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08.11.2022

Philippe Rio, un alumnus du Cycle d'urbanisme élu meilleur maire du monde

Philippe Rio
Philippe Rio (crédits : Mairie de Grigny)

Philippe Rio, diplômé du Cycle d’urbanisme de l'École urbaine de Sciences Po, a été élu « meilleur maire du monde » par la City Mayors Foundation, une organisation à but non lucratif. Le maire de Grigny (91) préside la branche française du réseau international Maires pour la Paix et s’est engagé depuis plusieurs années en faveur des banlieues populaires. Il participera le 17 novembre à Sciences Po à la conférence “La ville à l'épreuve de la crise sanitaire”. Rencontre avec un maire pas comme les autres.

Vous étiez premier adjoint de Grigny en 2008, puis êtes devenu maire en cours de mandat en 2012. Deux ans plus tard, c'est votre première élection à l'âge de 39 ans. Après ce second mandat, vous êtes réélu, toujours au premier tour, avec plus de 50% des voix. Comment est-ce que l’on devient maire ?  

Mon engagement politique et citoyen trouve ses racines dans deux histoires. Tout d’abord, des gens m'ont tendu la main à un certain moment : c’est le cas, par exemple, de professeurs à l'école, d’éducateurs sportifs, de militants du droit au logement, et par la suite des militants politiques qui ont eu un rôle particulier dans ma vie.

Puis, il se trouve que je vis dans une ville qui m’a orienté vers des études d'urbanisme : j'ai grandi dans la cité de la Grande Borne, un contexte architectural et urbain un peu particulier, aux formes originales conçues par l'architecte Émile Aillaud. Lorsque j'étais un peu perdu dans mon orientation universitaire, j'ai découvert une grande campagne de démocratie participative dans ma cité pour “faire la ville ensemble”. J'ai assisté à des ateliers, des rencontres de conception de la ville de demain et c'est une discipline qui m'a énormément plu. 

“La République a quitté ses quartiers populaires”

Quels sont les défis de la ville de Grigny ?

Grigny est la ville métropolitaine de France la plus pauvre, puisque 50 % de ses habitants vivent sous le seuil de pauvreté et la moitié sont des travailleurs pauvres. Les particularités de Grigny, ce sont son quartier d'habitat social de 3500 logements à la Grande Borne, l'autoroute A6 qui coupe la ville en deux, et de l'autre côté, des champs et la copropriété de 5000 logements Grigny 2.

La ville cristallise l’urbanisme autoritaire des années 50-60 et, surtout, cet urbanisme idiot qui nous mobilise à réparer cette ville qui a été mal faite. Cet urbanisme autoritaire a laissé un petit village au centre, qui était encore cultivé il y a 20 ans. Nous construisons donc un centre-ville pour relier l'ensemble des quartiers. La Grande Borne est l'un des premiers projets de rénovation urbaine de France par son importance, qui a permis la réhabilitation et la démolition d'une première partie. Sur la copropriété de Grigny 2, nous sommes depuis 2016 dans la plus grande opération d'intérêt national en France et pour laquelle nous innovons sans cesse. Dans laquelle j'habite d'ailleurs, après avoir vécu à la Grande Borne. Ce quartier concentre nos efforts puisque nous allons réaliser 900 démolitions, avec la petite particularité que nous avons un peu plus de 2000 places en sous-sol, un enjeu nouveau. 

“Contre l’urbanisme autoritaire, nous sommes mobilisés pour réparer la ville"

Dans l'histoire nationale, l’urbanisme a été sans doute autoritaire : mais quelle est l’alternative, qu'est-ce qu’un urbanisme non autoritaire ?

Un urbanisme apaisé. On voit que notre pays est en train de reconsidérer son action d'aménagement du territoire après avoir mis les territoires en concurrence. Regardez ce que fait l’Anru, les actions de type “Cœur de ville”, mais aussi les innovations réglementaires, telles que la zéro artificialisation nette ou l'impact du réchauffement climatique sur les côtes. Nous changeons le monde face aux enjeux et défis tels que la lutte contre le réchauffement climatique, l'inclusion sociale et les droits humains. La question est de savoir si nous subissons ou si nous anticipons. Et je suis plutôt partisan de l'anticipation plutôt que de subir les choses dans l'urgence. Par contre, je pense que la politique ne s'occupe pas assez d'urbanisme. Il y a malheureusement un recul très grave de l'aménagement du territoire, une dégradation des relations entre l'État et les collectivités locales.

Plus que jamais, l'urbanisme doit être au cœur des politiques publiques dans un monde où 75 % de nos concitoyens vont vivre en ville ; cela fait partie des défis planétaires. En 2022, nous devrions fêter avec joie les 40 ans des lois de décentralisation de 1982, et au contraire, nous sommes dans un moment de perte d'autonomie fiscale constante et de baisse des moyens des collectivités locales. 

 “Nous devrions fêter avec joie les 40 ans des lois de décentralisation de 1982”

Mais qu'est-ce que c’est d’être maire pendant la pandémie ?

C’est travailler en équipe ! Qu'est-ce que vous pensez, que je peux tout gérer pour la ville ? La pandémie m'a fait prendre conscience que le premier combat à gagner est celui de la représentation des villes populaires dans la nation. Les quartiers populaires ont été victimes d’une maltraitance médiatique ; il y a une surmédiatisation des faits divers, des choses négatives qui s'y passent. Nous devons inverser la tendance et permettre à notre nation de comprendre que dans ces territoires, il y a de l'humanité, des opportunités, et surtout une jeunesse qui sera l'avenir de notre pays !

Vous l'avez compris, le premier élément est évidemment politique, c'est la place de ses quartiers dans les radars du monde politique, mais aussi économique. La période que nous venons de passer nous a permis de comprendre et faire comprendre la réalité pleine et entière de la vie de ces millions de nos concitoyens qui sont les invisibles de la République. 

Je conseille à tout le monde deux petits films, deux regards positifs sur les villes populaires : le premier, réalisé par Thomas Kruithof, s'appelle “Les promesses”. C’est l'histoire d'une maire de banlieue, incarnée par Isabelle Huppert, avec son directeur de cabinet Reda Kateb, d’une équipe municipale mais aussi d'habitants qui travaillent dans des copropriétés dégradées pour gagner le droit au logement. Un autre film extrêmement positif, “Gagarine”, réalisé par Fanny Liatard et Jérémy Trouilh, sur la démolition de la cité d’Ivry, montre un autre regard sur la banlieue.

“Ces millions de nos concitoyens dans les quartiers populaires sont les invisibles de la République”

À ce propos, vous avez été nommé Meilleur maire du monde. La motivation du prix parle de votre “vision positive et pragmatique et de votre combat contre la pauvreté et l'exclusion sociale”.

Meilleur maire du monde, ça ne veut rien dire. Je suis contre l'héroïsation de la vie politique ; et un maire, ce n'est pas un super héros. Le prix, c’est un truc un peu dingue qui a apporté un coup de projecteur sur un territoire plus que sur une personne. L'ensemble de nos actions sont certes pragmatiques mais encore une fois avec une vision. D’ailleurs, mon pragmatisme est bien évidemment teinté d'une vision politique et d'urbanisme, qui me conduit à porter dans les politiques publiques les droits humains. J'ajoute que la crise du Covid-19, nous l’avons compris très rapidement, a été un accélérateur des pauvretés et des vulnérabilités. La crise alimentaire, nous avons su l’anticiper. Comme tous les autres maires, j’ai lancé des actions avec des professionnels de santé remarquables qui se sont mobilisés, des commerçants exceptionnels, des agents publics et des associations. J’ai peut-être été le chef d'orchestre mais ce n'est pas moi qui ai distribué chaque jour physiquement les 500 colis alimentaires dans les familles qui ne pouvaient pas manger, c'est un collectif. La ville était mobilisée contre cet accélérateur de pauvreté. Et je crois que c’est important dans notre façon de faire l'aménagement et l'urbanisme, il faut que cela soit collectif. 

C’est aussi cela d’être maire : avoir des relations de proximité, rencontrer les responsables associatifs, les voisins, les acteurs locaux qui ont été touchés par le Covid. Il fallait tenir bon dans cette tempête, innover sans cesse. Les échanges avec les collègues nous ont permis de trouver des solutions, de s'inspirer les uns des autres. Cela a été un moment extrêmement dense humainement, nous avons appris énormément de choses. D'ailleurs, nous sommes en train de retravailler l’organisation de nos services à partir du Covid parce qu’il y a eu tellement de transversalité, de prise d'initiative, d’organisation humaine que tout cela dessine l'évolution du service public. C'est passionnant pour un maire de voir comment nos organisations humaines se sont adaptées à la crise, et comment, face à une autre, on va devoir de nouveau s'adapter. 

Qu’est-ce que vous avez appris sur les rapports ville santé après le covid ? 

L'un des volets de nos contrats de ville, c'est la santé et donc nous avions déjà défini une stratégie en matière de santé, principalement l'ouverture du centre de santé. Depuis longtemps, nous avons des ateliers santé grâce à la politique de la ville ; si la politique de la ville n'était pas là, il faudrait l'inventer, tellement elle est ingénieuse. C'est l'une des seules politiques territorialisées adaptée à la réalité des territoires et elle a contribué à faire le lien avec les professionnels de santé et d'abord les pharmaciens. On a le sentiment d'avoir fait le maximum : on a distribué 130 000 masques là où les gens n'avaient pas de masque, dans les écoles et, avec le corps enseignant, on n’a quasiment pas perdu d'enfants pendant le parcours éducatif à distance et ça parce que la politique de la ville nous a donné les moyens.

Vous le dites, on ne s'occupe pas suffisamment des villes. Vous avez récemment promu un appel des élus sur ce sujet, n’est-ce pas ? 

L'appel de Grigny faisait suite aux premières décisions du gouvernement Édouard Philippe pendant l'été 2017, d’enlever des moyens à ceux qui n'en n'ont pas, principalement au tissu associatif et aux collectivités locales uniquement pour des mesures d'économies budgétaires aveugles. Des miettes, 0,40 % du budget de l'État, mais des moyens qui permettent des miracles dans nos villes populaires. Alors, nous avons lancé un appel avec une cinquantaine de maires et de responsables associatifs. Nous nous sommes retrouvés plus de 1000 en octobre 2018 à Grigny pour lancer un mouvement transpartisan. Nous avons cherché à affirmer pendant tout le premier quinquennat du président Emmanuel Macron que la solution était dans les territoires. Les politiques venant d'en haut restent déconnectées des réalités et perdent en efficacité. Le président de la République a alors confié à Jean-Louis Borloo le soin de faire un plan. 

Avec une poignée de maires extrêmement actifs, nous nous sommes mobilisés à travailler avec l'administration centrale pour produire le rapport “Vivre ensemble, vivre en grand pour une réconciliation nationale”. Publié en avril 2018, il a été jeté à la poubelle assez rapidement alors qu'il proposait énormément de choses. Mais en janvier 2021, Jean Castex annonce durant le Comité interministériel à la ville qu’un peu plus de 1 % du Plan de relance sera consacré aux quartiers populaires. Nous avons finalement été entendus.

 “Être maire, c'est voir les relations de proximité”

Mais ce n’est pas la première fois que vous lancez un appel pour les quartiers populaires ?

Nous avons l'habitude de porter l'idée selon laquelle il y a 15 millions de nos concitoyens qui vivent dans des territoires en grande difficulté, où il y a une concentration des inégalités : les banlieues, les villes périphériques, les bassins de reconversion industrielle, les outre-mer et les territoires ruraux délaissés. Nous avons des intérêts communs à l'ensemble de ces territoires, c'est-à-dire de pouvoir bénéficier des dynamiques territoriales, de la redistribution des richesses, pour que le principe de vie en commun soit possible dans une nation, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Nous appelons encore à ce que ce soit des priorités gouvernementales.

Mais si nous n'intervenons pas dans le champ médiatique, si nous n'en faisons pas un calendrier, nous n'y arriverons pas. Et donc, l'appel de Grigny, le plan Borloo, le comité interministériel à la ville, nous les avons obtenus en réaction à une action politique et citoyenne. 

On parle du retour de la planification en France. Qu’est-ce que vous en pensez?

Pourquoi aujourd'hui ce mot est-il présent dans le débat français ? Parce qu'il est porté politiquement par l'écosocialisme, pendant plusieurs années par le Parti de Gauche et le candidat de la France insoumise Jean-Luc Mélenchon. Dans l'entre deux tours des élections présidentielles, et le gouvernement a également repris cette terminologie. La planification écologique, je la vois effectivement comme une réponse aux défis planétaires du réchauffement climatique et de la lutte contre les inégalités. Ces deux défis majeurs sont liés par la planification. On ne gagne pas la lutte contre le réchauffement climatique sans en même temps gagner la lutte contre les inégalités.

Aujourd'hui, ce mot n'a pas été traduit en politiques publiques ; par exemple, le fond vert du gouvernement n’est pas l'alpha et l'oméga de la planification écologique ! Par contre, certaines mesures commencent à entrer dans notre droit et renouvellent une vision de l'aménagement du territoire : la loi sur l'artificialisation, les mesures sur les effets du réchauffement climatique dans les zones côtières…

Vous avez suivi le Cycle d’urbanisme de Sciences Po dont vous avez été diplômé en 1998. Parlez-nous de votre expérience. 

Ici, à Grigny, il y a tous les moyens pour faire ensemble urbanisme et sciences sociales, comme vous l’enseignez dans le cadre du master. Il y a une richesse intellectuelle d'échanges pluridisciplinaires qui fait la force du Cycle d’urbanisme de l'École urbaine de Sciences Po et qui m'a extrêmement marqué. J'ai rencontré des gens de mon milieu mais aussi d'autres formations. C’est une ouverture sur le monde extraordinaire qui a complété mon parcours citoyen, associée à une qualité d'enseignement théorique et professionnel qui a été remarquable. Aujourd'hui, il m'arrive de croiser des anciens dans des cabinets ministériels, chez des bailleurs sociaux, dans les balades en ville ou dans les bureaux d'études. 

"Je porte de manière forte le municipalisme"

Un dernier mot ?

Je porte de manière forte le municipalisme : à la différence du localisme, plutôt d'extrême droite, le municipalisme, c'est l'ouverture au monde. Les pouvoirs locaux ont un rôle à jouer dans les affaires de ce monde : penser global, agir local ! Dans une ville monde comme Grigny, cette vision du monde est extrêmement importante. La raison pour laquelle je m'engage à l'international, c’est pour me redonner du souffle mais aussi car cela me nourrit de voir les expériences d’autres villes comme Quito ou Santiago du Chili.

Pendant la crise sanitaire, j'étais en lien avec des maires des villes de banlieue avec qui nous échangions nos bonnes pratiques. Et en même temps, j'ai eu la chance d'échanger avec des collègues maires aux quatre coins du monde. Je crois au municipalisme. Souvent je cite cette fable amérindienne du Colibri qui va éteindre le feu alors que tous les animaux s'en vont et quand l'éléphant lui demande “Qu'est-ce que tu fais ?”, le colibri répond : “bah, moi je fais ce que je peux, avec mes moyens”. C’est ça le municipalisme.

Un entretien réalisé par Marco Cremaschi, responsable scientifique du Cycle d’urbanisme de Sciences Po.

En savoir plus : 

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08.11.2022

Philippe Rio, un alumnus du Cycle d'urbanisme élu meilleur maire du monde

Philippe Rio
Philippe Rio (crédits : Mairie de Grigny)

Philippe Rio, diplômé du Cycle d’urbanisme de l'École urbaine de Sciences Po, a été élu « meilleur maire du monde » par la City Mayors Foundation, une organisation à but non lucratif. Le maire de Grigny (91) préside la branche française du réseau international Maires pour la Paix et s’est engagé depuis plusieurs années en faveur des banlieues populaires. Il participera le 17 novembre à Sciences Po à la conférence “La ville à l'épreuve de la crise sanitaire”. Rencontre avec un maire pas comme les autres.

Vous étiez premier adjoint de Grigny en 2008, puis êtes devenu maire en cours de mandat en 2012. Deux ans plus tard, c'est votre première élection à l'âge de 39 ans. Après ce second mandat, vous êtes réélu, toujours au premier tour, avec plus de 50% des voix. Comment est-ce que l’on devient maire ?  

Mon engagement politique et citoyen trouve ses racines dans deux histoires. Tout d’abord, des gens m'ont tendu la main à un certain moment : c’est le cas, par exemple, de professeurs à l'école, d’éducateurs sportifs, de militants du droit au logement, et par la suite des militants politiques qui ont eu un rôle particulier dans ma vie.

Puis, il se trouve que je vis dans une ville qui m’a orienté vers des études d'urbanisme : j'ai grandi dans la cité de la Grande Borne, un contexte architectural et urbain un peu particulier, aux formes originales conçues par l'architecte Émile Aillaud. Lorsque j'étais un peu perdu dans mon orientation universitaire, j'ai découvert une grande campagne de démocratie participative dans ma cité pour “faire la ville ensemble”. J'ai assisté à des ateliers, des rencontres de conception de la ville de demain et c'est une discipline qui m'a énormément plu. 

“La République a quitté ses quartiers populaires”

Quels sont les défis de la ville de Grigny ?

Grigny est la ville métropolitaine de France la plus pauvre, puisque 50 % de ses habitants vivent sous le seuil de pauvreté et la moitié sont des travailleurs pauvres. Les particularités de Grigny, ce sont son quartier d'habitat social de 3500 logements à la Grande Borne, l'autoroute A6 qui coupe la ville en deux, et de l'autre côté, des champs et la copropriété de 5000 logements Grigny 2.

La ville cristallise l’urbanisme autoritaire des années 50-60 et, surtout, cet urbanisme idiot qui nous mobilise à réparer cette ville qui a été mal faite. Cet urbanisme autoritaire a laissé un petit village au centre, qui était encore cultivé il y a 20 ans. Nous construisons donc un centre-ville pour relier l'ensemble des quartiers. La Grande Borne est l'un des premiers projets de rénovation urbaine de France par son importance, qui a permis la réhabilitation et la démolition d'une première partie. Sur la copropriété de Grigny 2, nous sommes depuis 2016 dans la plus grande opération d'intérêt national en France et pour laquelle nous innovons sans cesse. Dans laquelle j'habite d'ailleurs, après avoir vécu à la Grande Borne. Ce quartier concentre nos efforts puisque nous allons réaliser 900 démolitions, avec la petite particularité que nous avons un peu plus de 2000 places en sous-sol, un enjeu nouveau. 

“Contre l’urbanisme autoritaire, nous sommes mobilisés pour réparer la ville"

Dans l'histoire nationale, l’urbanisme a été sans doute autoritaire : mais quelle est l’alternative, qu'est-ce qu’un urbanisme non autoritaire ?

Un urbanisme apaisé. On voit que notre pays est en train de reconsidérer son action d'aménagement du territoire après avoir mis les territoires en concurrence. Regardez ce que fait l’Anru, les actions de type “Cœur de ville”, mais aussi les innovations réglementaires, telles que la zéro artificialisation nette ou l'impact du réchauffement climatique sur les côtes. Nous changeons le monde face aux enjeux et défis tels que la lutte contre le réchauffement climatique, l'inclusion sociale et les droits humains. La question est de savoir si nous subissons ou si nous anticipons. Et je suis plutôt partisan de l'anticipation plutôt que de subir les choses dans l'urgence. Par contre, je pense que la politique ne s'occupe pas assez d'urbanisme. Il y a malheureusement un recul très grave de l'aménagement du territoire, une dégradation des relations entre l'État et les collectivités locales.

Plus que jamais, l'urbanisme doit être au cœur des politiques publiques dans un monde où 75 % de nos concitoyens vont vivre en ville ; cela fait partie des défis planétaires. En 2022, nous devrions fêter avec joie les 40 ans des lois de décentralisation de 1982, et au contraire, nous sommes dans un moment de perte d'autonomie fiscale constante et de baisse des moyens des collectivités locales. 

 “Nous devrions fêter avec joie les 40 ans des lois de décentralisation de 1982”

Mais qu'est-ce que c’est d’être maire pendant la pandémie ?

C’est travailler en équipe ! Qu'est-ce que vous pensez, que je peux tout gérer pour la ville ? La pandémie m'a fait prendre conscience que le premier combat à gagner est celui de la représentation des villes populaires dans la nation. Les quartiers populaires ont été victimes d’une maltraitance médiatique ; il y a une surmédiatisation des faits divers, des choses négatives qui s'y passent. Nous devons inverser la tendance et permettre à notre nation de comprendre que dans ces territoires, il y a de l'humanité, des opportunités, et surtout une jeunesse qui sera l'avenir de notre pays !

Vous l'avez compris, le premier élément est évidemment politique, c'est la place de ses quartiers dans les radars du monde politique, mais aussi économique. La période que nous venons de passer nous a permis de comprendre et faire comprendre la réalité pleine et entière de la vie de ces millions de nos concitoyens qui sont les invisibles de la République. 

Je conseille à tout le monde deux petits films, deux regards positifs sur les villes populaires : le premier, réalisé par Thomas Kruithof, s'appelle “Les promesses”. C’est l'histoire d'une maire de banlieue, incarnée par Isabelle Huppert, avec son directeur de cabinet Reda Kateb, d’une équipe municipale mais aussi d'habitants qui travaillent dans des copropriétés dégradées pour gagner le droit au logement. Un autre film extrêmement positif, “Gagarine”, réalisé par Fanny Liatard et Jérémy Trouilh, sur la démolition de la cité d’Ivry, montre un autre regard sur la banlieue.

“Ces millions de nos concitoyens dans les quartiers populaires sont les invisibles de la République”

À ce propos, vous avez été nommé Meilleur maire du monde. La motivation du prix parle de votre “vision positive et pragmatique et de votre combat contre la pauvreté et l'exclusion sociale”.

Meilleur maire du monde, ça ne veut rien dire. Je suis contre l'héroïsation de la vie politique ; et un maire, ce n'est pas un super héros. Le prix, c’est un truc un peu dingue qui a apporté un coup de projecteur sur un territoire plus que sur une personne. L'ensemble de nos actions sont certes pragmatiques mais encore une fois avec une vision. D’ailleurs, mon pragmatisme est bien évidemment teinté d'une vision politique et d'urbanisme, qui me conduit à porter dans les politiques publiques les droits humains. J'ajoute que la crise du Covid-19, nous l’avons compris très rapidement, a été un accélérateur des pauvretés et des vulnérabilités. La crise alimentaire, nous avons su l’anticiper. Comme tous les autres maires, j’ai lancé des actions avec des professionnels de santé remarquables qui se sont mobilisés, des commerçants exceptionnels, des agents publics et des associations. J’ai peut-être été le chef d'orchestre mais ce n'est pas moi qui ai distribué chaque jour physiquement les 500 colis alimentaires dans les familles qui ne pouvaient pas manger, c'est un collectif. La ville était mobilisée contre cet accélérateur de pauvreté. Et je crois que c’est important dans notre façon de faire l'aménagement et l'urbanisme, il faut que cela soit collectif. 

C’est aussi cela d’être maire : avoir des relations de proximité, rencontrer les responsables associatifs, les voisins, les acteurs locaux qui ont été touchés par le Covid. Il fallait tenir bon dans cette tempête, innover sans cesse. Les échanges avec les collègues nous ont permis de trouver des solutions, de s'inspirer les uns des autres. Cela a été un moment extrêmement dense humainement, nous avons appris énormément de choses. D'ailleurs, nous sommes en train de retravailler l’organisation de nos services à partir du Covid parce qu’il y a eu tellement de transversalité, de prise d'initiative, d’organisation humaine que tout cela dessine l'évolution du service public. C'est passionnant pour un maire de voir comment nos organisations humaines se sont adaptées à la crise, et comment, face à une autre, on va devoir de nouveau s'adapter. 

Qu’est-ce que vous avez appris sur les rapports ville santé après le covid ? 

L'un des volets de nos contrats de ville, c'est la santé et donc nous avions déjà défini une stratégie en matière de santé, principalement l'ouverture du centre de santé. Depuis longtemps, nous avons des ateliers santé grâce à la politique de la ville ; si la politique de la ville n'était pas là, il faudrait l'inventer, tellement elle est ingénieuse. C'est l'une des seules politiques territorialisées adaptée à la réalité des territoires et elle a contribué à faire le lien avec les professionnels de santé et d'abord les pharmaciens. On a le sentiment d'avoir fait le maximum : on a distribué 130 000 masques là où les gens n'avaient pas de masque, dans les écoles et, avec le corps enseignant, on n’a quasiment pas perdu d'enfants pendant le parcours éducatif à distance et ça parce que la politique de la ville nous a donné les moyens.

Vous le dites, on ne s'occupe pas suffisamment des villes. Vous avez récemment promu un appel des élus sur ce sujet, n’est-ce pas ? 

L'appel de Grigny faisait suite aux premières décisions du gouvernement Édouard Philippe pendant l'été 2017, d’enlever des moyens à ceux qui n'en n'ont pas, principalement au tissu associatif et aux collectivités locales uniquement pour des mesures d'économies budgétaires aveugles. Des miettes, 0,40 % du budget de l'État, mais des moyens qui permettent des miracles dans nos villes populaires. Alors, nous avons lancé un appel avec une cinquantaine de maires et de responsables associatifs. Nous nous sommes retrouvés plus de 1000 en octobre 2018 à Grigny pour lancer un mouvement transpartisan. Nous avons cherché à affirmer pendant tout le premier quinquennat du président Emmanuel Macron que la solution était dans les territoires. Les politiques venant d'en haut restent déconnectées des réalités et perdent en efficacité. Le président de la République a alors confié à Jean-Louis Borloo le soin de faire un plan. 

Avec une poignée de maires extrêmement actifs, nous nous sommes mobilisés à travailler avec l'administration centrale pour produire le rapport “Vivre ensemble, vivre en grand pour une réconciliation nationale”. Publié en avril 2018, il a été jeté à la poubelle assez rapidement alors qu'il proposait énormément de choses. Mais en janvier 2021, Jean Castex annonce durant le Comité interministériel à la ville qu’un peu plus de 1 % du Plan de relance sera consacré aux quartiers populaires. Nous avons finalement été entendus.

 “Être maire, c'est voir les relations de proximité”

Mais ce n’est pas la première fois que vous lancez un appel pour les quartiers populaires ?

Nous avons l'habitude de porter l'idée selon laquelle il y a 15 millions de nos concitoyens qui vivent dans des territoires en grande difficulté, où il y a une concentration des inégalités : les banlieues, les villes périphériques, les bassins de reconversion industrielle, les outre-mer et les territoires ruraux délaissés. Nous avons des intérêts communs à l'ensemble de ces territoires, c'est-à-dire de pouvoir bénéficier des dynamiques territoriales, de la redistribution des richesses, pour que le principe de vie en commun soit possible dans une nation, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Nous appelons encore à ce que ce soit des priorités gouvernementales.

Mais si nous n'intervenons pas dans le champ médiatique, si nous n'en faisons pas un calendrier, nous n'y arriverons pas. Et donc, l'appel de Grigny, le plan Borloo, le comité interministériel à la ville, nous les avons obtenus en réaction à une action politique et citoyenne. 

On parle du retour de la planification en France. Qu’est-ce que vous en pensez?

Pourquoi aujourd'hui ce mot est-il présent dans le débat français ? Parce qu'il est porté politiquement par l'écosocialisme, pendant plusieurs années par le Parti de Gauche et le candidat de la France insoumise Jean-Luc Mélenchon. Dans l'entre deux tours des élections présidentielles, et le gouvernement a également repris cette terminologie. La planification écologique, je la vois effectivement comme une réponse aux défis planétaires du réchauffement climatique et de la lutte contre les inégalités. Ces deux défis majeurs sont liés par la planification. On ne gagne pas la lutte contre le réchauffement climatique sans en même temps gagner la lutte contre les inégalités.

Aujourd'hui, ce mot n'a pas été traduit en politiques publiques ; par exemple, le fond vert du gouvernement n’est pas l'alpha et l'oméga de la planification écologique ! Par contre, certaines mesures commencent à entrer dans notre droit et renouvellent une vision de l'aménagement du territoire : la loi sur l'artificialisation, les mesures sur les effets du réchauffement climatique dans les zones côtières…

Vous avez suivi le Cycle d’urbanisme de Sciences Po dont vous avez été diplômé en 1998. Parlez-nous de votre expérience. 

Ici, à Grigny, il y a tous les moyens pour faire ensemble urbanisme et sciences sociales, comme vous l’enseignez dans le cadre du master. Il y a une richesse intellectuelle d'échanges pluridisciplinaires qui fait la force du Cycle d’urbanisme de l'École urbaine de Sciences Po et qui m'a extrêmement marqué. J'ai rencontré des gens de mon milieu mais aussi d'autres formations. C’est une ouverture sur le monde extraordinaire qui a complété mon parcours citoyen, associée à une qualité d'enseignement théorique et professionnel qui a été remarquable. Aujourd'hui, il m'arrive de croiser des anciens dans des cabinets ministériels, chez des bailleurs sociaux, dans les balades en ville ou dans les bureaux d'études. 

"Je porte de manière forte le municipalisme"

Un dernier mot ?

Je porte de manière forte le municipalisme : à la différence du localisme, plutôt d'extrême droite, le municipalisme, c'est l'ouverture au monde. Les pouvoirs locaux ont un rôle à jouer dans les affaires de ce monde : penser global, agir local ! Dans une ville monde comme Grigny, cette vision du monde est extrêmement importante. La raison pour laquelle je m'engage à l'international, c’est pour me redonner du souffle mais aussi car cela me nourrit de voir les expériences d’autres villes comme Quito ou Santiago du Chili.

Pendant la crise sanitaire, j'étais en lien avec des maires des villes de banlieue avec qui nous échangions nos bonnes pratiques. Et en même temps, j'ai eu la chance d'échanger avec des collègues maires aux quatre coins du monde. Je crois au municipalisme. Souvent je cite cette fable amérindienne du Colibri qui va éteindre le feu alors que tous les animaux s'en vont et quand l'éléphant lui demande “Qu'est-ce que tu fais ?”, le colibri répond : “bah, moi je fais ce que je peux, avec mes moyens”. C’est ça le municipalisme.

Un entretien réalisé par Marco Cremaschi, responsable scientifique du Cycle d’urbanisme de Sciences Po.

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