Salomé Zourabichvili, alumna et Présidente

Diplômée de Sciences Po en 1972, professeure à Sciences Po entre 2006 et 2015, Salomé Zourabichvili est la première femme élue présidente de Géorgie depuis le 28 novembre 2018. Mais aussi l’une de nos rares alumna femmes et cheffes d’État. À l’occasion de sa conférence du 18 février 2019 dans son alma mater, retour sur la brillante trajectoire d’une étudiante prometteuse, et timide. 

C’est une jeune fille de tout juste 17 ans qui franchit les portes du 27, rue Saint-Guillaume en septembre 1969. Sa mention Bien au Baccalauréat vaut à Mlle Salomé Zourabichvili le “privilège” d’une “admission directe” dans la “terrible” Année Préparatoire, prestigieuse et exigeante propédeutique puisqu’un élève sur deux seulement était admis à poursuivre en “cycle du diplôme”. 

Intelligente et réservée

La jeune étudiante sort victorieuse de cette redoutable année. À l’examen final de mai 1970, elle planche sur le sujet “Révolution et contre révolution en Europe de 1917 à 1923”, qui lui ouvre les portes de Sciences Po. Le thème résonne d’un écho tout particulier pour une Zourabichvili : sa famille s'est établie en France dans les années 20 après avoir été chassée de Géorgie par l’occupation soviétique... 
Après avoir subi l’épreuve des “questions multiples” - une sorte de quizz façon “Sciences Po” qui soumettait les étudiants à des dizaines de questions de connaissance allant de “Date et importance de l’encyclique Rerum Novarum” à “Qu’est-ce que le Kulturkampf?” en passant par “Citez les principales réformes du tsar Alexandre II” - Salomé Zourabichvili obtient son précieux sésame. “Étudiante très intelligente qui a rapidement assimilé la méthode en acquérant par ailleurs de solides connaissances”, écrit un de ses professeurs en guise de satisfecit. Elle rejoint la “Section internationale”, laboratoire pionnier de l’internationalisation de Sciences Po et voie royale de formation des futurs diplomates, qui n’attire cependant qu’une petite minorité des 4000 étudiants des années 1970. On y “orientait” à l’origine souvent les jeunes filles, “tentées par l’interprétariat et le mariage”, ricane-t-on au sein d’une école où les filles se font péniblement une place (elles ne forment encore pas tout à fait le tiers des effectifs). S’y retrouvent également les rares étudiants étrangers inscrits en formation diplômante. 

Difficile pourtant d’imaginer que la voie de l’international ait été un choix imposé ou par défaut pour Salomé Zourabichvili, qui entame là une trajectoire d’une implacable cohérence. Elle suit les cours d’éminents professeurs des années 1970 et se forme au contact du  maître de l’histoire des relations internationales Jean-Baptiste Duroselle, de l’historien et démographe Louis Chevalier. Elle suit également les enseignements des deux seules femmes des années 1960 titulaires d’un cours magistral, Suzanne Bastid en Droit international public et Hélène Carrère d’Encausse, dont elle est la cousine germaine et avec laquelle elle partage en héritage familial cet intérêt pour l’Union soviétique et les contrées les plus reculées de l’Empire.

Un brillant cursus honorum de diplomate

Les séminaires de la célèbre soviétologue, ses conférences sur la “Politique extérieure de l’URSS”, “L’économie et la politique de l’URSS”, “Le bilan du XXe Congrès” , “Le marxisme” ou “Le phénomène révolutionnaire” l’ancrent dans son passé familial et préparent l’avenir. Elle passe ainsi son oral d’histoire sur “La doctrine soviétique de la coexistence pacifique” devant Pierre Milza. Diplômée en juillet 1972, elle préfigure les parcours des étudiants d’aujourd’hui en rejoignant l’Université Columbia pour poursuivre ses études, avec la bénédiction du Secrétaire Général de l’IEP, René Henry-Gréard, qui vante dans la lettre de recommandation adressée à ses collègues américains les qualités “au-dessus de la moyenne” de cette étudiante "timide" qui promet le meilleur. 

Son avis fut prémonitoire. Après Columbia, Salomé entame en 1974 un brillant cursus honorum diplomatique. Rome, New York, Paris, Washington, Vienne, N’Djamena, Bruxelles : ses responsabilités lui font faire le tour du monde pendant près de 20 ans. De retour à Paris à partir de 1996, elle évolue au sein du ministère des Affaires étrangères, de la Défense, et collabore avec l’OTAN, avant de devenir en 2003 ambassadrice en Géorgie, et d’inaugurer une longue série de titres de “première”. 

Madame la Présidente

Première femme de Géorgie à être nommée ministre des Affaires étrangères en 2004, elle est aussi la première “étrangère” (de nationalité française) à obtenir la double nationalité, après avoir obtenu l’aval du Président Jacques Chirac et du Parlement géorgien. Après avoir étudié la théorie des relations internationales et la politique extérieure de l’URSS, la voici à la manœuvre dans le dialogue avec le voisin russe. Démise de ses fonctions en 2005, elle démarre en 2006 deux nouvelles carrières : celle de femme politique en Géorgie… et celle d’enseignante à Sciences Po, où elle donne des cours jusqu’en 2014 au sein de l’École des affaires internationales (PSIA) et en premier cycle, au Collège universitaire.

Bouclant la boucle, après avoir étudié comme élève la constitution de l’Empire soviétique, la voici de retour pour analyser en professeure sa décomposition : elle enseigne entre autres la politique étrangère des grandes puissances, l’espace post-soviétique tiraillé entre Europe et Asie, les “nouvelles démocraties”, l’art de la diplomatie. L’un de ses étudiants fait part de son enthousiasme relatif à “l’excellente analyse de quelqu’un qui prenait part directement dans les événements en question, qui nous incitait à proposer et à imaginer des solutions.” Il ne croyait pas si bien dire. Salomé Zourabichvili devient députée géorgienne en 2016 et se présente à l’élection présidentielle de 2018, qu’elle remporte avec 59% des voix, devenant la première femme présidente du pays. Elle est également, à ce titre, la première alumna à cumuler le titre d’alumna, d’ancienne enseignante, et de présidente d’un État. 


Pour aller plus loin :

L’argent des ménages, un objet politique

L’argent des ménages, un objet politique

États-Unis, 2008  : des panneaux “For Sale” poussent aux portes de milliers de pavillons, devenant le symbole du surendettement - quasi forcé - des ménages. Mais la crise des subprimes, aussi scandaleuse qu’elle soit, cache une vérité plus durable : celle des foyers qui s’endettent pour se soigner, des étudiants empruntant pour payer leurs études et dont la dette équivaut aujourd’hui à 75% du PIB états-unien. Si, en France, l’État-providence protège encore de tels phénomènes, il n’en reste pas moins que la question se pose. Désireux d’y répondre, les pouvoirs publics mettent en place de nouvelles politiques de l’argent. Quelles sont-elles et que nous disent-elles de l’État et de la société ? Analyse par Jeanne Lazarus, sociologue de l’argent, chargée de recherche CNRS au Centre de sociologie des organisations.

Lire la suite
Stiglitz et Zelizer, docteurs honoris causa

Stiglitz et Zelizer, docteurs honoris causa

La sociologue Viviana Zelizer et l'économiste Joseph Stiglitz se sont vus décerner le titre de docteur honoris causa de Sciences Po, au cours d'une émouvante cérémonie le mercredi 13 novembre 2019. Cette distinction récompense les deux chercheurs ; la première en tant que fondatrice de la sociologie économique et le second comme figure de la nouvelle économie keynésienne. Ces précieux apports à leurs disciplines respectives ont été soulignés lors des éloges prononcés par Jeanne Lazarus et Jean-Paul Fitoussi.

Lire la suite
En chantier

En chantier

A la rentrée 2021, Sciences Po verra le déménagement d’une partie de ses activités sur le site du 1, place Saint-Thomas d’Aquin à Paris : l’ancien hôtel de l'Artillerie aura achevé sa mue pour devenir le coeur du futur campus parisien. Mais, pour le moment, le lieu est le terrain de jeu des pelleteuses et des hommes de l’art. Notre photographe, Martin Argyroglo, s'est baladé sur le chantier.

Lire la suite
150 étudiants de Sciences Po au Paris Peace Forum

150 étudiants de Sciences Po au Paris Peace Forum

Du 11 au 13 novembre 2019, se tient à Paris la deuxième édition du Paris Peace Forum. Initié par le président Emmanuel Macron et co-organisé par 8 membres fondateurs dont Sciences Po, ce forum réunit de nombreux acteurs de la gouvernance mondiale. 30 chefs d’État et 150 étudiants de l’École des affaires internationales de Sciences Po (PSIA) ont répondu présents.

Lire la suite
Quels financements publics pour les énergies renouvelables en France ?

Quels financements publics pour les énergies renouvelables en France ?

En France et dans le monde, le développement des énergies renouvelables électriques s’est jusqu’à présent largement appuyé sur des mécanismes de soutien public. Ces mécanismes financent généralement la différence entre la rémunération de leur production sur le marché de l’électricité et le prix cible garanti par l’État au producteur renouvelable. Alors que la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) vise à multiplier par trois les capacités de production éoliennes et photovoltaïques en dix ans et que, dans le même temps, les coûts de production de ces technologies sont amenés à baisser, quel besoin de financement public pour les énergies renouvelables électriques peut-on anticiper ?

Lire la suite
Joseph Stiglitz, l'économie contre les inégalités

Joseph Stiglitz, l'économie contre les inégalités

Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie, séjourne ce semestre d'automne à Sciences Po, partageant à cette occasion ses travaux avec les étudiants et les chercheurs de l'établissement. L'économiste se livre ainsi sur son parcours et sa carrière, mais aussi sur ses inspirations, ses rapports à l'œuvre de Keynes et ses convictions pour de meilleures politiques publiques, luttant de manière efficace contre les inégalités.

Lire la suite

"Sciences Po, c'est le Harvard français"

La Mastercard Foundation, en partenariat avec Sciences Po, attribue des bourses qui permettent d’accompagner et de former des étudiants du continent africain talentueux et engagés. Témoignages d'étudiants bénéficiaires de ce dispositif.

Lire la suite
Make it Work : Sciences Po s'engage pour le climat

Make it Work : Sciences Po s'engage pour le climat

Suite à l’annonce de Frédéric Mion, en mars 2019, Sciences Po s’engage pour le climat à travers un ensemble d’initiatives éco-responsables regroupées sous le programme “Climate Action: Make it Work”. Programme événementiel dédié, audit des enseignements, plan d'action écoresponsable, consultations en ligne : toutes les communautés de Sciences Po sont invitées à devenir des acteurs engagés pour mener la transition écologique.

Lire la suite
Eric Vinson : “Le droit de croire ou de ne pas croire”

Eric Vinson : “Le droit de croire ou de ne pas croire”

Destinée aux ministres du culte, aux cadres des communautés religieuses et aux professionnels travaillant autour du fait religieux et de la laïcité, “Emouna” est une formation unique dans le paysage universitaire français. Ce programme propose en effet à ses étudiants de découvrir l’environnement politique et institutionnel qui entoure les pratiques religieuses, la laïcité et les différentes religions. Le tout, dans une perspective interdisciplinaire et non-confessionnelle. Qu’est-ce qu’un programme laïque sur les religions ? Qu’y apprend-on ? Depuis 2018, Eric Vinson, spécialiste du fait religieux et de la laïcité, est le responsable pédagogique de cette formation. Il nous explique le sens d’Emouna.

Lire la suite