La France est-elle vraiment une "startup nation" ?

Spécialiste de l’histoire politique des États-Unis, Denis Lacorne enquête dans son ouvrage Tous Milliardaires !, paru chez Fayard en novembre 2019, sur le mythe de la "startup nation". L'ambition de la France à figurer parmi les nations capables de produire des géants du numérique est-elle une réalité ?

D’où vient le terme de startup nation et qu’est-ce qu’une startup nation ?

Denis Lacorne : Interviewée par Le Figaro, le 20 septembre 2015, Axelle Lemaire, la secrétaire d’État chargée du numérique exprimait l’espoir que la France deviendrait bientôt « une startup nation », c’est-à-dire une nation capable de produire des géants de l’économie numérique, des licornes (des entreprises valorisées à 1 milliard de dollars ou plus avant leur entrée en bourse). Le premier emploi de ce terme est dû à deux Israéliens, Dan Senor et Saul Singer, les auteurs d’un livre remarqué, publié en 2009 et intitulé The Startup Nation: the Story of Israel’s Economic Miracle. Les auteurs soulignent qu’Israël est le pays qui a créé le plus de startups au monde par nombre d’habitants.

Pourquoi parle-t-on de startup nation alors que la caractéristique principale de la startup nation est de ne pas avoir de frontières ?

D. L. : Le concept même de startup nation est un oxymore puisqu’une startup est une entreprise en hypercroissance qui cherche à s’implanter sur les plus grands marchés du monde : les États-Unis, la Chine, le Japon. Une startup qui réussit ne peut donc être un « champion national », comme l’étaient auparavant les grandes entreprises innovantes encouragées par de Gaulle, comme le Concorde, ou comme encore tel que le Minitel lancé sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing et popularisé par le ministère des Postes et Télécommunications. Une startup qui réussit n’a pas de frontière et vise à intégrer l’économie globale du monde numérique. Son siège social pourra rester en France, comme celui de Criteo fondé par Jean-Baptiste Rudelle ou celui de Scality créé par Jérôme Lecat, mais l’implantation des centres de recherches, de management et de marketing sera mondiale avec une forte présence dans la Silicon Valley, à Palo Alto ou à San Francisco.

Peut-on qualifier la France de startup nation ?

D. L. : Si par startup nation on entend une économie dynamique qui crée des licornes et qui s’impose dans le numérique et dans les domaines de l’intelligence artificielle, la France est bien une startup nation. Mais notre pays, contrairement au rêve de nos dirigeants politiques n’est pas un « premier de cordée ». Nous n’avons créé que six licornes, contre seize au Royaume Uni, quarante pour l’ensemble de l’Europe et 178 aux États-Unis. Nos licornes, à ce jour, sont les suivantes : BlaBlaCar, Deezer, Doctolib, Meero, OVH et Veepee. 

Le concept de startup nation qui privilégie l’initiative privée n’est-il pas contraire à la culture colbertiste française ? Peut-il réellement exister un esprit start-up ou une culture startup dans la vie politique française ? Et dans l’espace public ?

D. L. : En théorie, une startup est une entreprise privée, créée par un petit groupe de fondateurs, qui se développe rapidement grâce à plusieurs séries de levées de fonds privés, jusqu’au jour où elle est rachetée par une autre entreprise ou bien jusqu’à son entrée en bourse en IPO (initial public offering). Mais, en France, la main invisible du marché, chère à Adam Smith, est souvent supplantée par la main financière de l’État. Cette dernière reste très présente dans l’Hexagone avec de nombreuses niches fiscales — le crédit d’impôt recherche, le crédit d’impôt innovation, le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi — et surtout l’intervention peu connue mais efficace de la BpiFrance qui investit dans les jeunes startups ou qui leur accorde des prêts à des taux très faibles ou des avances récupérables à taux zéro.   

Que manque-t-il aux startup de France ? Les financements et/ou l’inscription dans l’ensemble du territoire et des entreprises de l’hexagone ?

D. L. : La trop grande dispersion des aides constitue un problème en France. Les aides de l’État sont peu sélectives et distribuées à travers toute la France en fonction des principes relativement égalitaires de l’aménagement du territoire. Le résultat, comme le dit l’un de mes interlocuteurs rencontré sur le campus de Stanford : « en France, l’État donne trop d’aides. Il "babysit" les entrepreneurs, sans trop de sélection ». Mais dès qu’il s’agit d’obtenir des sommes importantes (30 à 50 millions d’euros) pour se rapprocher du seuil d’une licorne, il n’y a plus personne, ni l’État ni les capitaux-risqueurs du secteur privé. Résultat : soit l’entreprise s’implante aux États-Unis, dans la Silicon Valley, à New York ou à Boston, pour obtenir des financements adéquats de venture capitalists étrangers, soit la startup française est rachetée par une entreprise étrangère qui dispose de plus importantes ressources financières. Le risque, à terme, comme l’explique Fleur Pellerin (à qui l’on doit l’initiative de la mission French Tech), c’est que les entreprises françaises deviennent de « simples prestataires d’autres puissances (États-Unis, Chine...) qui aspirent nos talents et donc notre capacité de créer de la valeur ». (Entretien avec Quentin Périnel, Le Figaro, 20 février 2018). 

D’où vient la fascination des politiques français pour la Silicon Valley ?

D. L. : Elle vient d’un désir « Louis Quatorzième » de créer un grand État, capable de surpasser ses rivaux par sa technique, sa culture, sa science et son inventivité. La galerie des glaces de Versailles exposait la suprématie de la technologie française dans la construction de miroirs de très grande taille. Les multiples rencontres, événements ou salons d’exposition français comme la « Viva Tech », la « Tech for Good », le « Choose France », sans oublier notre participation annuelle, en janvier, au Consumer Electronics Show de Las Vegas, illustrent notre aspiration à égaler, sinon à surpasser, les grands champions de l’économie numérique mondiale. Le roi Soleil avait tout misé sur Versailles ; notre « Jupiter », révèle une ambition plus grande encore, souvent mal comprise et mal interprétée : « L’économie du Net est une économie de super-stars. Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires (...). Il faut que les startups d’aujourd’hui préfigurent le CAC 40 de demain » (entretien d’Emmanuel Macron, Les Echos, 6 janvier 2015). Bref, il faut peupler la France de licornes, comparables à Google et à Facebook, pour rendre à notre pays le statut d’une grande-puissance. 
Mais, comme je le montre dans le livre, la création même des licornes, dont je n’ignore rien des effets pervers, ne se décrète pas du haut d’un ciel jupitérien tout puissant et arrogant. Elle dépend du foisonnement des initiatives privées et il est illusoire de croire que l’État puisse créer ex nihilo, comme à l’époque du général de Gaulle, de nouveaux champions nationaux.

Propos recueillis par Corinne Deloy (Centre de recherches internationales - CERI - Sciences Po)

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