse principalement à l'analyse des interactions politiques entre États souverains, leur comportement les uns vis-à-vis des autres au sein d'un système anarchique où chacune de ces entités territoriales poursuit ses intérêts nationaux, souvent vaguement définis en termes de pouvoir ou de ressources. En faisant ainsi prévaloir le politique sur l'économique, l'extérieur sur l'intérieur, les acteurs étatiques sur les acteurs non étatiques ainsi que l'étude du conflit sur l'analyse d'autres types d'interactions, la discipline des RI est structurellement, en soi, incapable de traiter ni de rendre intelligible la dernière crise financière et ses conséquences. L'article esquisse une autre approche qui cherche à surmonter les dichotomies qui caractérisent l'orthodoxie et à offrir une explication plus holistique de la crise.

Raymond Benhaïm, Youssef Courbage et Rémy Leveau

Ce dossier veut rompre avec le catastrophisme qui marque le plus souvent l'analyse des événements du Maghreb, en s'attachant aux grands équilibres et à la moyenne/longue durée.
Sur le plan démographique d'abord, Youssef Courbage montre comment l'émigration vers la rive nord de la Méditerranée a influencé en profondeur les rythmes de la transition démographique au Maghreb, qui se comporte en l'occurence comme un ensemble régional cohérent.
Dans son analyse de prospective économique, Raymond Benhaïm voit aussi se dessiner une logique d'intégration, en dépit de la mise en sommeil de l'Union du Maghreb arabe. Si chacun des pays du Maghreb privilégie aujourd'hui les relations bilatérales avec l'Europe, celle-ci aurait plutôt intérêt à voir se constituer un marché maghrébin unifié.
Sur le plan politique enfin, Rémy Leveau examine les nouveaux comportements des gouvernants et des gouvernés à l'heure des déceptions sociales et de l'aspiration des nouvelles populations urbaines et éduquées à dire leur mot dans l'organisation de la société. Crise des Etats, montée des mouvements islamistes : si aucun des adversaires ne peut remporter de victoire totale, c'est la logique du compromis qui devrait finalement prévaloir. Encore faut-il que chacun renonce à une vision réductrice, et que les partenaires extérieurs envisagent d'autres solutions que l'aide inconditionnelle, face au "péril vert", à des gouvernants habitués à refuser tout contrôle des gouvernés.