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21.10.2022

Masih Alinejad : "Ensemble, nous sommes plus puissants que les dictateurs"

Des femmes iraniennes manifestent après la mort de Mahsa Amini
Des femmes iraniennes manifestent après la mort de Mahsa Amini (crédits : Shutterstock/DigitalAssetArt)

"Cela pourrait être n'importe qui d'entre vous" : c’est avec ces mots adressés à un public d'étudiantes et étudiants de Sciences Po qu'Arancha González, doyenne de l'École des affaires internationales (PSIA), a rendu hommage à Jina Mahsa Amini, une étudiante iranienne de 22 ans dont la mort aux mains de la police des mœurs le mois dernier a déclenché des contestations à travers le pays. La nature, la dimension et la durée de ce soulèvement, ainsi que le niveau de participation des femmes et des hommes de toutes les classes sociales, en Iran et à l'étranger, sont sans précédent depuis la révolution de 1979.

Le 19 octobre 2022, PSIA et PRESAGE, le Programme de recherche et d’enseignement des savoirs sur le genre de Sciences Po, ont cherché à comprendre les issues possibles de ce mouvement dans un échange avec la journaliste et activiste iranienne Masih Alinejad, en présence de Dr. Elisabeth Marteu, conférencière et experte sur les questions de genre, de paix et de sécurité, et de Dr. Maria J. Stephan, co-auteure de Why Civil Resistance Works: The Strategic Logic of Nonviolent Conflict (2012). L'événement, portant sur le thème “Protests in Iran: when women are leading the way”, était modéré par Dr. Tina Robiolle, conseillère académique et conférencière à PSIA.

"Pour des millions d'Iraniens, nous vivons le début de la fin de la République islamique. C'est un moment historique", analyse Masih Alinejad. Contrainte de quitter l'Iran en 2009 à la suite d'élections présidentielles contestées, elle a passé les cinq dernières années à documenter les violations des droits de l'homme par le régime iranien et a lancé en 2014 My Stealthy Freedom, une campagne contre le port du voile obligatoire, qui est devenue la plus grande campagne de désobéissance civile pour les droits des femmes dans l'histoire de la République islamique. "Le voile imposé n'est pas un simple morceau de tissu. C'est l'un des principaux piliers de la dictature religieuse", a-t-elle expliqué au public. Les Iraniens appellent à la solidarité mondiale dans leur lutte contre "un apartheid de genre" : "Ce mouvement est un soulèvement pour les Iraniennes, mais aussi pour les femmes du monde entier", a-t-elle déclaré.

"En restant silencieux, vous interférez déjà"

Grandissant dans une famille conservatrice en zone rurale, Masih Alinejad devait porter le voile "même à l'intérieur de la maison". Il lui a fallu trois ans, après avoir quitté le pays, pour enlever toute forme de couvre-chef, raconte-t-elle. Elle ne mène pourtant pas campagne contre le voile en soi mais contre le voile imposé, "pour notre dignité" et pour la liberté des femmes. "Je suis convaincue que le voile obligatoire est le principal symbole visible de notre oppression", a-t-elle expliqué, le comparant au mur de Berlin : "Si nous réussissons maintenant à faire tomber le voile obligatoire, la République islamique n'existera plus."

Dr. Tina Robiolle et Dr. Elisabeth Marteu ont soulevé le dilemme du relativisme culturel : "Le défi pour le féminisme aujourd'hui est de soutenir les droits des femmes dans le monde entier sans être accusé d'imposer des valeurs hégémoniques qui pourraient être perçues comme occidentales", a expliqué le Dr. Marteu. Mais ce relativisme culturel peut également être instrumentalisé par des régimes autoritaires pour rejeter tout mouvement féministe comme "marionnettes de l'Occident".

Pour Masih Alinejad, la réponse est claire : "Les féministes, les politiciens et les universitaires ne peuvent pas détourner le regard en disant qu'ils ne veulent pas interférer. En restant silencieux, vous interférez déjà et choisissez un camp", a-t-elle déclaré. "Ne détournez pas le regard lorsque les droits des femmes sont bafoués. Si quelqu'un vous dit que vous interférez ou vous réduit au silence au nom du relativisme culturel, soyez aussi forts et courageux que les femmes iraniennes. N'adhérez pas au récit erroné de la République islamique et de ses lobbies à l'extérieur de l'Iran."

Les fondements des insurrections victorieuses

Dans la deuxième partie de la soirée, Dr. Maria J. Stephan a analysé le mouvement de protestation iranien à la lumière des études présentées dans son livre Why civil resistance works (2012). Dans cet ouvrage coécrit avec Erica Chemoweth, elle a étudié plus de 300 grandes campagnes de résistance civile non-violente, et identifié quatre caractéristiques majeures des mouvements victorieux : ils ont généralement "une participation importante et diversifiée" - en particulier la participation des femmes -, utilisent une grande diversité de tactiques non-violentes, observent des défections dans les principales institutions de soutien du régime oppressif, et parviennent à construire de solides réseaux de solidarité pour rester résilients.

Les manifestations actuelles en Iran "sont menées par des femmes et rassemblent des écoliers, des ouvriers, des professionnels et des personnes de toutes les classes économiques et sociales, dans des dizaines de localités en Iran et dans le monde entier", a énuméré la chercheuse. L’ampleur de cette résistance civile rend très difficile la répression du mouvement par le régime : "Imaginez que 4 millions de femmes en Iran refusent de porter le voile, vous ne pouvez pas mettre un quart de la population féminine en prison."

Les manifestants utilisent également des tactiques de résistance et de désobéissance civile très diverses, allant du retrait du voile aux grèves et aux manifestations de rue, a-t-elle souligné. Et si nous n'avons pas encore vu de défections dans les puissantes forces de sécurité iraniennes, "elles ne sont pas le seul pilier important de soutien au régime", a expliqué le Dr. Stephan. "Il existe d'autres piliers de soutien dans l'économie, les médias, les institutions religieuses et éducatives, des organismes où des basculements de loyauté affaibliront considérablement le régime." Les forces de sécurité sont souvent "les dernières à tomber", dit-elle : c’est pourquoi il est important de se concentrer sur tous ces autres éléments qui peuvent être exploités. Consciente du défi que représentent les forces de sécurité, Masih Alinejad a ajouté que les pays démocratiques et les Nations unies doivent inscrire les Gardiens de la révolution iraniens sur la liste des organisations terroristes, afin d’affaiblir leur position.

Enfin, le mouvement de protestation iranien devra montrer sa capacité à rester résilient face à la répression en construisant de solides infrastructures de solidarité, a ajouté le Dr. Stephan : "Votre capacité à prendre en charge les personnes qui sont licenciées, emprisonnées ou qui n'ont pas à manger... Ces structures de soutien seront essentielles à la capacité de ce mouvement pro-démocratie à se maintenir."

Un appel au soutien politique international

Masih Alinejad a par ailleurs appelé les politiciens occidentaux, en particulier les femmes, à s'unir et réellement agir en solidarité avec les manifestants en Iran. "Au lieu de simplement vous couper les cheveux, coupez vos liens avec la République islamique", a-t-elle déclaré. La journaliste iranienne a souligné le ralliement des régimes dictatoriaux dans le monde, quelques jours après que la Russie a bombardé l'Ukraine avec des drones fabriqués en Iran. "Les pays démocratiques doivent fermer les ambassades, expulser les diplomates, isoler Khamenei de la même manière qu'ils essaient d'isoler Poutine : si nous ne nous unissons pas contre ces régimes, croyez-moi, ils s'uniront et mettront fin à la démocratie partout".

En conclusion, Masih Alinejad a encouragé chacun à manifester son soutien aux protestataires iraniens, même si l’on se sent parfois impuissant. "Ce qui se passe en Iran provient des gens ordinaires, et les gens ordinaires en dehors de l'Iran peuvent les aider, faire écho à leurs voix, être leur voix. Les réseaux sociaux sont notre arme : ils peuvent nous aider à combattre le discours erroné des lobbyistes de la République islamique", a-t-elle déclaré.

Sous une ovation, elle a invité le public à visiter un jour un Iran libre, "mon magnifique pays" : "Nous avons tous ce rêve de revenir et d'embrasser nos mères, d'embrasser l'Iran, d'embrasser la liberté".

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21.10.2022

Masih Alinejad : "Ensemble, nous sommes plus puissants que les dictateurs"

Des femmes iraniennes manifestent après la mort de Mahsa Amini
Des femmes iraniennes manifestent après la mort de Mahsa Amini (crédits : Shutterstock/DigitalAssetArt)

"Cela pourrait être n'importe qui d'entre vous" : c’est avec ces mots adressés à un public d'étudiantes et étudiants de Sciences Po qu'Arancha González, doyenne de l'École des affaires internationales (PSIA), a rendu hommage à Jina Mahsa Amini, une étudiante iranienne de 22 ans dont la mort aux mains de la police des mœurs le mois dernier a déclenché des contestations à travers le pays. La nature, la dimension et la durée de ce soulèvement, ainsi que le niveau de participation des femmes et des hommes de toutes les classes sociales, en Iran et à l'étranger, sont sans précédent depuis la révolution de 1979.

Le 19 octobre 2022, PSIA et PRESAGE, le Programme de recherche et d’enseignement des savoirs sur le genre de Sciences Po, ont cherché à comprendre les issues possibles de ce mouvement dans un échange avec la journaliste et activiste iranienne Masih Alinejad, en présence de Dr. Elisabeth Marteu, conférencière et experte sur les questions de genre, de paix et de sécurité, et de Dr. Maria J. Stephan, co-auteure de Why Civil Resistance Works: The Strategic Logic of Nonviolent Conflict (2012). L'événement, portant sur le thème “Protests in Iran: when women are leading the way”, était modéré par Dr. Tina Robiolle, conseillère académique et conférencière à PSIA.

"Pour des millions d'Iraniens, nous vivons le début de la fin de la République islamique. C'est un moment historique", analyse Masih Alinejad. Contrainte de quitter l'Iran en 2009 à la suite d'élections présidentielles contestées, elle a passé les cinq dernières années à documenter les violations des droits de l'homme par le régime iranien et a lancé en 2014 My Stealthy Freedom, une campagne contre le port du voile obligatoire, qui est devenue la plus grande campagne de désobéissance civile pour les droits des femmes dans l'histoire de la République islamique. "Le voile imposé n'est pas un simple morceau de tissu. C'est l'un des principaux piliers de la dictature religieuse", a-t-elle expliqué au public. Les Iraniens appellent à la solidarité mondiale dans leur lutte contre "un apartheid de genre" : "Ce mouvement est un soulèvement pour les Iraniennes, mais aussi pour les femmes du monde entier", a-t-elle déclaré.

"En restant silencieux, vous interférez déjà"

Grandissant dans une famille conservatrice en zone rurale, Masih Alinejad devait porter le voile "même à l'intérieur de la maison". Il lui a fallu trois ans, après avoir quitté le pays, pour enlever toute forme de couvre-chef, raconte-t-elle. Elle ne mène pourtant pas campagne contre le voile en soi mais contre le voile imposé, "pour notre dignité" et pour la liberté des femmes. "Je suis convaincue que le voile obligatoire est le principal symbole visible de notre oppression", a-t-elle expliqué, le comparant au mur de Berlin : "Si nous réussissons maintenant à faire tomber le voile obligatoire, la République islamique n'existera plus."

Dr. Tina Robiolle et Dr. Elisabeth Marteu ont soulevé le dilemme du relativisme culturel : "Le défi pour le féminisme aujourd'hui est de soutenir les droits des femmes dans le monde entier sans être accusé d'imposer des valeurs hégémoniques qui pourraient être perçues comme occidentales", a expliqué le Dr. Marteu. Mais ce relativisme culturel peut également être instrumentalisé par des régimes autoritaires pour rejeter tout mouvement féministe comme "marionnettes de l'Occident".

Pour Masih Alinejad, la réponse est claire : "Les féministes, les politiciens et les universitaires ne peuvent pas détourner le regard en disant qu'ils ne veulent pas interférer. En restant silencieux, vous interférez déjà et choisissez un camp", a-t-elle déclaré. "Ne détournez pas le regard lorsque les droits des femmes sont bafoués. Si quelqu'un vous dit que vous interférez ou vous réduit au silence au nom du relativisme culturel, soyez aussi forts et courageux que les femmes iraniennes. N'adhérez pas au récit erroné de la République islamique et de ses lobbies à l'extérieur de l'Iran."

Les fondements des insurrections victorieuses

Dans la deuxième partie de la soirée, Dr. Maria J. Stephan a analysé le mouvement de protestation iranien à la lumière des études présentées dans son livre Why civil resistance works (2012). Dans cet ouvrage coécrit avec Erica Chemoweth, elle a étudié plus de 300 grandes campagnes de résistance civile non-violente, et identifié quatre caractéristiques majeures des mouvements victorieux : ils ont généralement "une participation importante et diversifiée" - en particulier la participation des femmes -, utilisent une grande diversité de tactiques non-violentes, observent des défections dans les principales institutions de soutien du régime oppressif, et parviennent à construire de solides réseaux de solidarité pour rester résilients.

Les manifestations actuelles en Iran "sont menées par des femmes et rassemblent des écoliers, des ouvriers, des professionnels et des personnes de toutes les classes économiques et sociales, dans des dizaines de localités en Iran et dans le monde entier", a énuméré la chercheuse. L’ampleur de cette résistance civile rend très difficile la répression du mouvement par le régime : "Imaginez que 4 millions de femmes en Iran refusent de porter le voile, vous ne pouvez pas mettre un quart de la population féminine en prison."

Les manifestants utilisent également des tactiques de résistance et de désobéissance civile très diverses, allant du retrait du voile aux grèves et aux manifestations de rue, a-t-elle souligné. Et si nous n'avons pas encore vu de défections dans les puissantes forces de sécurité iraniennes, "elles ne sont pas le seul pilier important de soutien au régime", a expliqué le Dr. Stephan. "Il existe d'autres piliers de soutien dans l'économie, les médias, les institutions religieuses et éducatives, des organismes où des basculements de loyauté affaibliront considérablement le régime." Les forces de sécurité sont souvent "les dernières à tomber", dit-elle : c’est pourquoi il est important de se concentrer sur tous ces autres éléments qui peuvent être exploités. Consciente du défi que représentent les forces de sécurité, Masih Alinejad a ajouté que les pays démocratiques et les Nations unies doivent inscrire les Gardiens de la révolution iraniens sur la liste des organisations terroristes, afin d’affaiblir leur position.

Enfin, le mouvement de protestation iranien devra montrer sa capacité à rester résilient face à la répression en construisant de solides infrastructures de solidarité, a ajouté le Dr. Stephan : "Votre capacité à prendre en charge les personnes qui sont licenciées, emprisonnées ou qui n'ont pas à manger... Ces structures de soutien seront essentielles à la capacité de ce mouvement pro-démocratie à se maintenir."

Un appel au soutien politique international

Masih Alinejad a par ailleurs appelé les politiciens occidentaux, en particulier les femmes, à s'unir et réellement agir en solidarité avec les manifestants en Iran. "Au lieu de simplement vous couper les cheveux, coupez vos liens avec la République islamique", a-t-elle déclaré. La journaliste iranienne a souligné le ralliement des régimes dictatoriaux dans le monde, quelques jours après que la Russie a bombardé l'Ukraine avec des drones fabriqués en Iran. "Les pays démocratiques doivent fermer les ambassades, expulser les diplomates, isoler Khamenei de la même manière qu'ils essaient d'isoler Poutine : si nous ne nous unissons pas contre ces régimes, croyez-moi, ils s'uniront et mettront fin à la démocratie partout".

En conclusion, Masih Alinejad a encouragé chacun à manifester son soutien aux protestataires iraniens, même si l’on se sent parfois impuissant. "Ce qui se passe en Iran provient des gens ordinaires, et les gens ordinaires en dehors de l'Iran peuvent les aider, faire écho à leurs voix, être leur voix. Les réseaux sociaux sont notre arme : ils peuvent nous aider à combattre le discours erroné des lobbyistes de la République islamique", a-t-elle déclaré.

Sous une ovation, elle a invité le public à visiter un jour un Iran libre, "mon magnifique pays" : "Nous avons tous ce rêve de revenir et d'embrasser nos mères, d'embrasser l'Iran, d'embrasser la liberté".

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