Politique africaine : “Analyser l’Afrique par le bas”

Créée en 1980 par Jean-François Bayart avec une dizaine d’autres chercheurs - dont plusieurs membres du Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI) - le revue Politique Africaine s’inscrit depuis ses débuts dans la volonté d’apporter un nouveau regard sur l’Afrique, plus innovant et proche du terrain. Sa directrice de publication, Sandrine Perrot, nous explique la vision et la ligne de cette revue soutenue depuis son origine par Sciences Po.

Dans quel contexte et avec quels objectifs la revue Politique africaine a-t-elle été créée ?

Politique africaine est en soi une véritable aventure éditoriale menée par de tous jeunes chercheurs. Jean-François Bayart au CERI, avec ses collègues du groupe d’analyse des modes populaires d’action politique, mais aussi Christian Coulon au Centre d’études d’Afrique noire de Bordeaux, François Constantin à Pau, Jean Copans, Jean-François Médard, Marie-Claude Smouts,Yves-André Fauré, Alain Ricard, Rob Buijtenhuijs etc., venaient tous d’être recrutés et avaient soif d’émancipation disciplinaire et politique.

Il ne faut pas oublier qu’à l’époque les études africaines étaient en train de se faire. On avait d’un côté l'anthropologie très fortement marquée par l'expérience coloniale et puis, d'un autre côté, des sciences sociales qui ne prenaient pas réellement en compte l'Afrique et la laissaient en marge, comme un terrain exotique faisant plus valeur d'exception que de cas d’étude à prendre en compte.

Lorsque la revue a été fondée, l’idée était de rompre avec la vision africaniste d'antan, de s’autonomiser des réseaux politiques de la Françafrique alors encore très présents dans le champ des études sur l’Afrique, de faire bouger les frontières géographiques (en élargissant celles du « pré carré » notamment) et aussi de décloisonner les disciplines. La revue comptait à la fois des internationalistes, des anthropologues, des politistes, des géographes etc.

Mais surtout, nous étions portés par cette idée de regarder l'Afrique autrement, en replaçant les acteurs au centre de l’analyse, en nous intéressant à la quotidienneté des relations de pouvoir, aux pratiques sociales.

Il s’agissait de regarder le politique « par le bas », ou plus exactement de faire dialoguer le haut et le bas pour s’affranchir des analyses surplombantes et rompre, ainsi, avec un savoir sur l’Afrique qui était à ce moment-là dominé par les juristes, notamment les constitutionnalistes. Ceux-ci avaient souvent été requis par les jeunes Etats africains indépendants pour rédiger leur Constitution et ils avaient des analyses extrêmement formelles de l'Etat. Politique africaine est une revue qui au contraire attache une grande importance au terrain.

La revue a constamment cherché à renouveler les approches et à sortir des sentiers battus de la littérature « mainstream ». Pendant la période où Roland Marchal a dirigé la revue, par exemple, nous avons publié énormément d’articles sur les conflits, sur la sociologie de ces conflits, avec toujours une volonté de décentrer le regard et d'apporter des analyses de terrain qui questionnaient ou remettaient en question les grandes théories classiques sur la guerre. Je pourrais également évoquer tous les débats autour de la citoyenneté, avec par exemple des dossiers consacrés aux parlements de rue. Je pense aussi au numéro sur la matérialité du vote, ou encore le numéro 100 « Cosmopolis : de la ville, de l'Afrique et du monde ». L’idée était toujours la même : remettre au centre du débat des objets qui étaient dans le hors-champ de la science politique et revisiter les objets canoniques de la science politique de manière plus innovante.

Comment cette ligne perdure-t-elle aujourd’hui ?

Cette ambition heuristique est restée la même. Il ne s’agit plus maintenant de banaliser l’Afrique ou de la faire entrer dans le champ des sciences sociales. Mais aujourd’hui encore, ce qui nous anime, c’est la volonté d’être attentifs aux germinations d’approches nouvelles. Nous prêtons une attention toute particulière aux écrits des jeunes chercheurs, au renouvellement des regards, aux nouveaux objets. Nous avons récemment publié un numéro qui relit l'œuvre majeure du philosophe camerounais Eboussi Boulaga, très critique des pratiques philosophiques continentales, pour repenser les devenirs, existentiels et politiques, de l’Afrique. Nous avons consacré un autre numéro aux mobilisations de la pensée de Fanon dans les revendications sociales actuelles. Les numéros sur l’ordinaire de la folie ou l’Afrique carcérale constituent chacun un apport original aux débats scientifiques sur l’Afrique.

Cette approche est centrale dans une période où les études africaines sont extrêmement vivaces, avec de nouveaux auteurs et même une relance du débat sur « Qui écrit l'Afrique ?» et « Qui parle d'Afrique et à qui ?».

Je fais évidemment référence ici à toutes les discussions sur la décolonisation des savoirs - dans lesquels nous ne nous reconnaissons pas non plus totalement parce que c’est un débat qui réifie, parfois, l'origine des auteurs et leur légitimité à écrire ou non.

Mais ces discussions restent indispensables en ce qu’elles touchent la question de la publication et de la circulation des savoirs sur l'Afrique, des lieux de production du savoir sur l'Afrique.

Quels sont les défis que la revue devra relever dans les prochaines années pour garder cette identité ?

Notre grand défi va d’abord concerner la place de l’empirisme dans la revue - c'est-à-dire notre capacité à construire nos analyses à partir du terrain. L’accès au terrain est rendu fragile, voire se ferme, non seulement en raison des restrictions sanitaires mais aussi par les contractions autoritaires de certains régimes. La question à laquelle il faut être vraiment attentifs, c'est : comment continuer à faire du terrain ? Comment continuer à travailler avec ou à valoriser les chercheurs, sur place, qui sont de plus en plus pris à partie par les régimes au pouvoir, qui sont contraints dans leurs recherches, qui ne peuvent ni dire, ni écrire ce qu'ils veulent ?

Ensuite, si le défi en Europe n’est plus tant celui des carcans disciplinaires ou des interférences politiques (encore que la vigilance reste de mise), il est aujourd’hui celui de la contractualisation des projets et du financement de la recherche. Ces modes de financement, de plus en plus privés, impactent le choix de nos objets d'étude et surtout la manière dont nous réalisons nos recherches.

Le défi est aussi celui d’une standardisation de la recherche et des écrits scientifiques qui tend à s'imposer. Quand on regarde les premiers numéros de Politique Africaine on avait des textes courts, longs, des essais, des coups de gueule, des débats, des entretiens, des extraits de documents etc. Jean-François Bayart aime à dire en plaisantant que c'était très « foutraque ». Mais nous proposions une immense diversité de formes de l’écrit et en ce moment, nous luttons beaucoup pour résister à la standardisation des articles scientifiques, pour garder cette latitude de publier autre chose, des textes parfois un peu plus polémiques, des textes un peu plus courts, des documents.

L’enjeu est là aujourd’hui : dans la pérennité de la diversité, la diversité des savoirs, des regards et de leurs formes d’expression.

La vraie question qui sous-tend tout cela est donc celle de la circulation des connaissances, des traditions académiques et des lieux de production du savoir.

C’est bien sûr une question qui dépasse complètement l’échelle de notre revue : je veux parler ici des effets des inégalités structurelles profondes entre les universités africaines et européennes en termes de moyens de production des savoirs et du soutien à la recherche en particulier dans les universités africaines francophones dont les budgets ont été mis à mal par les plans d’ajustements structurels à partir des années 1980. Sans compter les difficultés des procédures d’obtention des visas qui réduisent la mobilité des chercheurs du continent et qui là aussi est pour nous une lutte continue.

Mais au sein de notre revue il nous semble indispensable à notre hauteur de participer, en bon colibri, à l’entretien de ce microbiote scientifique, la vivacité et la diversité des sciences sociales en multipliant les rencontres, les mises en débats et aussi en partie en déplaçant leur centre de gravité. Pour les 40 ans de Politique Africaine, par exemple, nous avons commencé à mettre en place des débats sur le continent africain lui-même, afin de présenter nos numéros, mais aussi de générer des échanges qui pourraient conduire à des publications dans notre revue. Nous avons animé également, en partenariat avec des universités locales au Maroc, au Sénégal, au Cameroun, en Côte d’Ivoire, des ateliers d'écriture pour les jeunes chercheurs, qui sur le continent n’ont pas forcément de support éditorial pour le faire. Ce qui est là aussi une autre question. Plusieurs membres de notre comité de rédaction et l’une de nos rédactrices en chef enseignent dans une université du continent.

Cette mise en débats des numéros, l’animation des discussions scientifiques, cette conversation des traditions académiques, la mise à l’épreuve des théories sur les terrains africains concernés, participent de notre idée de construire une science vivante, de la réinvention intellectuelle permanente de la revue. Et ces collaborations sont à l’évidence un élément essentiel dans la construction commune et continue des savoirs et dans la diversité de leur production.

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