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Sun, 03/28/2021 (All day)

Le 1er février, la junte militaire birmane opère un coup d’État quelques minutes avant la prestation de serment des députés nouvellement élus démocratiquement; entraînant dans son sillage une vague de protestations devenue aujourd’hui déferlante de désobéissance civile. Quels enjeux dans ce pays à la politique instable, dans lequel n’ont jamais su s’apaiser les tensions post-coloniales ? Réponses avec David Camroux, chercheur honoraire au Centre de Recherches Internationales (CERI), spécialiste de l’Asie du Sud-Est.

Pourriez-vous définir les contours de la crise qui embrase la Birmanie depuis un mois ?

The fourteen administrative divisions of Myanmar by Aotearoa, Under CC Licence

David Camroux : Je crois que pour comprendre cette crise, il faut remonter jusqu’à l’époque coloniale, qui a commencé en 1885 et a pris fin en 1937, période pendant laquelle la Birmanie dépendait des Indes anglaises. Par la suite, et jusqu’en 1948, elle est devenue une colonie indépendante des Indes avant d’être décolonisée. 

L’un des héritages de cette période, c’est la figure du roi d’Ava, exilé par les Britanniques à leur arrivée, qui était un symbole d’unité nationale rappelant la figure bouddhiste de Min Luang, le roi qui instaura la paix et la prospérité, figure dont se rapproche aujourd’hui Aung San Suu Kyi. Un autre élément  hérité des temps coloniaux, et qui est toujours d’actualité, est que, pour contrôler la Birmanie, les anglais se sont appuyés  sur une division ethnique, marginalisant de nombreuses ethnies par rapport à la majorité Bamar, d’où sont originaires les leaders birmans actuels. Le troisième héritage de l’époque britannique réside dans une culture de la guerre civile, qui s'est installé lors de la seconde guerre mondiale pour ne jamais vraiment s’éteindre. En effet, lorsque les Japonais envahissent la Birmanie en 1942, une partie des Bamars s’est rangée derrière eux, les voyant comme des libérateurs qui leur permettrait de s’affranchir du joug britannique, quand une autre partie de cette population s’est rangée derrière les Britanniques. Il faut d’ailleurs noter que l’armée birmane actuelle, le Tat Madow, a été formée par les japonais avant d’accéder au pouvoir de 1962 à 1988 - on retrouve, parmi ses leaders appelés les “trente camarades” Newin et Aung San, le père d’Aung San Suu Kyi -.

Au même moment, de nombreux pays voisins connaissent également des guerres d’indépendance, mais ce qui caractérise la guerre de décolonisation birmane, c’est qu’elle n’est pas une guerre d’unité nationale contre un “envahisseur colonial”, mais une guerre civile, qui n’a jamais trouvé de fin puisqu’aujourd’hui, un modèle de gouvernance fédéral n’a toujours pas été trouvé, et les ethnies n’ont jamais obtenu l’autonomie qu’elles réclament. 

Comment cette domination se traduit-elle aujourd’hui ?

D.C : En 1990, l’armée aux commandes - aussi appelée la Junte -,a refusé de donner du pouvoir aux civils malgré une victoire du parti d’Aung San Suu Kyi à plus de 80%, ouvrant la voie à une crise politique majeure. Tout bascule en 2007, lors de la révolution de Safran, menée par les moines bouddhistes, dont une partie a été tuée par l’armée. Dans un pays très religieux, cela a marqué le franchissement  d’une ligne hautement symbolique, forçant les militaires à édicter en 2008 une constitution qui leur octroie 25% des sièges au Parlement, rendant impossible toute réforme de cette dernière sans leur accord. Elle leur donne aussi le contrôle de trois ministères clés : La Défense, l’Intérieur et le contrôle des zones frontalières. Il y est également déclaré que le président birman ne peut avoir de famille étrangère, point très intéressant puisqu’il empêche Aung San Suu Kyi, dont les deux fils ont la nationalité britannique, d’accéder au pouvoir. Il s’agit donc d’une démocratie sous contrôle. 

Pour les militaires, la constitution de 2008 représente un point culminant de la démocratie en Birmanie, tandis qu’elle n’est qu’une première pierre de l’édifice pour Aung San Suu Kyi et ses soutiens. En conséquence, Aung San Suu Kyi et son parti boycottent les élections de 2010, offrant au  parti créé par les militaires une victoire haut la main. Sera nommé un président plutôt réformiste, Tien Sien. Ce n’est qu’en 2012, lors d’élections partielles, qu’Aung San Suu Kyi entre au Parlement et permet au pays de s’ouvrir sur l'étranger. C’est ensuite en 2015 que se tiennent les premières élections véritablement libres que le parti d’Aung San Suu Kyi remporte avec 81% des sièges. C’est ce qui lui permet de défier les militaires, en créant un poste de conseiller d’État qu’elle occupe et qui la rend de facto présidente de la Birmanie. 

En novembre 2020, de nouvelles élections se tiennent, lors desquelles le parti d’Aung San Suu Kyi remporte plus de 80% des sièges : une débâcle pour les militaires qui n’en obtiennent que 8% -qui s’ajoutent au 25% qu’ils occupent de droit-. La caste xénophobe, et l’État dans l’État qu’ils forment s’en trouvent alors grandement affaiblis. Au point qu’à l’ouverture de la première session parlementaire le 1er février, l’armée met en place un coup d'État avant même la prestation de serment des députés. L’un des prétextes de l’armée pour mener cette action tient dans la création d’un mode de scrutin proportionnel, qui leur permettrait d’avoir la majorité en ne gagnant que 25% des sièges qui ne leur sont pas dévolus de droit au Parlement. 

Quelle est la particularité de ce coup d’État dans un pays rompu aux crises politiques ?

David Camroux @Thomas Arrive- Sciences Po

D.C. : La différence entre ce coup d’État et les précédents  est qu’il a été fait selon le modèle des thaïlandais, avec pour promesse de rétablir la démocratie, en organisant  de nouvelles élections à l’horizon d’un an. Chacune des deux parties en présence (les militaires et le parti d’Aung San Suu Kyi) se considère intrinsèquement légitime à prendre le pouvoir. La crise birmane est donc une crise de légitimité. En revanche, de nombreux spécialistes de la Birmanie s’interrogent sur la logique qui existe derrière ce coup d’État. Plusieurs hypothèses sont possibles : la retraite proche du chef de la junte, qui verrait s’échapper sa dernière chance d’accéder légitimement au pouvoir; une peur du gouvernement d’Aung San Suu Kyi qui cherche ouvertement à réformer la constitution pour réduire le poids des militaires au sein du Parlement. 

Pour ma part, j’estime que l’armée a fait une vraie erreur, notamment parce qu’elle s’est mise à croire en sa propre propagande, et c’est très dangereux pour un système dictatorial, puisqu’elle ne réalise pas qu’elle est en réalité très impopulaire. C’est pour cela que la réaction au coup d’État va au-delà du simple mouvement de protestations, provoquant une vague massive de désobéissance civile (démission de fonctionnaires, arrêt des banques…) qui touche l’ensemble de la population, des aînés qui ont peur de revivre la révolution de 1988, à la génération Z qui estime qu’on lui a volé sa démocratie.

© Robert Bociaga Olk Bon/shutterstock.com

Ce qu’ils n’ont pas compris non plus, c’est qu’à la différence de 1988 ou même de 2007, le monde entier les regarde aujourd’hui. Et la raison pour laquelle ils n’ont pas mesuré cela, c’est encore une fois parce qu’ils ont cru en leur propre propagande. Il faut ajouter à cela le fait que la junte n'est pas habile sur le plan  "technique". Pour vous donner un exemple, ils ont réalisé après le coup d’État qu’ils ne pouvaient pas couper internet en permanence, sans quoi  l’économie s’effondrerait. Et cela, ils ne l’avaient pas mesuré. 

Sur la scène internationale, quels sont les acteurs en présence, quel rôle peuvent-ils jouer ?

D.C : La junte militaire n’a pas non plus mesuré le fait qu’elle ne pouvait pas compter sur le plein soutien de la Chine, avec laquelle la confiance n’est pas totalement réciproque.

Il est aussi important de voir que la junte militaire est très critiquée par les pays voisins, qui respectent pour l’instant une règle de non-ingérence. Ils n’ont pas pris la pleine mesure de l’influence internationale d’Aung San Suu Kyi. Ce qui est aussi intéressant à observer, c’est le rôle des États-Unis et de l’Union Européenne. Ce coup d’État, en début de mandat, est une véritable aubaine pour Joe Biden, dans sa quête de démocratie à travers le monde. Il faut d'ailleurs noter que la junte a clairement puisé chez Donald Trump son argumentaire de fraude électorale qui justifie ce coup d’État. 

C’est également excellent pour les rapports entre l’UE et les USA qui ont trouvé une cause commune dès le début du mandat de Biden. Mais n’oublions pas que pour cette partie du monde, américains et européens  ne jouent qu’un rôle mineur, puisqu’ils ne peuvent que soutenir le peuple entre les mains duquel repose tout l’espoir. Ils peuvent en revanche soutenir les pays voisins de la Birmanie, qui ont beaucoup plus de poids, comme les pays des Nations-Unies de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), dont la Birmanie est membre depuis 1997, et qui représente une légitimité dont peut difficilement se passer la junte. Si les pays de l'ASEAN n’ont pas condamné le coup d’État, ils ont néanmoins demandé la libération d’Aung San Suu Kyi et de ses soutiens. 

Il faut ajouter à cette équation les Chinois mais aussi les Japonais dont on néglige beaucoup l’influence, alors qu'ils sont les seuls à pouvoir parler à la fois aux militaires et aux civils. Ce qui m’a frappé, par exemple, c’est la vitesse à laquelle les entreprises japonaises se sont retirées de Birmanie. Indépendamment de la politique. C’est tout un pan du monde des affaires qui est en train d' abandonner le pays. Kirin, par exemple, vient de fermer sa branche birmane, et Suzuki, qui devait ouvrir une usine en Birmanie, a avorté son projet. 

Dans ce jeu diplomatique, les cartes doivent être intelligemment distribuées : l’Occident doit jouer le « bad cop »en condamnant la junte moralement et en distribuant des sanctions, quand l’ASEAN, doit agir en « good cop » et user de son soft power auprès des forces birmanes. Les troisièmes larrons, pourrait-on dire, seraient incarné par la Chine et le Japon qui peuvent jouer un rôle clé : celui d’intermédiaire. Surtout le Japon, dont le poids économique pour le pays n’est plus à démontrer.

Quelles sont les perspectives pour le pays à moyen terme ? 

D.C : Les militaires comptaient sur une alliance avec les groupes ethniques, déçus par Aung San Suu Kyi, mais c’était encore une fois un très mauvais calcul. Ironiquement, on peut dire qu’ils ont réussi là où elle a échoué en créant, dans la défiance qui leur est faite, une véritable unité nationale, aussi bien chez les Bamar - qui réalisent petit à petit à quel point, par exemple, les Rohingyas étaient maltraités -, que chez les groupes ethniques. 

De façon utopique, on peut donc imaginer qu’au bout de la crise, une vraie démocratie prendra place en Birmanie. Car, si l’armée réprime de façon de plus en plus dure, elle ne pourra pas arrêter le soulèvement de toute une population, comme ce qui est en train d’arriver. C’est cette désobéissance civile qui représente le  véritable danger pour les militaires. 

Crédits photos : 
  • Carte de la Birmanie : The fourteen administrative divisions of Myanmar by Aotearoa, Under CC Licence
  • David Camroux : @Thomas Arrivé - Sciences Po
  • Nyaungshwe, Myanmar - 07 Feb 2021: The peaceful protesters march to express the disagreement over military power take-over: @Robert Bociaga Olk Bon/shutterstock.com
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Retrouvez le décryptage de la crise birmane par le chercheur du CERI
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Date de publication: 
Mon, 03/08/2021 - 14:54
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