Un hackathon pour lutter contre la pandémie

Simonas Žilinskas est étudiant en deuxième année sur le campus de Dijon (programme Europe centrale et orientale). Lorsque l’épidémie de Covid-19 a commencé, il est rentré dans sa Lituanie natale et a cherché à s’impliquer dans la lutte contre le virus. Déjà rôdé à l’exercice du hackathon, grâce à son expérience dans le monde des startups lituaniennes, il a rejoint l’équipe de pilotage de Hack the Crisis, un hackathon en ligne qui s’est déroulé du 20 au 22 mars 2020, avec le but de trouver des solutions innovantes à la crise. Il raconte. 

Qu’est-ce qu’un hackathon ? En quoi l’événement Hack the Crisis a-t-il été conçu comme une réponse à la pandémie ? 

Lorsque nous avons compris à quel point les soignants et tous les professionnels du secteur de la santé allaient se battre pour endiguer la pandémie, il nous est vite apparu - à nous, codeurs, designers, étudiants de Sciences Po, professionnels du Marketing, et spécialistes du numérique - qu’on ne pourrait pas rester les bras croisés. 

Le monde des startups et de la technologie a tendance à former des communautés : il y la Silicon Valley aux Etats-Unis, la “French Tech” en France, et, en Lituanie, un modèle similaire (en miniature !). En temps normal, on se retrouve régulièrement pour se donner des conseils, s’entraider, et échanger sur des questions de code ou des opportunités de marché. Ces réunions peuvent avoir des formats différents dont celui, assez connu, du hackathon. 

Clarifions les choses tout de suite : la racine “hack” (rentrer par effraction, mais aussi se frayer un chemin en anglais) du hackathon ne fait pas référence au piratage informatique (comme dans le terme hacker) mais au fait de résoudre des problèmes. Et bien sûr, la deuxième partie du mot dérive du terme “marathon”. Quand on associe les deux, on obtient un événement de 48h pendant lequel des professionnels du numérique forment des équipes et font la course aux solutions. Ce type d’événement réunit en général plusieurs centaines de compétiteurs, ce qui garantit un succès quasi-systématique : des équipes se forment rapidement et font émerger des projets incroyables. 

Il était donc logique de penser qu’un hackathon pourrait permettre de résoudre au moins certains des problèmes apparus dans le contexte de la pandémie. Mais dans ce même contexte, nous avons dû repenser l’organisation habituelle de ce genre d’événement. Nous ne pouvions pas nous réunir en personne, pour des raisons évidentes, et nous ne pouvions pas non plus faire de l’esprit de compétition le moteur central de l’événement. Le résultat, c’est Hack the Crisis, un des premiers hackathon exclusivement en ligne de Lituanie, fondé non pas tant sur l’idée de compétition que sur un principe de coopération. 

De quelle façon vous êtes vous impliqué dans cet événement ? Quelles étaient vos responsabilités ?

Avant d’étudier à Sciences Po, je passais tous mes week-ends à participer à des hackathons. C’était mon rêve de passer du temps avec toutes ces personnes solidaires, beaucoup plus intelligentes que moi, et mobilisées pour améliorer notre vie quotidienne ! C’est comme cela que j’ai rencontré mes futurs collègues et mes meilleurs amis ; c’est aussi comme cela que j’ai décidé de me porter candidat à Sciences Po. 

D’événement en événement, j’ai commencé à organiser des hackathons moi aussi. Et quand la crise du Covid-19 a débuté, j’ai pensé qu’il n’y avait pas de meilleur moyen de mettre mon expérience à contribution que de réunir la communauté pour imaginer des solutions. Après quelques minutes de recherche, j’ai trouvé ce hackathon conçu par des organisations gouvernementales et privées, et j’ai tout de suite rejoint le groupe de pilotage. 

Après des semaines de quarantaine, j’étais impatient d’avoir des interactions sociales ! J’ai donc proposé de piloter toutes nos actions en direction des participants et des équipes (tandis que d’autres ont choisi de s’occuper des sponsors, par exemple, ou de la communication externe). 

Je me rappelle que dans la fiche de poste, il n’y avait aucune mention du fait que 1000 personnes étaient attendues pour cet événement ! C’est ce qui a fait de cet événement un des plus grands défis de ma vie… Mais une fois l’événement passé, et après un ou deux jours de repos, j’ai vite compris que réunir autant de personnes dévouées autour d’un objectif commun procurait plus d’énergie que ça ne coûtait d’effort. 

Quels étaient les objectifs de Hack the Crisis ? Quels ont été les résultats ? 

Normalement, un tel événement exige plus d’un mois de préparation ; là, nous avons eu moins d’une semaine. Personnellement, il m’a semblé que nous avions trop peu de temps pour définir des indicateurs de résultats ou nous fixer des objectifs (même généraux). Rétrospectivement, il me semble que tout s’est passé à la vitesse de l’éclair, sans interruption ou “pause-café” pour méditer sur notre projet : c’était un flot continu d’actions et de réflexion rapide (parfois trop rapide). 

Lors de ma première réunion d’équipe sur Zoom, je n’ai même pas eu le temps de me présenter : nous avons tout de suite plongé dans le vif de l’organisation, sans réfléchir à ce que ça pourrait apporter à la société, ou à nous-mêmes en tant qu’individus. Nous nous sommes concentrés sur la méthode et nous avons agi en réaction à ce qui nous arrivait, sans vision de long-terme. Je suppose qu’il est nécessaire, à certains moments, de savoir travailler sans la préparation, l’anticipation et la recherche qu’on exige généralement dans les institutions académiques - notamment dans une université comme Sciences Po. Pas de communication, pas de plan en “deux parties, deux sous-parties”, mais de la pure improvisation : voilà comment nous nous sommes lancés dans Hack the Crisis ! 

Nous avons donné le meilleur de nous-mêmes, et cela a permis de créer un grand événement : plus de 1000 participants, plus de 100 mentors pour aider les équipes, 48 solutions proposées, et des prix équivalents à plus de 15 000 euros (sans compter les ressources mises à disposition des gagnants par la suite). Et pour couronner le tout, nous avons aidé chaque projet à trouver les partenaires institutionnels et privés dont ils avaient besoin pour naître. 

Par exemple, une équipe a créé une plateforme mettant en relation les entreprises qui possèdent des ordinateurs fixes non-utilisés pendant la crise, et les familles dont les enfants ne peuvent pas étudier par manque d’ordinateurs. Ce projet a eu beaucoup de succès, et le Président de la République de Lituanie a promu la plateforme publiquement. D’autres équipes ont créé des chatbots alimentés par l’intelligence artificielle, pour résoudre le problème de la sous-information, ou encore des respirateurs artificiels conçus sur imprimante 3D...

Qu’est-ce que le succès des hackathons nous apprend sur l’importance de réunir des personnes talentueuses autour de projets collaboratifs ? 

Comme mon équipe rassemblait un spectre assez vaste de personnes - allant de l’ultra-sceptique à l’hyper-enthousiaste…-, j’ai entendu des choses comme “nous ne réunirons jamais plus de 50 personnes pour ce hackathon” ; et en toute franchise, c’était une estimation réaliste ! Mais la suite nous a prouvé que les plus pessimistes se trompaient et que les optimistes remportaient cette manche haut la main. C’est une bonne leçon sur la détermination des gens à aider en cas de besoin, et l’invalidation empirique de la thèse selon laquelle les gens sont égoïstes. D’ailleurs, notre événement n’est pas l’exception qui confirme la règle : à Berlin, un événement similaire a réuni 42 000 personnes ! D’ordinaire, lorsqu’on participe à un hackathon, le jury pose la question du business model : est-ce du B2B (business to business) ou du B2C (business to customer) ? Pendant Hack the Crisis, un spécialiste Marketing nous a demandé vers quel modèle il valait mieux se tourner ; nous avons répondu H2H, human to human. Et j’espère que ce modèle s’installera dans la durée. 

Pensez-vous que des événements comme Hack the Crisis auront une influence sur nos pratiques digitales au-delà de la période de confinement ? 

Tout d’abord, j’espère que des événements comme celui-là permettront d’apporter un dénouement positif et rapide à la crise que nous traversons (ou au moins d’en limiter les dégâts). Ensuite, il est certain qu’ils nous apporteront de nouvelles infrastructures technologiques durables. La plupart des projets développés peuvent être recyclés ou convertis. Les équipes formées lors des hackathons nouent des liens solides qui perdurent au-delà de l’événement. Never waste a good crisis (“ne perdons pas le bénéfice d’une bonne crise”) est la phrase qui me vient à l’esprit quand je pense à la suite. Et si le fruit de notre travail ne nous sert pas une fois la crise passée, il nous servira lors de la prochaine crise - qui nous trouvera prêts à agir dès le premier jour… Et je garantis que la communauté de la tech sera alors au rendez-vous. 

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