“Faire une place aux travaux universitaires dans la réflexion des acteurs publics”

Anne Revillard, professeure associée en sociologie, membre de l’Observatoire sociologique du changement de Sciences Po, a pris la direction du Laboratoire Interdisciplinaire d’Évaluation des politiques publiques (LIEPP) en août 2020. À cette occasion, elle nous présente la place spécifique du LIEPP dans le paysage de l’évaluation des politiques publiques. 

Le paysage de l’évaluation des politiques publiques s’est beaucoup développé ces dernières années au sein des institutions mais la sphère académique investit encore timidement ce champ...

Anne Revillard : Effectivement, les acteurs académiques occupent aujourd’hui en France une place limitée dans le champ de l’évaluation. Son exercice reste de façon plus centrale une pratique d’administrations ou de consultants dans le secteur privé. Cette marginalité du monde universitaire est paradoxale, dans la mesure où l’évaluation des politiques publiques a pu être originellement définie, notamment aux États-Unis, comme une pratique de sciences sociales appliquées, consistant à mettre en œuvre des méthodes issues des sciences sociales pour éclairer les enjeux et les conséquences de dispositifs d’action publique. Et cette marginalité est dommageable, car la recherche a beaucoup à apporter à l’évaluation : non seulement en termes de rigueur méthodologique, mais aussi grâce à l’autonomie dont disposent les chercheuses et les chercheurs. 

L’investissement de l’évaluation par les acteurs académiques, à l’instar d’autres acteurs de la société civile ou d’autorités indépendantes, contribue à dissocier l’agenda d’évaluation de celui de la commande publique. En d’autres termes, cela permet de poser aux politiques publiques d’autres questions que celles qu’elles veulent bien se poser. Cela participe d’une diversification des points de vue, mais aussi souvent d’une forme de contre-pouvoir fondé sur la connaissance, essentiel sur le plan démocratique. Il y a donc un enjeu politique important, de mon point de vue, à faire une plus grande place aux savoirs issus de l’université dans le domaine de l’évaluation. Or, cette place, les universitaires ne sont effectivement pas toujours prêtes et prêts à la prendre : la démarche d’évaluation vient s’ajouter à leurs autres activités, et elle peut être perçue comme une démarche strictement empirique et/ou subordonnée aux injonctions d’un commanditaire. Il semble donc y avoir incompréhension de part et d’autre.

Quel peut être le rôle du LIEPP dans ce contexte ?

Anne Revillard : Dans ce contexte, je conçois foncièrement le rôle du LIEPP comme un rôle de traduction, de médiation, et parfois aussi d’organisation d’une saine confrontation entre différents univers et différentes traditions.

Il s’agit d’abord de démystifier et d’expliquer la démarche d’évaluation des politiques publiques auprès des chercheuses et des chercheurs : faire de l’évaluation, c’est certes faire de la science « appliquée », mais cela ne signifie pas abandonner son autonomie ni son aspiration à la théorisation et à la publication dans des revues de science « fondamentale ». 

Réciproquement, il s’agit d’œuvrer à faire une place aux travaux universitaires dans la réflexion des acteurs publics. Cela suppose un effort de communication, de traduction des questionnements et résultats de la recherche dans des termes plus habituels et facilement assimilables pour les acteurs des politiques publiques. C’est ce à quoi contribuent notamment nos Policy briefs, ainsi que les nombreux événements que nous organisons et auxquels nous participons pour mettre en dialogue des résultats de la recherche auprès des acteurs publics et de la société civile. Par exemple, en 2020, nous avons organisé une journée d’étude sur la santé des personnes migrantes, à laquelle ont participé de nombreux acteurs associatifs, et nous avons participé aux Rencontres de l’évaluation organisées à l’Assemblée Nationale.

Le LIEPP se définit comme un laboratoire « interdisciplinaire » d’évaluation des politiques publiques : quid de cette interdisciplinarité ?

Anne Revillard : C’est la troisième dimension de ce travail de mise en dialogue que nous opérons : il s’agit d’organiser la confrontation et la complémentarité entre disciplines et entre méthodes dans la recherche évaluative. En tant que démarche guidée par les problèmes (problem-oriented), l’évaluation a historiquement fait fi des frontières disciplinaires et emprunté à une diversité de méthodes. Il n’en demeure pas moins que le regain d’intérêt pour l’évaluation ces dernières années en France a été associé, tant chez les acteurs publics qu’au sein du monde universitaire, à la valorisation d’un type particulier de méthodes, les méthodes économétriques, et notamment l’expérimentation contrôlée. Sans nier l’intérêt de ces approches que plusieurs de nos chercheuses et chercheurs pratiquent, nous choisissons, au LIEPP, de les compléter et de les faire dialoguer avec d’autres approches, notamment qualitatives. Par exemple, au sein de notre axe “Politiques éducatives”, l’évaluation d’un programme de développement des compétences langagières des enfants par la lecture parentale a combiné une démarche expérimentale avec un volet qualitatif, pour mieux comprendre la mise en oeuvre et la réception du programme, au-delà de la seule mesure des effets (pour en savoir plus, voir la page du projet et l’intervention de Clément Pin dans le séminaire Méthodes et approches en évaluation). 

Pertinent pour l’évaluation, ce choix de l’interdisciplinarité ne va pas sans soulever des difficultés dans un monde scientifique encore très organisé en silos disciplinaires. Il ne va pas non plus sans soulever des défis épistémologiques, en supposant de faire dialoguer différentes conceptions de la science. Identifiés dès le début du projet LIEPP, ceux-ci ont été travaillés au fil des années pour favoriser le développement d’une science plus réflexive. Et je tiens ici à rendre hommage au travail de mes prédécesseurs à la direction du LIEPP, Etienne Wasmer, Cornelia Woll et Bruno Palier, qui ont su organiser, faire vivre et fructifier ce dialogue interdisciplinaire qui fait la force de notre laboratoire. 

Propos recueillis par Sofía Cerdá Aparicio et Andreana Khristova - LIEPP 

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