Erica Guevara

Election observation has grown exponentially over the past three decades and has become a tool for legitimizing elections on a global scale. These missions have played different roles that have overlapped over time: observers are seen as doctors, police officers, judges and election experts. A great diversity of national and international actors is involved in the organization of the missions, in what has become a real professional environment. However, little is known about the concrete operation of these missions and the factors that determine how the observer’s eye is shaped. A pioneer in election observation, Latin America offers a prime field to study them. Participatory and comparative observation of the practices adopted by three types of actors (international organizations, regional organizations of electoral authorities and NGOs) in three different countries (Ecuador, Colombia and Mexico) makes it possible to show to what extent objectives, methodologies and results of these organizations differ. Contrary to the rhetoric displayed by governments, rather than a unique election observation mission, there are many points of view that depend on the role adopted by the organization and the many constraints on its work.

Erica Guevara

Les missions d’observation électorale, qui ont connu une croissance exponentielle au cours des trente dernières années, sont devenues un outil de légitimation des élections à l’échelle mondiale. Elles ont assumé différents rôles, qui se sont superposés au fil du temps, et les observateurs sont perçus aujourd’hui tant comme des « soignants » que comme des policiers, des juges et des experts. Une grande diversité d’acteurs nationaux et internationaux sont impliqués dans l’organisation des missions, constituant un véritable milieu professionnel. Pourtant, on sait peu de choses sur le fonctionnement concret de ces dispositifs et sur les facteurs qui déterminent la construction du regard de l’observateur. Pionnière en la matière, l’Amérique latine offre un terrain de choix pour les étudier. L’observation participante et comparée des pratiques adoptées par trois types d’acteurs (organisation internationale, organisation régionale d’autorités électorales et ONG) dans trois pays différents (l’Equateur, la Colombie et le Mexique) permet de montrer à quel point les objectifs, les méthodologies et les résultats de ces organisations diffèrent. Contrairement aux discours affichés par les gouvernements, il n’y a pas une seule mission d’observation électorale, mais plutôt de nombreux points de vue, en fonction du rôle adopté par l’organisation et des contraintes nombreuses qui pèsent sur son travail.

Although the Seville Fair is part of a lively tradition of popular festivals, it clearly distinguishes itself from others of its kind on account of its very exclusive nature. The festival is organised around casetas, small traditional-style fabric houses, the vast majority of which are private (only 1.7% of the 1,052 casetas are open to the public). Because it is a site of social exclusivity par excellence, a place for upholding family social capital (sometimes across several generations), the fair challenges the democratic society and triggers controversy and debate, especially when it comes to its management by the municipality. Its model of a sold-out party has also given birth to the phenomenon of a counter-feria, which developed during the moment of democratic transition around organisations of political opposition. Offering a history of the feria that splits up the group, that strips away its illusion and reinscribes it in the social and political trajectories of the individuals and groups that participate in it transforms this prominent object of local chronicles and tourist brochures into an object of social science that enables the examination of social and political networks.

Si la feria de Séville s’inscrit dans une tradition vivace en Espagne de festivités populaires, elle s’en distingue nettement par son caractère très fermé. Organisée autour de casetas, petites maisons de toile aux décors traditionnels, la fête se déroule dans ces espaces qui sont très majoritairement privés (seules 1,7% des 1052 casetas sont ouvertes au public). Lieu de l’entre-soi social par excellence, de l’entretien (parfois sur plusieurs générations) d’un capital social familial, la feria questionne la société démocratique et donne lieu à des débats et controverses, notamment sur sa prise en charge municipale. Son modèle de fête à guichets fermés génère aussi un phénomène de « contre-feria », qui s’est notamment développé au moment de la transition démocratique autour d’organisations politiques d’opposition. Proposer une histoire de la feria qui morcelle le collectif, qui le désenchante et le réinscrive dans les trajectoires sociales et politiques des individus et des groupes qui y participent permet de faire de la feria, objet emblématique des chroniques locales et des brochures touristiques, un objet de sciences sociales depuis lequel s’étudient réseaux sociaux et politiques.

Anne de Tinguy (dir.)

Looking into Eurasia : the year in politics provides some keys to understand the events and phenomena that have left their imprint on a region that has undergone major mutation since the fall of the Soviet Union in 1991: the post-soviet space. With a cross-cutting approach that is no way claims to be exhaustive, this study seeks to identify the key drivers, the regional dynamics and the underlying issues at stake

Anne de Tinguy (dir.)

Regards sur l’Eurasie. L’année politique est une publication annuelle du Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI) dirigée par Anne de Tinguy. Elle propose des clefs de compréhension des événements et des phénomènes qui marquent de leur empreinte les évolutions d’une région, l’espace postsoviétique, en profonde mutation depuis l’effondrement de l’Union soviétique en 1991. Forte d’une approche transversale qui ne prétend nullement à l’exhaustivité, elle vise à identifier les grands facteurs explicatifs, les dynamiques régionales et les enjeux sous-jacents

Olivier Dabène (Dir.)

Amérique latine - L’Année politique is a publication by CERI-Sciences Po’s Political Observatory of Latin America and the Caribbean (OPALC). The study extends the work presented on the Observatory’s website (www.sciencespo.fr/opalc) by offering tools for understanding a continent that is in the grip of deep transformations.

Olivier Dabène (Dir.)

Amérique latine - L’Année politique 2020 est une publication de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes (Opalc) du CERI-Sciences Po. Elle prolonge la démarche du site www.sciencespo.fr/opalc en offrant des clés de compréhension d’un continent en proie à des transformations profondes.

Christophe Jaffrelot et Nicolas Belorgey

In 2009, India embarked on a scheme for the biometric identification of its people. This project was conceived by IT companies based in Bengaluru. The programme’s main architect, Nandan Nilekani, was in fact the head of one of these firms. The idea behind the project was to use digital technology – and the data it enables to collect – for economic ends. But to register the entire Indian population, the State had to be persuaded to be involved in the project, later named as "Aadhaar". The rationale that secured the government’s engagement was financial: using Aadhaar would help disburse aid to the poor while minimising the "leakages" caused by corruption and duplicates among beneficiaries. Yet, possessing an Aadhaar number gradually became necessary for a number of other things, too, including tax payment. When approached to rule on this matter, the Supreme Court dragged its feet and did not seek to decisively protect people’s privacy. As for the avowed aim of the scheme itself, Aadhaar did not improve the quality of the services rendered to the poor – far from it – and its economic impact, too, remains to be proven, even if operators who believe that "data is the new oil" consider benefits in a long term perspective.

Christophe Jaffrelot et Nicolas Belorgey

L’inde a engagé en 2009 un programme d’identification biométrique de sa population. Il s’agissait à l’origine d’un projet né au sein des entreprises informatiques basées à Bangalore, et son principal architecte, Nandan Nilekani, était  d’ailleurs le patron d’une de ces grandes firmes. Leur dessein était d’utiliser les techniques du numérique et les données qu’elles permettent de recueillir à des fins économiques. Mais pour enregistrer l’ensemble de la population indienne, il fallait convaincre l’Etat de s’investir dans l’opération. L’argument qui emporta l’adhésion du gouvernement fut financier : ce programme, nommé Aadhaar, permettrait de distribuer les fonds d’aide aux pauvres en minimisant les pertes liées notamment à la corruption et à l’existence de doublons parmi les bénéficiaires. Or être identifié par Aadhaar est devenu peu à peu nécessaire pour réaliser de multiples opérations de la vie courante, y compris pour payer ses impôts. Saisie, la Cour suprême a tardé à se prononcer et n’a pas cherché à protéger la vie privée des personnes d’une manière convaincante. Aadhaar n’a pas non plus préservé la qualité des services rendus aux pauvres – loin de là – et son impact économique est encore à prouver, même si les opérateurs qui croient que data is the new oil se situent dans une perspective de long terme.

300,000 French people are permanently settled in the British capital city. They do not form a monolitic community, but various social groups marked by differences in economic and cultural capital. The French state has developed a strong institutional presence to meet the needs of this London based diaspora (consular services, cultural institute, schools, business support). The system is supplemented by associative structures that provide social services. French Londoners also have their own political representation: members of the French parliament, consular advisers, members of the Advisory Committee of the Union of French Nationals Abroad. These mandates give rise to elections and an extraterritorialisation of French politics. Brexit obliges the French Londoners—who have retained their French nationality—to consider the future of their resident status. They will have to negotiate with the British State. The new migration policies of the United Kingdom will also make the possibility to settle in London more difficult for French citizens.

300 000 Français sont installés de manière permanente dans la capitale britannique. Ils ne constituent pas une communauté amalgamée, mais des groupes sociaux singularisés par des différences de capital économique et de capital culturel. L’Etat français a développé à Londres un important dispositif institutionnel destiné à répondre aux besoins de cette diaspora (services consulaires, institut culturel, établissements scolaires, aides aux entreprises). Le dispositif est complété par des structures associatives dans le domaine social. Les Français de Londres disposent également de leur représentation politique : député, conseillers consulaires, conseillers à l’Association des Français de l’étranger. Ces mandats donnent lieu à des élections et à une extraterritorialisation de la politique française. Le Brexit contraint les Français de Londres – qui ont conservé leur nationalité française – à s’interroger sur l’avenir de leur statut de résident, qu’ils doivent négocier avec l’Etat britannique, et sur les nouvelles politiques migratoires du Royaume-Uni, qui rendront l’installation à Londres plus difficile.

Etienne Smith

While it often attracts media attention for its atypical aspects, the vote of French nationals abroad has rarely been the subject of in-depth fieldwork. This study of electoral dynamics in the ninth constituency of French citizens abroad (North Africa and West Africa) during the presidential and legislative elections of 2017 questions the constraints on the nomination process and candidacies, the transnational blurring of what is at stake during the election, and the effects of atypical campaigning in electoral archipelagos characterized both by their strong localism and their particular connection to broader geopolitical issues. This contribution shows how the meanings and stakes of extraterritorial voting are multivocal depending on the actors involved (candidates, voters, local media, authorities in the host country). Does overseas voting bring about a French community abroad or does it rather reveal the persistent differentiations at work between French communities according to origin, relationship to the “host” country and to “autochtony”, social status and the temporality of integration abroad?

Etienne Smith

S’il attire souvent l’attention médiatique pour son caractère atypique, le vote des Français de l’étranger a rarement fait l’objet d’enquêtes de terrain. L’étude des dynamiques électorales dans la neuvième circonscription des Français de l’étranger (Afrique du Nord et Afrique de l’Ouest) lors des élections présidentielle et législatives de 2017 permet d’interroger les questions de « l’éligibilité » à l’étranger, des brouillages transnationaux du vote et des effets des modalités spécifiques du « faire campagne » dans des archipels électoraux caractérisés à la fois par leur fort localisme et leur insertion particulière dans des enjeux géopolitiques plus larges. Elle montre combien les sens et enjeux du vote extraterritorial sont à entrées multiples selon les acteurs impliqués (candidats, électeurs, médias locaux, autorités du pays hôte). Ce vote à l’étranger fait-il exister une communauté française à l’étranger ou révèle-t-il surtout les différenciations persistantes à l’œuvre entre communautés françaises selon l’origine, le rapport au pays « hôte » et à l’« autochtonie », le statut social et la temporalité de l’ancrage à l’étranger ?

Anne de Tinguy (dir.)

Looking into Eurasia : the year in politics provides some keys to understand the events and phenomena that have left their imprint on a region that has undergone major mutation since the fall of the Soviet Union in 1991: the post-soviet space. With a cross-cutting approach that is no way claims to be exhaustive, this study seeks to identify the key drivers, the regional dynamics and the underlying issues at stake

Anne de Tinguy (dir.)

Regards sur l’Eurasie. L’année politique est une publication annuelle du Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI) dirigée par Anne de Tinguy. Elle propose des clefs de compréhension des événements et des phénomènes qui marquent de leur empreinte les évolutions d’une région, l’espace postsoviétique, en profonde mutation depuis l’effondrement de l’Union soviétique en 1991. Forte d’une approche transversale qui ne prétend nullement à l’exhaustivité, elle vise à identifier les grands facteurs explicatifs, les dynamiques régionales et les enjeux sous-jacents.

Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes de Sciences Po

Amérique latine - L’Année politique is a publication by CERI-Sciences Po’s Political Observatory of Latin America and the Caribbean (OPALC). The study extends the work presented on the Observatory’s website (www.sciencespo.fr/opalc) by offering tools for understanding a continent that is in the grip of deep transformations.

Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes de Sciences Po

Amérique latine - L’Année politique 2019 est une publication de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes (Opalc) du CERI-Sciences Po. Elle prolonge la démarche du site www.sciencespo.fr/opalc en offrant des clés de compréhension d’un continent en proie à des transformations profondes.

Published in the context of Brexit, this research paper analyses the ‘double relationship’ between Britain and Europe: being ‘in’ by taking part in co-operation with other European states, and at the same time being ‘out’ by staying away from or even leaving multilateral programmes in Europe. This dilemma is worked on from the case of defence procurement policy. How does the British government decide to be both ‘in’ and ‘out’ of Europe by participating in the A400M military transport aircraft programme and withdrawing from the EuroMale UAV programme? Based on exclusive data, the decision in favour of the A400M (‘in’) is explained by the action of political, administrative and industrial actors who perceive the A400M as a ‘truck’ rather than a ‘race car’. As for the British State’s decision not to participate in the EuroMale programme (‘out’), it is conditioned by a weakening of the political will of political actors, and at the same time by a strengthening of conflicting relations between French and British administrations and industries. In doing so, this research contributes to the literature on the acquisition of armaments in strategic studies, and to the literature on differentiated integration in European studies.

Publiée dans le contexte du Brexit, cette étude analyse la politique d’armement du Royaume-Uni pour éclairer le « double rapport » du Royaume-Uni à l’Europe : être in en prenant part à des coopérations avec d’autres Etats européens, être out en restant éloigné, voire en quittant des programmes multilatéraux en Europe. A partir de données exclusives, elle montre que la participation britannique au programme d’avion de transport militaire A400M résulte d’une stratégie portée par un assemblage d’acteurs politiques, administratifs et industriels qui, percevant l’A400M comme un « camion » plutôt que comme une « voiture de course », utilisent le cadre de coopération européenne pour maintenir le rang de l’industrie de la défense britannique. Quant à la décision de ne pas participer au programme EuroMale, elle découle d’un affaiblissement de la volonté des acteurs politiques et, concomitamment, d’un renforcement des relations conflictuelles entre les administrations et les industries françaises et britanniques. Ce faisant, cette recherche contribue à la littérature sur l’acquisition d’armements par des partenariats internationaux en études stratégiques, et à celle sur l’intégration différenciée en études européennes.

The history of industrial capitalism and its modes of domination is intimately linked to that of violent entrepreneurs deploying their coercive resources at the service of workplace discipline, the extraction of surplus value and the securitization of the accumulation cycle. The relationship between capital and coercion is always fraught with tensions, though, and sustains new vulnerabilities among security-consuming elites. The manufacturing economy of Karachi is a particularly fertile ground for studying this endogenous production of insecurity by security devices. The relations between Karachi’s factory owners and their guards have generated their own economy of suspicion. Various attempts to conjure this shaky domination have generated new uncertainties, calling for new methods of control to keep the guards themselves under watch.

Laurent Gayer

L’histoire du capitalisme industriel et de ses modes de domination est intimement liée à celle d’entrepreneurs de violence déployant leurs ressources coercitives au service de la discipline usinière, de l’extraction de plus-value et de la sécurisation du cycle d’accumulation. Ces rapports capital-coercition débouchent rarement sur un phénomène d’osmose et tendent à susciter de nouvelles vulnérabilités parmi les élites consommatrices de sécurité. L’économie manufacturière de Karachi constitue un terreau particulièrement fertile pour étudier cette production endogène d’insécurité par les dispositifs sécuritaires. Les relations entre le patronat industriel de Karachi et ses gardiens relèvent en effet d’une domination inquiète, dont les tentatives de renforcement ont systématiquement engendré de nouvelles incertitudes, appelant de nouveaux modes de contrôle pour garder les gardiens eux-mêmes.

Anne de Tinguy (dir.)

Regards sur l’Eurasie. L’année politique est une publication annuelle du Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI) dirigée par Anne de Tinguy. Elle propose des clefs de compréhension des événements et des phénomènes qui marquent de leur empreinte les évolutions d’une région, l’espace postsoviétique, en profonde mutation depuis l’effondrement de l’Union soviétique en 1991. Forte d’une approche transversale qui ne prétend nullement à l’exhaustivité, elle vise à identifier les grands facteurs explicatifs, les dynamiques régionales et les enjeux sous-jacents.

Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes de Sciences Po

Amérique latine - L’Année politique is a publication by CERI-Sciences Po’s Political Observatory of Latin America and the Caribbean (OPALC). The study extends the work presented on the Observatory’s website (www.sciencespo.fr/opalc) by offering tools for understanding a continent that is in the grip of deep transformations.

Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes de Sciences Po

Amérique latine - L’Année politique 2018 est une publication de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes (Opalc) du CERI-Sciences Po. Elle prolonge la démarche du site www.sciencespo.fr/opalc en offrant des clés de compréhension d’un continent en proie à des transformations profondes.

One of the most striking phenomena of China’s recent history is the singular life trajectory of the generation born in large metropolises between the end of the 1940s and the early 1950s. After having endured with full force their country’s upheavals and ruptures after 1949, the people of this generation occupy dominant positions in most sectors of social life today. Yet despite its importance, the history of this generation—who contributed to build what China is today—has not triggered much academic research. The seven life stories presented in this study provide information and a testimony that help understand how these people elaborate a discourse on their personal experience. Analysing this discourse makes it possible to grasp the connections between individual life paths and events as well as social determinations.

Un des phénomènes les plus frappants de l’histoire récente de la Chine est la trajectoire singulière d’une génération, celle qui est née dans les grandes métropoles entre la fin des années 1940 et le milieu des années 1950. Ses membres ont subi de plein fouet, pour le meilleur et pour le pire, l’ensemble des convulsions et des ruptures qu’a connues le pays depuis 1949, et occupent aujourd’hui les positions dominantes dans la plupart des domaines de la vie sociale. Malgré son importance, l’histoire de cette génération qui a en partie construit la Chine actuelle a fait l’objet de peu de travaux. Les récits de vie de sept de ses représentants constituent une source d’information qui permet de recueillir le point de vue de ces acteurs et de comprendre comment ils élaborent aujourd’hui un discours autour de leur expérience personnelle. L’analyse de ce discours permet de cerner l’interaction des trajectoires individuelles avec les événements et les déterminations sociales.

Business and politics in India have been closely connected since the colonial era, when entrepreneurs financed politicians who, in exchange, spared them some of the bureaucratic red tape. This proximity has endured after independence, even if Nehru’s official socialism subjected it to some constraints. Far from mitigating corruption, economic liberalization during the 1990s actually amplified it when large investors, attracted by the opening of the Indian market, paid huge bribes to political leaders, who often became businessmen themselves and forced public banks to lend to industrialists close to them, while businessmen were elected to Parliament, increasing insider trading. As it is observed in the modern era under Narendra Modi, be it at the national level and in his state of Gujarat, crony capitalism is well illustrated by Modi’s relationship to Gautam Adani, the rising star of Indian business. Crony capitalism has a financial cost (due to the under-taxation of companies and dubious debts on the banks’ balance sheets), a social cost (due to underpaid work and a reduction of the expenditure of education or health for lack of fiscal resources) and the environment (crony capitalists disregarding the most basic standards).

La proximité entre affaires et politique en Inde date de l’époque coloniale, lorsque les entrepreneurs finançaient les hommes politiques qui, en échange, leur épargnaient certaines des lourdeurs de la bureaucratie. Elle est restée vivace après l’indépendance, même si le socialisme officiel de Nehru l’a soumise à quelques contraintes. La libéralisation économique des années 1990, loin d’atténuer la corruption, l’a amplifiée dès lors que de gros investisseurs, attirés par l’ouverture du marché indien, ont versé d’énormes pots-de-vin aux leaders politiques, qui sont devenus eux-mêmes des hommes d’affaires n’hésitant pas à forcer la main des banques publiques pour qu’elles prêtent à des industriels de leur entourage, tandis que des hommes d’affaires se sont fait élire au Parlement, multipliant les délits d’initiés. Le capitalisme de connivence qu’on observe à l’ère Modi – tant au niveau national que dans son Etat du Gujarat – est bien illustré par sa relation à l’étoile montante du business indien, Gautam Adani. Il a un coût financier (lié à la sous-imposition des entreprises et aux créances douteuses au bilan des banques), social (dû à la sous-rémunération du travail et à une réduction des dépenses d’éducation ou de santé faute de ressources fiscales) et environnemental (les crony capitalists s’affranchissant des normes les plus élémentaires).

Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes de Sciences Po

Amérique latine - L’Année politique 2017 est une publication de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes (Opalc) du CERI-Sciences Po. Il prolonge la démarche du site www.sciencespo.fr/opalc en offrant des clés de compréhension d’un continent en proie à des transformations profondes.

Anne de Tinguy (dir.)

Looking into Eurasia : the year in politics provides some keys to understand the events and phenomena that have left their imprint on a region that has undergone major mutation since the fall of the Soviet Union in 1991: the post-soviet space. With a cross-cutting approach that is no way claims to be exhaustive, this study seeks to identify the key drivers, the regional dynamics and the underlying issues at stake

Anne de Tinguy (dir.)

Regards sur l’Eurasie. L’année politique est une publication annuelle du Centre de recherches internationales de Sciences Po (Ceri) dirigée par Anne de Tinguy. Elle propose des clefs de compréhension des événements et des phénomènes qui marquent de leur empreinte les évolutions d’une région, l’espace postsoviétique, en profonde mutation depuis l’effondrement de l’Union soviétique en 1991. Forte d’une approche transversale qui ne prétend nullement à l’exhaustivité, elle vise à identifier les grands facteurs explicatifs, les dynamiques régionales et les enjeux sous-jacents.

Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes de Sciences Po

Amérique latine - L’Année politique 2017 est une publication de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes (Opalc) du CERI-Sciences Po. Il prolonge la démarche du site www.sciencespo.fr/opalc en offrant des clés de compréhension d’un continent en proie à des transformations profondes.

Kevin Parthenay

In Latin America, as elsewhere in the world, regional and subregional organizations have multiplied recently. Scholars tend to focus on the variety of regionalisms or their ever changing nature (post-liberal, post-hegemonic...). This study, through a political sociology of regionalism approach, examines Latin American regions and their actors and goes beyond the first set of questions. In this perspective, scrutinizing the regional General Secretaries of the sub-continent is particularly useful to understand how regional powers emerge. With a specific focus on the Southern Common Market (UNSUR), the Common Market of the South (MERCOSUR), the Andean Community of Nations (CAN) and the Central American Integration System (SICA), this research offers a more precise answer to the question of the configuration of power within Latin American regionalisms.

Kevin Parthenay

En Amérique latine comme dans le reste du monde, les organisations régionales et sous-régionales se sont récemment multipliées. Les chercheurs s’intéressent principalement à la variété des régionalismes ou à leur nature changeante (post-libérale, post-hégémonique...). Pour aller au-delà de ces questionnements, il faut travailler sur les régions latino-américaines et leurs acteurs à la lumière d’une approche de sociologie politique du régionalisme. L’observation des secrétaires généraux régionaux du sous-continent est précieuse si l’on veut comprendre l’émergence de pouvoirs régionaux. Cette réflexion, qui s’intéresse particulièrement ici à l’Union des nations sud-américaines (Unasur), à la Communauté andine des nations (CAN), au Marché commun du Sud (Mercosur) et au Système d’intégration centraméricaine (Sica) permet d’apporter une réponse plus précise à la question de la configuration du pouvoir dans les régionalismes latino-américains.

Charlotte Thomas

Armed combatant and leader of the Hizbul Mujahideen Burhan Wani was killed by the Indian Army in July 2016. This killing triggered a new phase of insurgency in Kashmir. In the Valley, the local populace started mobilizing against the Indian State in the name of azadi, (freedom). In such volatile context, the production of the national sentiment of the Kashmiris is documented from a distanciated perspective. Frontiers of the national group are explored from New Delhi, as well as the logics of differentiation and otherification of the Kashmiri group towards the Indian one. Kashmiri nationalism therefore more clearly appears in a negative definition (what a Kashmiri is not) than in a positive definition (what a Kashmiri is). The slight and incremental slip of the meaning of azadi demands is at the heart of Kashmiri nationalism. From an original demand for greater autonomy within the Indian Republic, demands of azadi now refer to the independence of the Valley – yet there are nuances that will be studied. They also convey an utter rejection of “Indianess” whether national or citizen. In that respect, New Delhi’s negating the political aspect of the mobilizations that are taking place in the Kashmir Valley has dramatically fuelled the national sentiment of the Kashmiris. The current insurgency that started in July 2016 has sped up the pace of the process. Despite the escalating tensions in the Valley, New Delhi keeps refusing to consider the political dimension of the local social movements, be they violent or peaceful. That is the reason why, beyond Kashmir and Kashmiris themselves, studying the political demands of the Kashmiri population does shed a light on the functioning of the Indian nation and the Indian state.

Charlotte Thomas

La mort de Burhan Wani, combattant armé leader des Hizbul Mujahideen, a initié en juillet 2016 une nouvelle phase insurrectionnelle au Cachemire, où la population se mobilise contre l’Etat indien en réclamant l’azadi, la liberté. Le détour par New Delhi permet d’étudier le sentiment national des Cachemiris en s’intéressant aux frontières du groupe et aux dynamiques de différenciation par rapport aux Indiens. Le nationalisme cachemiri se définit davantage dans sa dimension négative (ce qu’il n’est pas) que positive (ce qu’il est). Le glissement progressif du contenu des prétentions à l’azadi est également l’un des enjeux du nationalisme cachemiri. D’abord demande de respect de l’autonomie politique du Jammu-et-Cachemire au sein de la République indienne, l’azadi signifie désormais l’indépendance du territoire cachemiri. Les revendications des Cachemiris traduisent de surcroît un fort rejet de l’affiliation nationale et citoyenne indienne, nourri par la négation de la dimension nationaliste de la lutte des Cachemiris opposée par New Delhi. L’insurrection en cours semble avoir encore accéléré ce processus, d’autant qu’aucune solution politique impliquant l’ensemble des parties prenantes au conflit n’est envisagée. Au-delà de la question du Cachemire, c’est le fonctionnement de la démocratie et de la nation indiennes qu’éclaire l’étude du nationalisme cachemiri.

Elections have been trivialized in Iran. They allow for the expression of diversity, in particular ethnical and denominational, of historical regional identities, and prove the growing professionalization of political life. Paradoxically, such professionalization withdraws the Republic away into the levels of family, parenthood, autochthony, and even neighborhoods or devotional sociability, which are all institutions that instill a feeling of proximity, solidarity, communion; close to the notion of asabiyat. As the saying goes, the Islamic Republic has become a « parentocracy » (tâyefehsâlâri). The country’s industrial development isn’t at odds with such ponderousness since it lies on a web of very small family businesses. The analysis of the 2016 legislative elections in four wards reveals how important the issue of property is in political life, indivisible as it is of the various particularistic consciences. The connections with notables are still there, revealing lines of continuity with the old regime as well as longstanding agrarian conflicts that have not been erased by the Revolution and that are being kept alive through contemporary elections.

En Iran, le fait électoral s’est banalisé. Il permet l’expression de la diversité, notamment ethnique et confessionnelle, des terroirs historiques dans les provinces, et témoigne de la professionnalisation croissante de la vie politique. Paradoxalement, cette professionnalisation replie la république sur l’ordre de la famille, de la parenté, de l’autochtonie, voire du quartier ou de la sociabilité dévotionnelle – autant d’instances instillant un sentiment de proximité, de solidarité, de communion qui renvoie à la fameuse notion d’asabiyat. Selon une expression courante, la République islamique est devenue une « parentocratie » (tâyefehsâlâri). Le développement industriel du pays ne contredit pas cette pesanteur, dans la mesure où il repose sur un tissu de très petites entreprises familiales. L’analyse des élections législatives de 2016 dans quatre circonscriptions révèle l’importance dans la vie politique locale de la question foncière, indissociable de ces différentes consciences particularistes. Des lignes de continuité notabiliaire avec l’ancien régime se dévoilent, ainsi que de vieux conflits agraires que n’a pas effacés la césure révolutionnaire et qu’entretiennent ou ravivent les scrutins contemporains.

Anne de Tinguy (Dir.)

Regards sur l’Eurasie propose des clefs de compréhension des événements et des phénomènes qui marquent de leur empreinte les évolutions d’une région, l’espace postsoviétique, en profonde mutation depuis l’effondrement de l’Union soviétique en 1991. Forte d’une approche transversale qui ne prétend nullement à l’exhaustivité, elle vise à identifier les grands facteurs explicatifs, les dynamiques régionales et les enjeux sous-jacents.

Bayram Balci, Juliette Tolay

While the issue of Syrian refugees has led an increasing number of countries to work on curbing arrivals, one country, Turkey, hosts almost half of these refugees. Yet, far from imposing restrictions, Turkey has distinguished itself for its open border policy and large-scale humanitarian contribution. Turkey’s generosity alone is not sufficient to understand this asylum policy put in place specifically for Syrians. There are indeed a number of political factors that indicate a certain level of instrumentalisation of this issue. In particular, Turkey’s benevolent attitude can be explained by Turkey’s early opposition to Assad in the Syrian conflict and its wish to play a role in the post-conflict reconstruction of Syria, as well as by its willingness to extract material and symbolic benefits from the European Union. But the refugee crisis also matters at the level of domestic politics, where different political parties (in power or in the opposition) seem to have used the refugee issue opportunistically, at the expense of a climate favorable to Syrians’ healthy integration in Turkey

Bayram Balci, Juliette Tolay

Alors que la question des réfugiés syriens a poussé un nombre croissant de pays à imposer des restrictions à leur entrée sur leur sol, près de la moitié des réfugiés syriens se trouvent dans un seul pays : la Turquie. Or celle-ci, loin de fermer sa frontière, se singularise par sa politique de porte ouverte et son engagement humanitaire de grande ampleur. L’élan de générosité ne peut seul expliquer cette politique d’asile mise en place spécialement pour les Syriens. Un certain nombre de considérations politiques indiquent une instrumentalisation de la question. L’attitude bienveillante de la Turquie peut s’expliquer par son opposition à Assad dans la crise syrienne et son souhait de jouer un rôle dans la construction d’une future Syrie, ainsi que par sa volonté de tirer des bénéfices matériels et symboliques auprès de l’Union européenne. Mais la crise de réfugiés a aussi une dimension de politique intérieure. Les différents partis (au pouvoir ou dans l’opposition) semblent utiliser la question des réfugiés de façon opportuniste, aux dépens d’un climat propice à une bonne intégration des Syriens en Turquie.

Laetitia Bucaille

Today, the creation of a Palestinian state appears to be a distant possibility: the international community rejected to manage the issue, and the leadership in these territories weakened because of its divisions, revealing their inability to advance. Both the political and the territorial partition between the Gaza strip, governed by the Hamas and the West Bank, under Palestinian authority in line with Fatah, reveal a profound crisis that questions the very contours of Palestinian politics. It also shows that Hamas’ integration in the political game made it impossible to pursue the security subcontacting system. Maintaining the system avoids reconstructing the Palestinian political community, and makes it difficult to develop a strategy that moves towards sovereignty. Since October 2015, the popular and pacific resistance project has been shelved by the return of the violence against Israeli civilians. The Palestinian leadership counts on internationalization of the cause, which has shown mediocre results. Will the replacement of Mahmoud Abbas by his competitors permit to leave the rut?

Laetitia Bucaille

La création d’un Etat palestinien semble aujourd’hui une perspective lointaine : la communauté internationale s’est détournée de la gestion de ce dossier, et le leadership dans les territoires, affaibli par ses divisions, se révèle impuissant à s’extraire de l’impasse. La partition politique et géographique entre la bande de Gaza gouvernée par le Hamas et la Cisjordanie qu’a conservée l’Autorité palestinienne liée au Fatah, révèle une crise profonde dans la mesure où elle met en doute les contours même de la communauté politique palestinienne. Elle montre aussi que l’intégration du Hamas dans le jeu politique a provoqué l’implosion du système de sous-traitance sécuritaire qui lie l’Autorité palestinienne à Israël. Le maintien de ce système empêche la refondation de la communauté politique palestinienne, et contrarie l’élaboration d’une stratégie qui permettrait de cheminer vers la souveraineté. Depuis octobre 2015, le projet de résistance populaire et pacifique a été remisé par le retour de la violence contre les civils israéliens. La direction palestinienne mise sur une internationalisation de sa cause, qui n’a donné que de piètres résultats. Le remplacement de Mahmoud Abbas par ses compétiteurs permettrait-il de sortir de l’ornière ?

Jacobo Grajales

Four years after the negotiations started in Havana, 2016 marked the success of the peace talks between the Colombian government and the Farc rebels. Even if during the entire process the outcome was unclear, most political actors did not wait for the actual signature of the agreement to claim results. New public policies have been launched and in the rural and land sector the break with a violent past has been loudly dramatized. Changes conducted in the name of the consolidation of peace do however have more discreet effects. They cause an increased business of land, which risks producing exclusion and dissent in rural areas. Although it is undeniable that the post conflict agenda includes reparation policies for the victims and protection for small farmers, taking advantage of peace as an opportunity for economic development does also trigger interest for territories that are defined as new agrarian frontiers. And so, not only have the agro-industrial exploitation and the commodification of nature become legitimate, but they seem to be part of the social changes that are both made possible by peace, and desirable.

Jacobo Grajales

L’année 2016 a marqué l’aboutissement des négociations de paix entre le gouvernement colombien et les Farc, après quatre ans de tractations à la Havane. Même si durant toute la période l’issue du processus est restée aléatoire, rares ont été les acteurs politiques qui ont attendu la signature de la paix pour en réclamer les fruits. De nouvelles politiques publiques sont en marche, et dans le domaine rural et foncier, la rupture avec le passé violent est mise en scène de manière fracassante. Cependant, les transformations conduites au nom de la consolidation de la paix ont des effets plus discrets. Elles génèrent d’ores et déjà une marchandisation accrue de la terre, qui risque d’attiser l’exclusion et la dissension dans les campagnes. S’il est indéniable que l’agenda du post-conflit inclut des politiques de réparation à l’égard des victimes et de protection des petits producteurs, l’appréhension de la paix comme opportunité pour le développement économique génère également un intérêt pour des territoires définis comme de nouvelles frontières agraires. Ainsi, l’exploitation agro-industrielle et la transformation de la nature en marchandise sont non seulement légitimées, mais semblent faire partie des mutations sociales que la paix rend possibles et même souhaitables.

Leila Seurat

Yet there is ample literature devoted to the sociology of the police in the western world, little research focuses on Arab countries. This study tries to fill this gap by offering an ethnographic study of Ras Beirut police station, the first and the only police station in Lebanon that has been reformed according to the community policing model. The academic works focusing on the importation of this model in developing countries point out how difficult it is to implement and emphasize its negative outcomes due to the local characteristics of each country. Fragmented on a sectarian and a political ground, Lebanon remains a perfect field to explore this hypothesis. Indeed the divisions of the Lebanese state weaken the interactions between the public and the private security forces. Nevertheless, many others factors, beyond the religious and the political divisions, explain Ras Beirut’s failure. The internal dynamics at work inside the police station and the influence of the patronage networks reduce considerably the chances of its success.

Leila Seurat

Aux marges de la vaste littérature consacrée à la police dans les démocraties occidentales, les pays arabes font figures de parent pauvre de la sociologie policière. L’étude ethnographique du commissariat de Ras Beirut, premier poste au Liban réformé conformément au modèle du community policing, permet de commencer à combler cette lacune. Les travaux qui portent sur l’importation de ce modèle dans les pays en développement soulignent le plus souvent les difficultés de mise en œuvre ainsi que les effets pervers qui en découlent, liés aux spécificités locales de chaque pays. Caractérisé par son confessionnalisme politique, le Liban constitue un champ d’exploration privilégié pour questionner ces hypothèses. Si la fragmentation de l’Etat libanais fragilise les interactions entre force publique et forces privées, l’échec de l’expérience de Ras Beirut s’explique davantage par un faisceau de facteurs, à la fois externes et internes, qui obéissent à des logiques indépendantes des clivages politiques et confessionnels : ce sont bien le fonctionnement interne du commissariat et le poids des réseaux de clientèles qui ont considérablement réduit ses chances de réussite.

avec la collaboration de Madhi Mehraeen et Ibrahim Tavalla

War since 1979 and the reconstruction of the state under Western tutelage since 2001 have led to a simplification of the identity of Afghan society, through an invention of ethnicity and tradition – a process behind which the control or the ownership of the political and economic resources of the country are at stake. Hazarajat is a remarkable observation site of this process. Its forced integration into the nascent Afghan state during the late nineteenth century has left a mark on its history. The people of Hazara, mainly Shi’ite, has been relegated to a subordinate position from which it got out of progressively, only by means of jihad against the Soviet occupation in the 1980s and the US intervention in 2001, at the ost of an ethnicization of its social and political consciousness. Ethnicity, however, is based on a less communitarian than unequal moral and political economy. Post-war aid to state-building has polarized social relations, while strengthening their ethnicization: donors and NGOs remain prisoners of a cultural, if not orientalist approach to the country that they thereby contribute to “traditionalize”, while development aid destabilizes the “traditional” society by accelerating its monetization and commodification.

avec la collaboration de Madhi Mehraeen et Ibrahim Tavalla

La guerre depuis 1979 et la reconstruction de l’Etat sous la tutelle occidentale depuis 2001 ont conduit à une simplification identitaire de la société afghane, sous la double forme d’une invention de l’ethnicité et de la tradition – un processus dont l’enjeu véritable est le contrôle ou l’appropriation des ressources politiques et économiques du pays. Le Hazarajat est un remarquable site d’observation de cette évolution. Son histoire a été marquée par son intégration coercitive, à la fin du xixe siècle, à l’Etat afghan en formation. Sa population, de confession chiite, s’est vue reléguée à une condition de subalternité dont elle n’est progressivement sortie qu’à la faveur du djihad contre l’occupation soviétique, dans les années 1980, et de l’intervention américaine en 2001, au prix de l’ethnicisation de sa conscience sociale et politique. Mais l’ethnicité repose sur une économie morale et politique moins communautaire qu’inégalitaire. Succédant à la guerre, l’aide à la reconstruction de l’Etat tend à polariser les rapports sociaux, tout en renforçant leur ethnicisation : les bailleurs de fonds et les ONG demeurent prisonniers d’une approche culturaliste, sinon orientaliste, du pays, qu’ils contribuent de la sorte à « traditionaliser », tandis que l’aide au développement déstabilise la société « traditionnelle » en accélérant sa monétarisation et sa marchandisation.

"Looking into Eurasia" provides some keys to understand the events and phenomena that have left their imprint on a region that has undergone major mutation since the fall of the Soviet Union in 1991: the post-soviet space. With a cross-cutting approach that is no way claims to be exhaustive, this study seeks to identify the key drivers, the regional dynamics and the underlying issues at stake.

Regards sur l’Eurasie propose des clefs de compréhension des événements et des phénomènes qui marquent de leur empreinte les évolutions d’une région, l’espace postsoviétique, en profonde mutation depuis l’effondrement de l’Union soviétique en 1991. Forte d’une approche transversale qui ne prétend nullement à l’exhaustivité, elle vise à identifier les grands facteurs explicatifs, les dynamiques régionales et les enjeux sous-jacents.

Denise Fisher

France, which is both an external and resident South Pacific power by virtue of its possessions there, pursues, or simply inherits, multiple strategic benefits. But the strategic context has changed in recent years. China's increased presence; consequent changes in the engagement of the US, Japan and Taiwan; and the involvement of other players in the global search for resources, means that France is one of many more with influence and interests in a region considered by some as a backwater. These shifts in a way heighten the value of France's strategic returns, while impacting on France's capacity to exert influence and pursue its own objectives in the region. At the same time, France is dealing with demands for greater autonomy and even independence from its two most valuable overseas possessions on which its influence is based, New Caledonia and French Polynesia. How it responds to these demands will directly shape the nature of its future regional presence, which is a strategic asset.

Denise Fisher

Compte tenu des territoires qu’elle y possède encore, la France est en Océanie une puissance à la fois locale et extérieure. A ce titre, et quand elle ne se contente pas de bénéficier d’avantages hérités, elle poursuit des objectifs stratégiques multiples. Il se trouve cependant que la donne a changé ces dernières années : la présence croissante de la Chine entraîne une modification de l’engagement des Etats-Unis, du Japon et de Taïwan, tandis que de nouveaux acteurs interviennent dans la recherche des ressources à l’échelle planétaire. Finalement, la France est désormais une puissance parmi d’autres dans une région lointaine qui a longtemps été négligée. Ces évolutions influent de manière positive sur les bénéfices stratégiques qu’elle tire de sa présence en Océanie, mais réduisent sa capacité à exercer son influence et à poursuivre ses objectifs. Parallèlement, elle doit faire face à des revendications d’autonomie, voire d’indépendance, des deux principales collectivités que sont la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française, fondements de la légitimité de sa présence dans la région. La réponse que la France apportera à ces demandes aura une influence déterminante sur la nature de sa présence dans la région, qui est son atout stratégique majeur.

Dilek Yankaya

Müsiad International Fair held in Istanbul in 2014 aroused great public interest due to the strong presence of political elites as well as to the mobilization of a large network of institutions, firms and media partners. International exhibitions are relevant fields to explore the formation of trade circuits and the creation of sociabilities, as well as to question the political and international issues central to the construction of trade networks and markets. This event appears as the representation of the Turkish state as it is formed under the AKP power. We witness a double trend of reconfiguration and of internationalization of the state constituting processes through the phenomena of increased interactions between private enterprise and public action on one side and the shrinkage of patronage networks on the other. Participating to this event therefore becomes a question of legitimization and delegitimization for private actors regarding these networks of power, the production of which is based on the presentation of economic and industrial productions and goes together with the creation of Imaginaries. The ethnographic study of the fair shows how industrial, cultural and symbolic representations bring about the production of two types of Imaginary, one related to the reinvention of the idea of the ummah across merchant networks and the other referring to the supremacy of Turkey as the carrier of this project.

Dilek Yankaya

La Foire internationale du Müsiad organisée en 2014 à Istanbul a suscité un grand intérêt politique, dû à la forte présence d’élites dirigeantes ainsi qu’à la mobilisation d’un vaste réseau d’institutions, d’entreprises et de médias partenaires. Les expositions industrielles sont des terrains privilégiés pour explorer les modalités de construction des circuits marchands et interroger les enjeux politiques et internationaux agissant sur ceux-ci. Cette manifestation apparaît comme la représentation, dans un espace-temps compressé, de l’Etat turc tel qu’il se forme sous le pouvoir de l’AKP. Elle traduit un double mouvement, de reconfiguration et d’internationalisation des processus constitutifs de cet Etat à travers des phénomènes d’interaction entre l’entreprise privée et l’action publique, et de rétrécissement des réseaux de patronage. La participation ou non à cet événement devient dès lors un jeu de légitimation ou de délégitimation par rapport à ces réseaux de pouvoir dont la production s’appuie sur l’exposition des matérialités économiques et industrielles et s’accompagne de la création d’imaginaires. L’étude ethnographique de cet événement met en lumière comment, à travers des représentations industrielles, culturelles, symboliques, cette foire soutient deux types d’imaginaires : celui de la réinvention de l’oumma à travers les liens économiques, celui de la suprématie de la Turquie comme porteur de ce projet.

Francesco Ragazzi

The French government recently announced a plan to « fight against radicalization », and a series of measures aimed at preventing the passage to violence. Although the term is not entirely new to the French political language, it marks a departure from an anti-terrorism policy justified mainly by a judicial approach and enforced in great part through administrative measures. France is thus moving closer to the Netherlands and the United Kingdom, who have developed such policies since the mid-2000s. Yet what is, exactly, the « fight against radicalization »? How can we explain this new approach of the French government? And what can we learn from a decade of experiences of these two European countries? This study shows that the concept of radicalization serves as an effective discourse to legitimize police action beyond its usual areas of competence, investing many areas of diversity management such as education, religion, and social policies. The study traces the diffusion of the discourse through European institutions and analyzes, through the notion of « policed multiculturalism », the effects of its legal, administrative and preventive forms.

Alvaro Artigas

The South American continent has experienced a robust economic growth presently overshadowed by an uneven energy integration that fails to meet both an ever-growing industrial and metropolitan demand. Several integration mechanisms co-exist, but a poor integration layout threatens the energy security of the region and individual countries. Several factors contribute to this. Firstly, the very template of regional integration has failed to deliver a valid set of supranational coordination mechanisms aimed at coordinating and sorting out disputes among individual countries. Secondly, national States tie security to self-sufficiency in the face of mutual distrust, thus rendering potential advantages of market and networks integration a less desirable choice. The example of Chile and Peru integration drive reveals many of these dynamics while showing at the same time the windfalls of a transversal sectoral coordination over diplomatic exchange by individual states. What is the potential for an alternative template where the State will play a less intrusive role while consigning territorial disagreements backstage?

Alvaro Artigas

Si l’Amérique du Sud a connu une trajectoire de croissance économique ininterrompue au cours des deux dernières décennies, elle reste confrontée à une intégration énergétique qui marque le pas face à un développement industriel et urbain très dynamique. Bien que plusieurs mécanismes d’intégration coexistent, la mutualisation des nombreuses ressources du continent est décevante et menace à terme la sécurité énergétique de l’ensemble des pays. Plusieurs facteurs contribuent à cette situation. D’une part, le format de l’intégration régionale n’a pas permis de mettre en place des mécanismes supranationaux de coordination et de résolution des différends. D’autre part, dans un climat de suspicion mutuelle, les Etats nationaux associent la sécurité à l’autosuffisance, et les avantages potentiels d’une intégration des réseaux et des marchés sont dès lors occultés. L’exemple du Chili et du Pérou met en évidence les dynamiques à l’œuvre ainsi que les bénéfices et les avantages d’une coordination sectorielle transversale parallèle à l’action des diplomaties nationales en la matière. Ce format d’intégration, qui se caractérise par une réduction de l’intervention publique et par une minimisation des désaccords territoriaux, constitue-t-il un modèle alternatif viable ?

Alice Ekman

Since the Kuomintang returned to power in 2008, Beijing has adjusted its communication strategy towards Taiwan, while maintaining the same long-term goal of reunification. This strategy of rapprochement by seduction rather than by threat promotes the rapid growth of exchanges between the Chinese and Taiwanese populations at all levels: students, tourists, farmers, businessmen, academics, retired diplomats and military, politicians, etc. Especially, the multiplication of meetings between academics of both countries is creating new channels of communication over the Strait, allowing on the one hand to compensate for the lack of formal diplomacy between Beijing and Taipei, and on the other hand to compete with informal diplomatic links existing between Taiwan and several of its partners (US and Japan, mainly). These communication channels could ultimately reinforce Beijing’s strategy – and China keeps investing heavily in their development – but could also be used as a conduit to prevent and to manage crisis would tensions reappear in the Strait.

Alice Ekman

Depuis le retour au pouvoir du Kuomintang en 2008, Pékin a ajusté sa stratégie de communication à l’égard de Taiwan tout en gardant le même objectif de long terme : la réunification. Il s’agit d’une stratégie de rapprochement par la séduction plus que par la menace, qui promeut l’augmentation rapide des échanges entre populations chinoises et taiwanaises à tous les niveaux : étudiants, touristes, paysans, hommes d’affaires, universitaires, diplomates et militaires à la retraite, hommes politiques, etc. La multiplication des rencontres entre universitaires des deux rives constitue notamment de nouveaux canaux de communication dans le détroit, permettant à la fois de compenser l’absence de diplomatie formelle entre Pékin et Taipei et de rivaliser avec les liens de diplomatie informelle noués entre Taiwan et plusieurs de ses partenaires (Etats-Unis, Japon, principalement). Ces canaux de communication pourraient, à terme, conforter la stratégie de Pékin, qui continue à investir massivement dans leur développement, mais aussi se convertir en outil de prévention et de gestion de crise au cas où des tensions réapparaîtraient dans le détroit.

Gilles Lepesant

Une semaine avant le troisième sommet du Partenariat oriental à Vilnius des 28 et 29 novembre 2013, l’Ukraine suspendait la préparation d’un accord d’association avec l’Union européenne, en négociation depuis 2007. Lorsqu’il fut finalement signé en juin 2014, le président Ianoukovitch avait fui le pays sous la pression populaire, et l’intégrité du territoire se trouvait contestée à l’Est par des séparatistes et leurs alliés russes. Cette remise en cause intervenait paradoxalement à un moment où la cohésion du pays paraissait mieux établie que dans les années 1990. L’Ukraine, loin d’être coupée en deux, est constituée de fragments d’Empires déchus qui ont des raisons objectives de s’inscrire dans l’Etat, aussi récent soit-il. Sa géographie électorale comme sa géographie économique sont de même traversées non par une faille opposant deux blocs, mais par différentes lignes de partage qui n’annoncent pas nécessairement une dislocation de l’Etat. Cette diversité n’a jamais été institutionnalisée depuis l’indépendance, les différentes forces politiques jugeant pour des raisons diverses inopportun de remodeler le régime centralisé hérité de la période soviétique. Présentée comme une priorité par les députés élus en 2014, la réforme de la gouvernance territoriale intervient aujourd’hui dans un contexte où les régions motrices du pays sont paralysées ou menacées par la guerre.

Gilles Lepesant

One week before the third Eastern Partnership summit in Vilnius on November 28-29, 2013, Ukraine suspended the preparation of an association agreement with the European Union, which had been under negotiation since 2007. When the agreement was finally signed in June 2014, President Yanukovych had fled the country under people’s pressure, and the integrity of Ukraine was challenged in the East by separatists and their Russian allies. These events came paradoxically at a time when the country's cohesion seemed stronger than in the 1990s. Far from being divided into two parts, Ukraine consists of the pieces of broken empires that all have good reasons to join in the state, as recent as this one may be. Indeed, its geography, electoral or economic, does not show a split between two blocks, but various lines of division that do not necessarily herald the breaking up of the state. Since the independence, this diversity had never been translated into new institutions: for several reasons, the reshaping of the centralized regime inherited from the Soviet era was deemed untimely by the country’s political forces. Presented as a priority by the members of the Parliament elected in 2014, the reform of territorial government is being implemented while Ukraine’s driving regions are either paralyzed or threatened by war.

Tanja Mayrgündter

L’Union européenne a dû faire face à de nombreux défis ces dix dernières années, qu’il s’agisse de l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne ou de la crise économique et financière. Si la logique de l’action et les jeux institutionnels ont transformé d’autres domaines du politique, la sphère de l’élargissement a paradoxalement résisté en grande partie aux changements. Le « supranationalisme intergouvernemental » demeure pour ainsi dire la principale caractéristique de la politique et des politiques de l’élargissement. Si la finalité n’a pas changé, on observe néanmoins des évolutions de la configuration des éléments intergouvernementaux et supranationaux : d’un côté les forces intergouvernementales se sont renforcées, de l’autre le « tournant technique » a nourri l’élan supranational. Finalement, c’est un nouvel équilibre qui a été atteint, sous les auspices du supranationalisme intergouvernemental “persistant”.

Tanja Mayrgündter

In the last decade, the EU has been challenged by major phenomena, such as the entry into force of the Lisbon Treaty and the economic and financial crisis. Unlike other policy areas, where the logic of action and institutional interplays have consequently changed, enlargement constitutes a “paradox”, having largely been resistant to such impact factors. That is, “intergovernmental supranationalism” has remained the dominant feature of the enlargement polity, politics and policy. Even though the overall result has not changed, there has been change in the configuration among the intergovernmental and the supranational elements. That is, while on the one hand intergovernmental forces have increased, on the other hand, all three dimensions have primarily been hit by the “technicality turn”, consequently fostering the supranational momentum. Finally, an overall new balance has been reached under the “old” intergovernmental supranational umbrella.

Jean-Pierre Pagé (dir.)

Le lecteur ne s’étonnera pas de ce que, en 2014, le conflit en Ukraine soit au cœur des préoccupations des pays d'Europe centrale, orientale et de l'Eurasie, même si ses incidences sont diversement ressenties selon les régions considérées. Les pays d’Europe centrale et orientale sont divisés dans leur appréhension politique des événements, et leurs économies ne sont pas directement concernées par les retombées du conflit en Ukraine. On pouvait craindre en revanche qu’elles subissent l’atonie de la zone euro, et son incapacité à retrouver des taux de croissance stimulant la demande extérieure. Cependant – et c’est là une heureuse surprise –, plusieurs d’entre elles ont trouvé la parade en tirant parti des fonds que l’Union européenne leur destine généreusement pour relancer leur demande domestique. Et les effets positifs de cette tactique portent des fruits spectaculaires, d’autant qu’elle se combine avec les incidences de la faible hausse des prix sur le pouvoir d’achat des consommateurs. Il y a là des enseignements à tirer pour la politique économique de l’Europe Occidentale ! Les pays de l’espace eurasiatique sont eux directement aux prises avec les développements du conflit ukrainien. Les incidences en sont multiples : les sanctions et contre-sanctions entre la Russie et l’Union européenne influent grandement sur les économies périphériques, de grands projets comme le gazoduc South Stream sont annulés, les relations des pays d’Asie centrale et du Caucase avec l’Union européenne sont observées avec vigilance par la Russie… La crise ukrainienne, c’est un fait, porte son ombre sur le grand projet de Vladimir Poutine d’instauration d’une Union économique eurasiatique.

Jean-Pierre Pagé (dir.)

Le lecteur ne s’étonnera pas de ce que, en 2014, le conflit en Ukraine soit au cœur des préoccupations des pays d'Europe centrale, orientale et de l'Eurasie, même si ses incidences sont diversement ressenties selon les régions considérées. Les pays d’Europe centrale et orientale sont divisés dans leur appréhension politique des événements, et leurs économies ne sont pas directement concernées par les retombées du conflit en Ukraine. On pouvait craindre en revanche qu’elles subissent l’atonie de la zone euro, et son incapacité à retrouver des taux de croissance stimulant la demande extérieure. Cependant – et c’est là une heureuse surprise –, plusieurs d’entre elles ont trouvé la parade en tirant parti des fonds que l’Union européenne leur destine généreusement pour relancer leur demande domestique. Et les effets positifs de cette tactique portent des fruits spectaculaires, d’autant qu’elle se combine avec les incidences de la faible hausse des prix sur le pouvoir d’achat des consommateurs. Il y a là des enseignements à tirer pour la politique économique de l’Europe Occidentale ! Les pays de l’espace eurasiatique sont eux directement aux prises avec les développements du conflit ukrainien. Les incidences en sont multiples : les sanctions et contre-sanctions entre la Russie et l’Union européenne influent grandement sur les économies périphériques, de grands projets comme le gazoduc South Stream sont annulés, les relations des pays d’Asie centrale et du Caucase avec l’Union européenne sont observées avec vigilance par la Russie… La crise ukrainienne, c’est un fait, porte son ombre sur le grand projet de Vladimir Poutine d’instauration d’une Union économique eurasiatique.

François Vergniolle de Chantal

The US Congres is the most powerful legislative in the world. Its independence and its powers make it impossible for the presidency to be truly imperial. The Senate is especially influential since it allows its members to use a series of minority procedures, such as the filibuster, that exert a constant a priori pressure on the Executive. This institutional configuration is made extremely costly by the current partisan polarization. It is also, however, a functional equivalent to the theoretical parliamentary right of life and death on Executive powers.

Francesco Ragazzi

Le gouvernement français a récemment annoncé un plan de « lutte contre la radicalisation » assorti d’une série de mesures qui ont pour but de prévenir le passage à l’acte violent. Si le terme de radicalisation n’est pas nouveau dans le langage politique français, il marque un tournant dans une politique antiterroriste qui, bien que reposant en grande partie sur des mesures administratives, se justifiait avant tout par l’approche judiciaire. La France se rapproche ainsi des Pays-Bas et du Royaume-Uni, qui ont développé ce type de politiques depuis la moitié des années 2000. Mais que siginifie exactement « lutter contre la radicalisation » ? Comment expliquer ce nouveau tournant du gouvernement français, et que peut-on apprendre de dix ans d’expériences de ces deux pays européens ? Cette étude montre que la lutte contre la radicalisation agit comme un discours efficace de légitimation de l’action policière au-delà de ses domaines de compétence habituels, en investissant de nombreux domaines de « gestion de la diversité » tels que l’école, la religion ou les politiques sociales. Elle retrace la diffusion de ce discours au sein des instances européennes et analyse, au travers de la notion de « multiculturalisme policier », les effets de ses déclinaisons juridique et administrative.

François Vergniolle de Chantal

Le Congrès des Etats-Unis est l’assemblée législative la plus puissante au monde. Son autonomie et ses pouvoirs rendent impossible toute prétention impériale durable de la présidence. Le Sénat en particulier concentre en son sein une panoplie de procédures, comme la flibuste, qui assurent un contrôle a priori sur les actions de l’exécutif. Cette configuration institutionnelle, rendue extrêmement coûteuse par la polarisation actuelle, n’en est pas moins un équivalent fonctionnel au droit de vie ou de mort sur les exécutifs dont les Parlements européens disposent en théorie.

The Justice and Development Party (JDP) has been in power in Turkey since 2002, consolidating its electoral support among an array of social groups ranging from broad appeal among the popular classes to business leaders and a growing middle class. The success of the JDP is a consequence of the manner in which the party inserted itself into certain economic and social sectors. While the party has internalized the principles of reducing the public sphere and outsourcing to the private sector, it has not restricted the reach of government intervention. On the contrary, it has become increasingly involved in certain sectors, including social policy and housing. It has managed this through an indirect approach that relies on intermediaries and private allies such as the businesses and associations that is has encouraged. In this way, the JDP has developed and systematized modes of redistribution that involve the participation of conservative businessmen who benefit from their proximity to the decision-makers, charitable organizations, and underprivileged social groups. These public policies have reconfigured different social sectors in a way that has strengthened the Party’s influence.

L’AKP, Parti de la Justice et du Développement, s’est maintenu au pouvoir en Turquie depuis 2002. Loin d’une usure du pouvoir, il a consolidé le soutien électoral de couches sociales diversifiées, réunissant une large partie des milieux populaires et de la classe moyenne en pleine expansion, mais aussi des milieux d’affaires. L’implantation de l’AKP tient à la manière dont ce parti s’est inséré au coeur de nombreux secteurs économiques et sociaux : bien qu’acquis aux principes de diminution de la sphère publique et de la délégation au privé, l’AKP n’a pas restreint le périmètre d’intervention de l’État. Au contraire, il est intervenu de manière accrue dans certains secteurs (politique sociale, logement). Il l’a fait de manière indirecte, en prenant appui sur des intermédiaires et alliés privés (entreprises, associations) qu’il a favorisés. Ainsi, l’AKP a mis en place et systématisé des modes de redistribution faisant intervenir des hommes d’affaires conservateurs bénéficiant de proximités avec les décideurs, milieu associatif charitable et couches sociales défavorisées. Ces politiques publiques ont reconfiguré différents secteurs sociaux dans un sens favorable à l’emprise du parti.

Youth delinquency has been a hot topic in Russian society for many years. Numerous associations, NGOs and international organizations have raised public awareness of the problem and have encouraged the government to place judicial reform on its agenda. However, debate over how to apply it, the various possible models and how to structure the relationship between social and judicial institutions has been limited. Discussion has instead focused on the relative priorities to be given to the interests of children versus those of the family, so-called “traditional” versus “liberal” values, and the extent to which the State should interfere in the private lives of Russian citizens. Discussion of the actual situation of children at risk and the concrete problems posed by reform have been overshadowed by rumors, encouraged by a discourse of fear in an increasingly violent society that tend to distort the real problems. Additionally, implementation of international norms and judicial reform has been largely blocked by the patriotic agenda of the State.

La question du traitement des mineurs délinquants enflamme la société russe depuis de nombreuses années. Plusieurs associations, ONG et organisations internationales ont alerté l’opinion publique sur la situation de l’enfance dans le pays et incité l’Etat à inscrire la réforme de la justice des mineurs à son calendrier politique. Mais les débats autour de sa mise en place, de ses différents modèles possibles et des formes à donner aux relations entre institutions sociales et judiciaires sont restés limités. Ils ont été dépassés par d’autres enjeux plus larges, tels la priorité qu’il faudrait ou non accorder aux enfants par rapport à leur famille, la place des valeurs dites « traditionnelles » par rapport aux valeurs libérales, et le degré d’intrusion possible de l’Etat dans la vie privée des citoyens russes. La discussion sur la situation réelle des enfants à risque et les problèmes concrets posés par la réforme a été remplacée par une rumeur, nourrie par un discours de crainte dans une société de plus en plus violente, qui déforme les problèmes véritables. L’implémentation des normes internationales et la mise en place d’une réforme de la justice des mineurs semblent en outre largement entravées par l’agenda patriotique de l’Etat.

Françoise Daucé

Many online newspapers were created in Russia during the early 2000s, which gave rise to hopes concerning further developments of media pluralism. Their day-to-day operations differ little from those of their Western counterparts. They are subject to the same technical possibilities and to the same financial limitations. Under the increasingly authoritarian Russian regime, however, these common constraints can become political. Economic constraints on editorial boards, limitations on their sources of advertising revenue, administrative requirements, and surveillance of Internet providers are all tools used for political purposes. This article uses the examples of the major news sites that are lenta.ru and gazeta.ru, and the more specialized sites, snob.ru and grani.ru, to show how this political control is based on the diversity of ordinary constraints, which procedures and justifications are both unpredictable and dependent on the economic situation. The result is that political control is both omnipresent and elusive, constantly changing.

Françoise Daucé

Depuis le début des années 2000, de nombreux journaux d’information en ligne ont vu le jour en Russie, laissant espérer un développement du pluralisme politique. Dans l’ordinaire du travail journalistique, leur fonctionnement diffère peu de celui de leurs homologues occidentaux. Ils bénéficient des mêmes libertés et sont soumis aux mêmes contraintes financières. En Russie cependant, dans un contexte de renforcement de l’autoritarisme, ces contraintes ordinaires peuvent se transformer en contraintes politiques. Les pressions économiques sur les rédactions, l’assèchement de leurs ressources publicitaires, l’invocation de diverses règles administratives, la surveillance des fournisseurs d’accès… sont autant d’outils de contrôle politique. A partir de l’exemple des sites lenta.ru et gazeta.ru, qui dominent le secteur de l’information en ligne, et des sites snob.ru et grani.ru, qui s’adressent à des publics plus spécifiques, cet article montre comment ce contrôle s’articule diversement aux contraintes ordinaires, selon des procédures et des justifications aléatoires et au gré de configurations conjoncturelles qui le rendent à la fois omniprésent et insaisissable, en recomposition permanente.

Jean-Pierre Pagé (dir.)

Dans le Tableau de bord d’Europe centrale et orientale et d’Eurasie de 2009, nous écrivions que les pays de l’Europe centrale et orientale étaient « touchés mais pas coulés » par la crise mondiale. Quatre ans après, ce diagnostic est toujours valable. Si l’Union européenne reste pour eux un idéal et si l’adhésion à cette union demeure un projet clairement balisé pour les Etats qui n’en sont pas encore membres, celle-ci, engluée dans ses contradictions, paraît trop souvent absente, silencieuse. Aux populations qui lui demandent un meilleur niveau de vie et plus de justice sociale, elle répond par des exigences de réformes et d’austérité et alimente ainsi dangereusement leurs désenchantements. Savoir leur répondre, c’est le défi majeur de l’Union européenne aujourd’hui. Les pays de l’Eurasie, s’ils sont moins directement touchés par la crise de la zone euro et conservent, en conséquence, une croissance nettement plus élevée, ont d’autres préoccupations. Fortement sollicités par la Russie qui entend consolider sa zone d’influence avec la concrétisation de l’Union économique eurasiatique, ils sont aussi l’objet de l’attraction qu’exerce sur eux l’Union européenne – comme en témoignent éloquemment les évènements survenus en Ukraine – et, de plus en plus, la Chine. Cet espace est donc actuellement dans une recomposition qui conditionne les possibilités de son développement.

Jean-Pierre Pagé (dir.)

Dans le Tableau de bord d’Europe centrale et orientale et d’Eurasie de 2009, nous écrivions que les pays de l’Europe centrale et orientale étaient « touchés mais pas coulés » par la crise mondiale. Quatre ans après, ce diagnostic est toujours valable. Si l’Union européenne reste pour eux un idéal et si l’adhésion à cette union demeure un projet clairement balisé pour les Etats qui n’en sont pas encore membres, celle-ci, engluée dans ses contradictions, paraît trop souvent absente, silencieuse. Aux populations qui lui demandent un meilleur niveau de vie et plus de justice sociale, elle répond par des exigences de réformes et d’austérité et alimente ainsi dangereusement leurs désenchantements. Savoir leur répondre, c’est le défi majeur de l’Union européenne aujourd’hui. Les pays de l’Eurasie, s’ils sont moins directement touchés par la crise de la zone euro et conservent, en conséquence, une croissance nettement plus élevée, ont d’autres préoccupations. Fortement sollicités par la Russie qui entend consolider sa zone d’influence avec la concrétisation de l’Union économique eurasiatique, ils sont aussi l’objet de l’attraction qu’exerce sur eux l’Union européenne – comme en témoignent éloquemment les évènements survenus en Ukraine – et, de plus en plus, la Chine. Cet espace est donc actuellement dans une recomposition qui conditionne les possibilités de son développement.

Renaud Egreteau

In March 2011, the transfer of power from the junta of general Than Shwe to the quasi-civil regime of Thein Sein was a time of astonishing political liberalization in Burma. This was evidenced specifically in the re-emergence of parliamentary politics, the return to prominence of Aung San Suu Kyi elected deputy in 2012 and by the shaping of new political opportunities for the population and civil society. Yet, the trajectory of the transition has been chiefly framed by the Burmese military’s internal dynamics. The army has indeed directed the process from the start and is now seeking to redefine its policy influence. While bestowing upon civilians a larger role in public and state affairs, the army has secured a wide range of constitutional prerogatives. The ethnic issue, however, remains unresolved despite the signature of several ceasefires and the creation of local parliaments. Besides, the flurry of foreign investments and international aid brought in by the political opening and the end of international sanctions appears increasingly problematic given the traditional role played in Burma by political patronage, the personification of power and the oligarchization of the economy.

Renaud Egreteau

La passation de pouvoir qui a eu lieu en Birmanie (Myanmar) entre la junte du général Than Shwe et le régime quasi civil de Thein Sein en mars 2011 a été l’occasion d’une étonnante libéralisation de la scène politique qui s’est manifestée en particulier par un renouveau parlementaire, par le retour au premier plan d’Aung San Suu Kyi élue députée en 2012 et par la consolidation de nouveaux espaces politiques pour la population et la société civile. Cette trajectoire transitionnelle répond tout d’abord à une logique interne à l’institution militaire qui encadre le processus depuis son origine et cherche désormais à redéfinir son intervention sur le fait politique. Tout en laissant une plus grande place aux civils dans la conduite des affaires de l’Etat, l’armée conserve de nombreuses prérogatives constitutionnelles. La question ethnique demeure toutefois irrésolue, malgré la signature de plusieurs cessez-le-feu et la mise en place de parlements locaux. Quant à l’afflux désordonné des investisseurs étrangers et de l’aide internationale suscité par l’ouverture et la fin des sanctions internationales, il est d’autant plus problématique qu’il se produit dans un pays miné par le clientélisme, la personnification du pouvoir et une oligarchisation croissante de son économie.

Raphaelle Mathey

Anthropological studies demonstrate that personal values, social relationships and indicators of cultural identity are expressed in a symbolic manner in funeral rites. In Azerbaijan such rites can include as many as ten commemorative events (yas) in the year following the death. These are critically important events in which allegiances are made and broken. During the period of political chaos and economic recession which followed independence, from 1991 to 1996, the yas served as an incubator for a local identity movement. Political stability, beginning in 1996, and the advent of the petroleum era, in the 2000s, transformed the country’s face, reordered the relationships between individuals, and today raise the issue of creating a State and developing a national political project. The study of funeral rites enables one to measure the magnitude of these changes. The evolution of yas reveals new needs of a society in turmoil and reflects the fundamental examination Azerbaijanis are undertaking of themselves, their religion, their European and Oriental identity and their relationship to modernity.

Elsa Tulmets

After joining the European Union in 2004 or 2007, all Central and Eastern European countries have expressed their will to transfer their experience of democratization, transition to market economy and introduction of the rule of law to other regions in transition. They have influenced in particular the launching of an EU policy towards the East, which was so far rather absent, and of the European Neighbourhood Policy in 2003. The rhetoric developed is particularly strong and visible, but what about the implementation of the aid policies to transition? Which reality does the political discourse entail, both in its bilateral and multilateral dimensions? Central and Eastern European countries do not represent a homogeneous bloc of countries and have constructed their foreign policy discourse on older ideological traditions and different geographical priorities. Despite the commitment of a group of actors from civil society and reforms in the field of development policy, the scarce means at disposal would need to be better mobilized in order to meet expectations. In the context of the economic crisis, the search for a concensus on interests to protect and means to mobilize, like through the Visegrad Group and other formats like the Weimar Triangle, appears to be a meaningful option to follow in order to reinforce the coherence of foreign policy actions implemented.

With a population exceeding twenty million, Karachi is already one of the largest cities in the world. It could even become the world’s largest city by 2030. Karachi is also the most violent of these megacities. Since the mid-1980s, it has endured endemic political conflict and criminal violence, which revolve around control of the city and its resources. These struggles for the city have become ethnicised. Karachi, often referred to as a “Pakistan in miniature”, has become increasingly fragmented, socially as well as territorially. Notwithstanding this chronic state of urban political warfare, Karachi is the cornerstone of the economy of Pakistan. Despite what journalistic accounts describing the city as chaotic and anarchic tend to suggest, there is indeed order of a kind in the city’s permanent civil war. Far from being entropic, Karachi’s polity is predicated upon relatively stable patterns of domination, rituals of interaction and forms of arbitration, which have made violence “manageable” for its populations – even if this does not exclude a chronic state of fear, which results from the continuous transformation of violence in the course of its updating. Whether such “ordered disorder” is viable in the long term remains to be seen, but for now Karachi works despite—and sometimes through—violence.

Avec une population dépassant les 20 millions d’habitants et une croissance démographique se maintenant à un niveau spectaculaire, Karachi pourrait devenir la première agglomération urbaine du monde d’ici 2030. C’est aussi la plus violente de ces grandes métropoles. Depuis les années 1980, Karachi est confrontée à des rivalités partisanes et à des violences criminelles endémiques portant sur le contrôle de la ville et de ses ressources. Ces luttes se sont progressivement ethnicisées, si bien que ce « Pakistan en miniature » apparaît de plus en plus fragmenté, aussi bien socialement que spatialement. Mais, malgré ses désordres, Karachi demeure la pierre angulaire de l’économie pakistanaise. Et, contrairement aux lectures journalistiques de ces désordres en termes de « chaos » ou d’« anarchie », une forme d’ordre y régule les interactions politiques, les relations sociales et les pratiques d’accumulation économique. Loin d’être entropique, cette configuration violente se reproduit à travers des formes de domination, des rituels d’interaction et des mécanismes d’arbitrage qui rendent cette violence « gérable » au quotidien – sans évacuer pour autant le sentiment d’insécurité résultant de ses transformations continues. Si la viabilité de ce « désordre ordonné », à moyen terme, n’est pas assurée, pour l’heure, Karachi continue de fonctionner en dépit – et parfois en vertu – de ses violences.

In post-Qadhafi Libya, the authorities are in search of a new art of governing. Despite the legitimacy accorded them by elections, they remain very weak. Without any means of coercion, they are constantly obliged to negotiate for their survival, threatened by those who were not chosen by voters but who instead draw their legitimacy from their participation in the revolution – the militias. The challenge facing the Libyan authorities is not so much to combat these forces but to harness them. Libya has not undertaken a process of “de-Qadhafication.” But for the militias, in particular the Islamists, the presence of former officials and leaders in the state apparatus is intolerable. Thus, on May 5, 2013 they pressured the parliament into passing a law excluding from politics persons who occupied positions of responsibility under the old regime. If the revolutionary brigades continue to impose their will on the government, the fall of Qadhafi’s regime will have not brought about political change in Libya but rather the continuation of former political practices under a new guise.

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