Plus près des étoiles : Emmanuel Macron à Versailles

Par Bruno Cautrès (CEVIPOF). On aurait tort de dater l’affirmation de la prééminence présidentielle sur les lignes d’action du gouvernement et de la majorité parlementaire, que le discours d’Emmanuel Macron devant le Congrès réuni lundi 9 juillet à Versailles traduisait parfaitement, de la présidence actuelle ou même de celle de Nicolas Sarkozy, que l’on qualifia alors d’« hyper-président ».

Si le quinquennat actuel a accentué la présidentialisation de nos institutions, c’est en fait tout l’édifice de la Ve République, notamment depuis l’élection du président de la République au suffrage universel, qui est construit sur cette prééminence. Si la possibilité, pour le chef de l’État, de s’exprimer devant le Congrès réuni à Versailles, a renforcé la dimension symbolique de cette prééminence, c’est avant tout par la possibilité de venir physiquement en personne s’exprimer.

Avant la réforme constitutionnelle de 2008, qui lui donna cette possibilité, le chef de l’État pouvait adresser aux Assemblées un message écrit lu par le président de l’Assemblée concernée. Ainsi, le 8 juillet 1981, juste avant le discours de politique générale de Pierre Mauroy, François Mitterrand adressa-t-il un message à l’Assemblée nationale dans lequel le lien entre le programme présidentiel et l’agenda de travail des députés nouvellement élus était exprimé de manière nette :

« Le changement que j’ai proposé au pays pendant la campagne présidentielle, que les Françaises et les Français ont approuvé, que la majorité de l’Assemblée nationale a fait sienne, commande désormais nos démarches. J’attache à cette observation d’autant plus d’importance que le rôle du Parlement, voter la loi et contrôler l’exécutif, est appelé à s’élargir non seulement parce que le fait doit rejoindre le droit, mais aussi parce que j’attends des institutions, toutes les institutions, qu’elles participent à l’œuvre de redressement national. J’ai dit à plusieurs reprises que mes engagements constituaient la charte de l’action gouvernementale. J’ajouterai, puisque le suffrage universel s’est prononcé une deuxième fois, qu’ils sont devenus la charte de votre action législative. Vous les connaissez et je n’y reviens pas. »

On retrouve bien ici la trame narrative que tous les Présidents de la République ont en fait livrée de leur action : leur élection vaut approbation de tout leur programme, elle fixe la feuille de route, commande l’action du premier ministre et du gouvernement qui, de son côté, procède à la mise en œuvre et au paramétrage des réformes.

Dans cet argumentaire, imparable au plan institutionnel, tout repose sur l’idée d’une élection-validation de tout le programme présidentiel. C’est bien cette trame qu’a utilisée hier Emmanuel Macron, revenant au début de son discours sur le lien entre son élection et son bilan d’un an : « Je n’ai rien oublié », a-t-il martelé afin de rappeler à tous – électeurs, parlementaires, gouvernement – que c’est bien de lui et sa campagne électorale que tout procède.

On peut se demander si Emmanuel Macron interprète cette partition classique de la Ve République de manière différente de ses prédécesseurs et ce que son discours d’hier nous révèle de sa pensée et sa vision de son rôle.

Le Président d’un château à l’autre

Il est difficile de séparer le locuteur du rôle institutionnel qui lui fait franchir les grilles du Château de Versailles. Nulle surprise si le monarque républicain exerce ses pouvoirs en son lieu et son transport d’un château vers l’autre ne change rien de fondamental à l’ordre des choses : d’une certaine manière, on pourrait même soutenir l’idée d’un progrès du fonctionnement de nos institutions puisque c’est au grand jour que le Président vient affirmer sa dominance sur le Parlement.

Mais, dans le cas d’Emmanuel Macron, cette séquence institutionnelle et politique vient fortement en écho du style présidentiel qu’il veut nous montrer : impérial, magistral, visionnaire. Tout a été dit sur cette question depuis plus d’un an : on compare souvent Emmanuel Macron au fondateur de la Ve République ou à Napoléon. Mais on utilisait déjà la métaphore du « Pont d’Arcole » pour Nicolas Sarkozy et l’on comparait François Mitterrand au Sphinx de Gizeh, énigmatique et tout-puissant.

Le discours prononcé à Versailles ne va pas, loin s’en faut, conduire à atténuer le magistère présidentiel de nos institutions. Interprété par Emmanuel Macron, il prend même un reflet flamboyant. Au-delà des éléments programmatiques et des lignes directrices de l’action publique annoncée, il nous donne à voir un Président qui se veut au-dessus des autres.

Un « performeur » : les respirations ou légères pauses de quelques secondes après l’énoncé des passages les plus longs et les plus denses du discours soulignaient que le Président se sentait accomplir une performance d’élocution. Ces courtes secondes étaient comme des moments de dialogue avec l’histoire de France : le Président donnait le sentiment de mesurer le caractère historique de son propos, de vouloir en faire partager la solennité avec les parlementaires.

On ressentait parfois un trouble : pourquoi une telle emphase ? Qu’est-ce qui se cache derrière l’exposé brillant, la capacité étourdissante à enchaîner les mots, les idées, les concepts ?

Viser plus haut, plus loin, plus fort

Le contenu également se situait dans un registre de performance : viser plus haut, plus loin, plus fort que tous les autres. Le « retour de l’héroïsme en politique », que le Président appelait de ses vœux, dans l’interview (de 15 pages) donnée au Point, en août 2017, est le retour du pouvoir magique que le Président attribue aux mots et aux prises de paroles : finis les « renoncements », finis « les petits arrangements » et le jeu « petit bras », comme l’on dit au tennis (que le Président pratique) !

La politique est de retour, mais une politique qui se pense et se veut inspirée par les plus hautes ambitions intellectuelles : aider la France à ouvrir les yeux sur le monde qui a changé et tourner le dos aux faux-semblants, aux illusions et aux hypocrisies d’une « société des statuts » et des rentes de situation. Le héros stendhalien est toujours prêt au combat contre le conservatisme, le vrai, pas celui des idéologies du « monde d’avant ».

L’énergie et le volontarisme que se dégagent incontestablement du propos présidentiel (notamment dans ce type de circonstances où la solennité permet la dramaturgie) sont, à dire vrai, assez fascinants : nous sommes tous, analyses et observateurs de la vie politique, fascinés depuis plus d’un an…

Cette fascination est peut-être l’objectif visé par la communication présidentielle : définir totalement l’espace du débat public, tout cadrer, tout embrasser, tout réformer, tout refaire – de la toiture des relations internationales et européennes de la France à celui fragile des Français qui sont exposés aux dures réalités de l’économie ouverte et globalisée.

Appétit réformateur

Cet appétit réformateur sans limites s’est à nouveau affirmé devant le Congrès à Versailles, malgré la confession de départ sur le thème du Président qui doute, qui ne peut pas tout et qui ne réussit pas tout. Il y eut un moment où le propos sembla s’emballer : le nombre de chantiers à ouvrir, de problèmes et de défis à relever, de réformes et de catégories de Français concernés éloigna progressivement le propos de l’humilité revendiquée au départ.

C’est là tout le paradoxe du propos présidentiel : il serait tout à fait désespérant que le Président nous explique que rien ne peut être fait, mais n’est-il pas troublant que tant de promesses et d’idéaux libérateurs puissent être mis en œuvre à l’échelle des trois ans et demi qui lui restent ? Qui ne serait pas d’accord avec l’objectif d’aider les plus démunis d’entre nous à échapper aux mécanismes socio-économiques qui brisent des vies ? Mais ces mécanismes ne parlent-ils pas des inégalités profondes du type de système économique dans lequel nous vivons, celles qui constituent les piliers d’une économie de marché qui segmente, trie, classe les individus ? Rien pour le moment, dans la vie réelle des Français, n’est venu inverser ou corriger fondamentalement les choses à cet égard.

On retrouve ici toute la difficulté pour Emmanuel Macron d’expliquer le changement de paradigme qu’il propose – la « révolution » dont parle son livre-programme – publié en 2016, alors même que les inégalités produites, résultats de « l’ancien monde », continuent largement de baliser le destin des Français.

Refaire le match du second tour

Le discours du 9 juillet croise plusieurs fois cette relative tension et contradiction : le début ne nous parle que du second tour de la présidentielle. Le premier tour, en quelque sorte, n’a pas eu lieu. En résumant son élection au clivage des « modernistes » contre les « conservateurs » et en repliant la temporalité de son élection sur le seul second tour, Emmanuel Macron souhaite tourner le dos aux « passions tristes », une expression qu’il n’a pas utilisée mais qui était largement présente de manière sous-jacente.

Interpellé avec force par Edwy Plenel lors de son entretien face au directeur de la rédaction de Médiapart et à Jean‑Jacques Bourdin, Emmanuel Macron avait réfuté l’argument de sa base électorale du premier tour tout en rappelant que les élections législatives avaient ratifié le choix majoritaire sur son programme. Là encore l’argument institutionnel est imparable ; mais l’argument politique n’en est pas moins préoccupant pour le chef de l’État. C’est effectivement bien dans les électorats qui ne se sont pas portés sur lui au premier tour et/ou dans les électorats qui l’ont rejoint au second tour que les effets de déception se font sentir aujourd’hui. Les électeurs commencent, en fait, de moins en moins à rejouer le match du second tour.

Ultime paradoxe du verbe présidentiel, riche, dense et tout à sa cohérence : si tout repose sur l’affirmation d’une incurie radicale de ses prédécesseurs, il va devenir de plus en plus difficile au fur et à mesure de ces rendez-vous annuels de Versailles de tout expliquer par ce passé. Les éléments prospectifs d’une « nouvelle révolution française » et d’une « nouvelle abolition des privilèges » devront bien céder la place aux éléments rétrospectifs sur les résultats tangibles.

Mais, après tout, le discours politique héroïque puise son ressort dans un autre paradigme que celui de la causalité ; il est plus proche du discours mythologique, autoréférencé, à la fois cause et effet et qui n’a pas nécessairement besoin de validation empirique.

Il est fort possible que la structure narrative de ce discours ne change pas fondamentalement d’une année sur l’autre : « The sky is the limit », se donnait comme horizon Emmanuel Macron dans un entretien au Un en 2016, un dialogue avec les étoiles, le firmament et le champ de tous les possibles, incroyable métaphore d’une volonté de pousser les murs et de refuser la cage de fer qui transforme l’or de la campagne électorale en plomb quelques années plus tard.

The ConversationRendez-vous dans un an, à Versailles ! Et avant, rendez-vous le 26 mai 2019 pour les élections européennes… Les étoiles, encore et toujours !

Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF) en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes portant sur la participation politique, le vote et les élections (Panel électoral français de 2002 et Panel électoral français de 2007, Baromètre politique français). Il a développé d’autres directions de recherche mettant en évidence les clivages sociaux et politiques liés à l’Europe et à l’intégration européenne dans les électorats et les opinions publiques.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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