Entretien avec Nadège Ragaru
Auteur de « Et les Juifs bulgares furent sauvés… ». Une histoire des savoirs sur la Shoah en Bulgarie (Presses de Sciences Po, 2020.
"L’une des visées de l’ouvrage était de montrer que cette écriture des expériences juives de la guerre ne pouvait être envisagée exclusivement sous l’angle des travaux historiens ou des manuels scolaires. Les savoirs sur la Shoah avaient été constitués au croisement entre une pluralité de champs – politiques, judiciaires, historiques, artistiques et muséaux. De fait, je souhaitais comprendre plus généralement par quels processus des segments du passé acquièrent une présence sensible, affective, qui confère un caractère d’évidence à certains jugements portés sur lui. Comment des faits en viennent-ils à être tenus pour vrais, parce qu’ils sont largement crus ?
Pour des raisons différentes, sous le communisme et depuis 1989, l’histoire instituée n’a jamais constitué le seul, ni même le principal vecteur des représentations des événements associés à la Seconde Guerre mondiale. Tout le défi de l’enquête résidait dans l’identification des acteurs qui avaient produit ces mises en récit, la diversité de leurs formes (rendu d’un jugement, initiative mémorielle, film documentaire ou de fiction, controverses politiques, etc.), ainsi que la localisation des espaces entre lesquels ces représentations avaient circulé. Il fallait également se garder d’éluder les différences de nature, de rayonnement et d’usage de ces modes pluriels de saisissement du passé. L’ambition était de montrer qu’entre ces productions hétérogènes, diversement situées dans le temps et l’espace, des correspondances pouvaient être identifiées qui, à défaut d’avoir produit une vision unifiée du passé, avaient délimité un ordre du pensable et du croyable."








