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09.09.2022

Christo Grozev : “Avoir le courage d’écrire ses propres règles éthiques”

Leçon inaugurale de l'École de journalisme
Leçon inaugurale de l'École de journalisme avec Christo Grozev (crédits : Sciences Po)

“Aujourd’hui, vous allez voir pourquoi le journalisme est important” : c’est avec ces mots, devant un amphithéâtre Émile Boutmy bondé, que Sergei Guriev, directeur de la Formation et de la Recherche de Sciences Po, a introduit la leçon inaugurale de l’École de journalisme (EDJ) le lundi 5 septembre. L’invité d’honneur : Christo Grozev, directeur exécutif et responsable des investigations sur la Russie de Bellingcat, un groupe international de chercheurs, journalistes et citoyens utilisant les méthodes de l'open source pour mener des enquêtes à l’impact mondial.

Avec son équipe, Christo Grozev a notamment identifié les empoisonneurs du leader d'opposition Alexei Navalny (eng) en Russie et du double-agent Sergei Skripal (eng) au Royaume-Uni, et identifié des officiers Russes impliqués dans l'affaire du vol MH17 (eng) abattu en Ukraine en 2014. Plus récemment, l'équipe Bellingcat se consacre au debunking de désinformations concernant la guerre en Ukraine et constitue une base de données pour documenter des crimes de guerre. En tant que Russe exilé à Paris, “je peux vous dire que dans des régimes autoritaires, des enquêtes comme celles-ci changent la donne : Christo Grozev a transformé l’image de la Russie et du régime de Poutine”, a affirmé Sergei Guriev dans son introduction.

Face à un public d’étudiantes et étudiants captivés et de nombreux journalistes, le directeur exécutif de Bellingcat est revenu en quelques mots sur son parcours hors du commun. Après 20 ans de carrière dans des radios commerciales, il crée un blog sur le sujet des désinformations. “J’observais un phénomène que le reste du monde ne remarquait pas vraiment : comment les médias russes créaient un environnement propice à un soulèvement en Ukraine”, raconte-t-il.

En 2015, il rejoint Bellingcat, qui vient de se lancer l'année précédente. L’organisation se spécialise sur les crimes et violations des droits humains commis par des gouvernements. Pourquoi ? “Nous avons constaté une grave lacune dans le droit international”, explique Christo Grozev : “il suppose que les gouvernements ne sont pas de mauvais éléments. De nombreux crimes passaient ainsi entre les mailles du filet, parce que personne ne pouvait ni ne voulait enquêter dessus.”

Compétences, crowdsourcing et courage

Aujourd’hui, huit ans plus tard, la petite équipe de Bellingcat est devenue “le pire cauchemar du Kremlin”, affirme Christo Grozev avec un sourire en coin. La recette de ce succès tient dans trois “C” : le développement de Compétences, le Crowdsourcing, et du Courage.

Bellingcat mène chacune de ses enquêtes comme une pièce d’un large puzzle : chaque découverte leur permet de développer leurs compétences, et leur compréhension du contexte et des motivations des régimes concernés. “Jusqu'ici, nous avons eu 46 enquêtes russes, et toutes sont liées”, explique Christo Grozev : “il y a une cinquantaine d’agents du FSB (les services secrets russes, ndlr) que je connais mieux que leurs propres épouses !”

L’une des découvertes centrales de l’équipe au fil de ces enquêtes : les services secrets russes font des erreurs à répétition ! “Le fait de savoir qu'ils ne sont pas très intelligents était probablement la plus grande motivation pour continuer”, ironise l’enquêteur.

Collaborer, et savoir écrire “ses propres règles”

Le second point fort de Bellingcat, selon Christo Grozev, repose dans sa capacité à externaliser (“crowdsourcing”) et collaborer avec d’autres médias, journalistes, bénévoles et spécialistes. “Nous sommes une organisation à but non-lucratif, notre objectif est de révéler la vérité à tout prix - pas de faire du scoop”, explique-t-il.

Ainsi, dans l’affaire Skripal, les enquêtes d’autres médias ont pu enrichir les révélations de Bellingcat. Et dans le cas de l’empoisonnement d’Alexei Navalny, la communauté d’une centaine de bénévoles - analystes d’images, ingénieurs, etc. - a fourni de nombreuses hypothèses qui ont permis d’identifier six agents du FSB.

Crucialement, enfin, il faut du courage - et pas seulement le courage de devenir l’ennemi de nombreux États totalitaires. “Je parle plutôt du courage d'écrire ses propres règles éthiques du journalisme”, souligne Christo Grozev : “les règles doivent changer lorsque vous avez affaire à des acteurs néfastes, qui restent au pouvoir indéfiniment.”

Bellingcat ne s’interdit pas, par exemple, d’acheter des données sur le marché noir prolifique en Russie. “Mais vous devez être conscients du coût, notamment humain, de cette démarche”, dit-il. Et savoir déterminer des conditions où ces pratiques se justifient : après chaque révélation, les régimes comblent un trou dans leurs défenses, et renforcent leur répression. Des “nouvelles règles éthiques”, donc, mais pas à n’importe quel prix.

Des enquêtes à impact dans une société qui se ferme

Dans un second temps de la conférence, Christo Grozev a répondu aux nombreuses questions des présents dans l’amphithéâtre. Beaucoup ont notamment témoigné leur admiration pour le travail de Bellingcat et ses impacts sur la société russe, de plus en plus isolée et réprimée. À la publication de l’enquête sur l’empoisonnement de Navalny, “tout semblait à nouveau possible”, témoigne une étudiante russe, la voix lourde d’émotions : “Cet optimisme a aidé beaucoup de Russes à continuer à survivre.”

Face au succès de Bellingcat, “l'ère des services secrets d'État est-elle révolue ?”, demande un étudiant. Non, selon Christo Grozev : dans certains cas, les méthodes de Bellingcat, se concentrant sur des données à petite échelle, se sont révélées plus efficaces que la bureaucratie des agences étatiques. Mais “je pense que nous avons poussé les services de renseignements à se ressaisir”, ironise-t-il.

Au vu de l’impact de leurs publications, les enquêteurs de Bellingcat sont-ils en danger ? Pour l’instant, les tentatives se sont limitées à de l’intimidation, répond-il. “Nous sommes assurément dans le top 10 de la liste des cibles personnelles de Poutine”, admet-il : “mais nous ne le saurons que lorsque cela se produira.” En attendant, dans une société russe toujours plus fermée, la portée des investigations de Bellingcat diminue. Mais cette fermeture ne fait qu’accroître l’importance de ces révélations, soutient Christo Grozev : “Maintenant, on n’atteint plus que les derniers 30% de Russes qui recherchent activement la vérité”, dit-il : “Mais ce sont eux qui continueront à se battre.”

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09.09.2022

Christo Grozev : “Avoir le courage d’écrire ses propres règles éthiques”

Leçon inaugurale de l'École de journalisme
Leçon inaugurale de l'École de journalisme avec Christo Grozev (crédits : Sciences Po)

“Aujourd’hui, vous allez voir pourquoi le journalisme est important” : c’est avec ces mots, devant un amphithéâtre Émile Boutmy bondé, que Sergei Guriev, directeur de la Formation et de la Recherche de Sciences Po, a introduit la leçon inaugurale de l’École de journalisme (EDJ) le lundi 5 septembre. L’invité d’honneur : Christo Grozev, directeur exécutif et responsable des investigations sur la Russie de Bellingcat, un groupe international de chercheurs, journalistes et citoyens utilisant les méthodes de l'open source pour mener des enquêtes à l’impact mondial.

Avec son équipe, Christo Grozev a notamment identifié les empoisonneurs du leader d'opposition Alexei Navalny (eng) en Russie et du double-agent Sergei Skripal (eng) au Royaume-Uni, et identifié des officiers Russes impliqués dans l'affaire du vol MH17 (eng) abattu en Ukraine en 2014. Plus récemment, l'équipe Bellingcat se consacre au debunking de désinformations concernant la guerre en Ukraine et constitue une base de données pour documenter des crimes de guerre. En tant que Russe exilé à Paris, “je peux vous dire que dans des régimes autoritaires, des enquêtes comme celles-ci changent la donne : Christo Grozev a transformé l’image de la Russie et du régime de Poutine”, a affirmé Sergei Guriev dans son introduction.

Face à un public d’étudiantes et étudiants captivés et de nombreux journalistes, le directeur exécutif de Bellingcat est revenu en quelques mots sur son parcours hors du commun. Après 20 ans de carrière dans des radios commerciales, il crée un blog sur le sujet des désinformations. “J’observais un phénomène que le reste du monde ne remarquait pas vraiment : comment les médias russes créaient un environnement propice à un soulèvement en Ukraine”, raconte-t-il.

En 2015, il rejoint Bellingcat, qui vient de se lancer l'année précédente. L’organisation se spécialise sur les crimes et violations des droits humains commis par des gouvernements. Pourquoi ? “Nous avons constaté une grave lacune dans le droit international”, explique Christo Grozev : “il suppose que les gouvernements ne sont pas de mauvais éléments. De nombreux crimes passaient ainsi entre les mailles du filet, parce que personne ne pouvait ni ne voulait enquêter dessus.”

Compétences, crowdsourcing et courage

Aujourd’hui, huit ans plus tard, la petite équipe de Bellingcat est devenue “le pire cauchemar du Kremlin”, affirme Christo Grozev avec un sourire en coin. La recette de ce succès tient dans trois “C” : le développement de Compétences, le Crowdsourcing, et du Courage.

Bellingcat mène chacune de ses enquêtes comme une pièce d’un large puzzle : chaque découverte leur permet de développer leurs compétences, et leur compréhension du contexte et des motivations des régimes concernés. “Jusqu'ici, nous avons eu 46 enquêtes russes, et toutes sont liées”, explique Christo Grozev : “il y a une cinquantaine d’agents du FSB (les services secrets russes, ndlr) que je connais mieux que leurs propres épouses !”

L’une des découvertes centrales de l’équipe au fil de ces enquêtes : les services secrets russes font des erreurs à répétition ! “Le fait de savoir qu'ils ne sont pas très intelligents était probablement la plus grande motivation pour continuer”, ironise l’enquêteur.

Collaborer, et savoir écrire “ses propres règles”

Le second point fort de Bellingcat, selon Christo Grozev, repose dans sa capacité à externaliser (“crowdsourcing”) et collaborer avec d’autres médias, journalistes, bénévoles et spécialistes. “Nous sommes une organisation à but non-lucratif, notre objectif est de révéler la vérité à tout prix - pas de faire du scoop”, explique-t-il.

Ainsi, dans l’affaire Skripal, les enquêtes d’autres médias ont pu enrichir les révélations de Bellingcat. Et dans le cas de l’empoisonnement d’Alexei Navalny, la communauté d’une centaine de bénévoles - analystes d’images, ingénieurs, etc. - a fourni de nombreuses hypothèses qui ont permis d’identifier six agents du FSB.

Crucialement, enfin, il faut du courage - et pas seulement le courage de devenir l’ennemi de nombreux États totalitaires. “Je parle plutôt du courage d'écrire ses propres règles éthiques du journalisme”, souligne Christo Grozev : “les règles doivent changer lorsque vous avez affaire à des acteurs néfastes, qui restent au pouvoir indéfiniment.”

Bellingcat ne s’interdit pas, par exemple, d’acheter des données sur le marché noir prolifique en Russie. “Mais vous devez être conscients du coût, notamment humain, de cette démarche”, dit-il. Et savoir déterminer des conditions où ces pratiques se justifient : après chaque révélation, les régimes comblent un trou dans leurs défenses, et renforcent leur répression. Des “nouvelles règles éthiques”, donc, mais pas à n’importe quel prix.

Des enquêtes à impact dans une société qui se ferme

Dans un second temps de la conférence, Christo Grozev a répondu aux nombreuses questions des présents dans l’amphithéâtre. Beaucoup ont notamment témoigné leur admiration pour le travail de Bellingcat et ses impacts sur la société russe, de plus en plus isolée et réprimée. À la publication de l’enquête sur l’empoisonnement de Navalny, “tout semblait à nouveau possible”, témoigne une étudiante russe, la voix lourde d’émotions : “Cet optimisme a aidé beaucoup de Russes à continuer à survivre.”

Face au succès de Bellingcat, “l'ère des services secrets d'État est-elle révolue ?”, demande un étudiant. Non, selon Christo Grozev : dans certains cas, les méthodes de Bellingcat, se concentrant sur des données à petite échelle, se sont révélées plus efficaces que la bureaucratie des agences étatiques. Mais “je pense que nous avons poussé les services de renseignements à se ressaisir”, ironise-t-il.

Au vu de l’impact de leurs publications, les enquêteurs de Bellingcat sont-ils en danger ? Pour l’instant, les tentatives se sont limitées à de l’intimidation, répond-il. “Nous sommes assurément dans le top 10 de la liste des cibles personnelles de Poutine”, admet-il : “mais nous ne le saurons que lorsque cela se produira.” En attendant, dans une société russe toujours plus fermée, la portée des investigations de Bellingcat diminue. Mais cette fermeture ne fait qu’accroître l’importance de ces révélations, soutient Christo Grozev : “Maintenant, on n’atteint plus que les derniers 30% de Russes qui recherchent activement la vérité”, dit-il : “Mais ce sont eux qui continueront à se battre.”

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