Les citoyens face au Covid-19 : une comparaison mondiale

Analyser les réactions d’une population à la pandémie est indispensable. Mais pour en comprendre les fondements, comparer les réactions de plusieurs pays est également essentiel. C’est ce qu’a entrepris le CEVIPOF en mettant en place le projet “Citizens’ Attitudes Under the COVID-19 Pandemic”, qui repose sur des sondages conduits dans 18 pays - du Canada à l’Afrique du Sud en passant par la France ou la Nouvelle Zélande.

D’une ampleur inédite, cette enquête permet de comprendre les comportements des citoyens face aux décisions politiques et institutionnelles en matière de santé, d'économie, ou encore de libertés civiles. Autant de données qui seront précieuses pour guider les pouvoirs publics dans leurs choix. Entretien avec Martial Foucault, directeur du CEVIPOF et coordinateur de l’étude avec Sylvain Brouard, directeur de recherche. 

Dans la tradition des enquêtes d'opinion menées par le CEVIPOF, vous avez lancé le  projet de  sonder la réaction des citoyens face au COVID-19. Quelles sont ses origines ? 

Le projet est né de réflexions que nous avons eu début mars avec des  collègues français et étrangers lors de la propagation de la pandémie COVID-19 en Europe, et en particulier en Italie. Nous avons réfléchi rapidement au dispositif d’enquêtes qu’il nous était possible de mettre sur pied pour comprendre ce qui, à l’époque, n’était pas encore une crise sanitaire mondiale, mais est rapidement devenue une crise inédite par la mise à l’arrêt de l’ensemble des systèmes de production. Notre ambition était de pouvoir capter/sonder les attitudes, les perceptions et surtout les réceptions de la menace du virus en tant quel tel. Nous voulions aussi saisir comment les citoyens évaluent  la gestion de la crise par les gouvernants et le rôle des scientifiques. L’urgence a été de sélectionner plusieurs pays, exposés au virus à des degrés divers mais aussi différents dans leur organisation politique (pays centralisé vs. fédéral, régime majoritaire vs. régime de coalition, etc.). 

Concrètement quels sont les objectifs de ce projet ? 

Le projet d’enquête, répliqué d’un pays à l’autre, poursuit quatre grands objectifs : 

  • Expliquer les raisons pour lesquelles les citoyens sont plus ou moins susceptibles d’appliquer les recommandations publiques sous certaines circonstances.
  • Approfondir les effets perçus du virus dans le quotidien des citoyens et comment ces derniers  réagissent aux discours des autorités publiques et autres leaders d'opinion.
  • Étudier les conditions dans lesquelles la période post-COVID-19 peut à la fois augmenter la fragmentation au sein des sociétés et affecter la cohésion sociale.  Cet aspect “prospectif” est rendu possible par la durée de notre enquête, qui se prolongera jusqu'à l’automne 2020. L'enquête fournira des informations sur les attentes des citoyens en terme de transformation des sociétés et sur les désordres économiques auxquels ils seront confrontés après l’épidémie.
  • Étudier la réaction des citoyens face à la crise en termes de bien-être économique, de préférences sur le rôle de l'État, d’acceptabilité sociale des mesures de restriction, et de rapport au travail... 

Sur le plan national, cette enquête, menée de façon hebdomadaire,  en est actuellement à sa 5e édition. Qu'a-t-elle révélé de majeur ?

En France, nous avons adopté un dispositif unique de suivi hebdomadaire autour de quelques questions qui peuvent varier dans le temps. Par exemple, nous avons  observé la très forte sensibilité du jugement des Français à l’action de l’exécutif au fil des prises de parole et des mesures de confinement. Contrairement à d’autres pays, le niveau d’obéissance a été progressif, pour culminer après 3 semaines à plus de 90% de respect des mesures gouvernementales. Autre résultat important, sur le terrain des affects cette fois-ci. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les Français expriment un niveau plus important de colère que d’anxiété à propos de la gestion de la crise. Enfin, des différences importantes apparaissent entre hommes et femmes sur la perception de la crise. Paradoxalement, alors que la mortalité du coronavirus touche avant tout les hommes, ce sont les femmes qui présentent les formes les plus aiguës en matière d’isolement social et sont plus respectueuses des mesures sanitaires.

Voyez-vous émerger de nouveaux enjeux qui pourraient s’inscrire dans la durée ? 

Il est encore trop tôt pour parler de changements structurels dans la société française. Le confinement joue un effet “mise sous cloche” qui rend invisibles beaucoup des conséquences à moyen et long terme. Si l’intervention de l’État par ses filets de protection dans un monde à l’arrêt produit des effets réels d’amortissement, elle ne pourra s’inscrire dans la durée. Sauf à repenser le rôle de l’État-providence qui ne peut seulement être réparateur en période de crise mais aussi protecteur en anticipant de tels chocs. D’ailleurs, aujourd’hui, il est frappant d’observer qu’il y a trois ans 76% des personnes souhaitaient une diminution du déficit budgétaire et qu’elles ne sont plusque 39% aujourd’hui.

Ce projet a une dimension internationale importante. Or d’un pays à l’autre, les situations sont très variées. Comment faire en sorte que les résultats puissent être comparés ? 

La dimension internationale et comparée du projet participe d’une meilleure connaissance des traits communs aux pays qui connaissent une exposition différenciée au COVID-19. C’est d’ailleurs dans cet esprit que nous avons souhaité intégrer à côté de 8 pays européens, 7 pays africains mais aussi le Brésil, le Canada, les états-Unis, l’Australie ou encore la Nouvelle-Zélande. La logique de comparaison consiste à travailler avec chaque collègue étranger sur l’adaptation d’un même questionnaire à des contextes nationaux différents.

Votre idée est aussi de permettre aux pouvoirs publics d’exploiter les résultats afin d’améliorer les réponses qu’ils donnent à la crise. Quelles réceptions en attendez-vous ? 

Oui, nous avons décidé de permettre l’accès immédiat de nos données brutes pour le cas français, vague après vague, pour installer ce projet à l’aune d’une mission de service public de la recherche. Cela demande beaucoup d’efforts humains et financiers pour généraliser cette démarche à tous les pays enquêtés. Nous avons pu mettre à disposition via le site dédié au projet - Attitudes towards Covid-19 -  les premières analyses françaises et comparées. Le Conseil scientifique COVID-19 placé auprès du gouvernement a pu dans la production de certains de ses avis s’appuyer sur des éléments d’analyse que nous avons produits, en particulier autour de l’acceptabilité de l’usage du téléphone à des fins de contrôle des déplacements, ou encore à propos des effets du confinement sur le rapport à l’emploi salarié. 

Le projet “Citizens’ Attitudes Under the COVID-19 Pandemic” coordonné par Sylvain Brouard (CEVIPOF) et Martial Foucault (CEVIPOF) est soutenu par l’Agence Nationale de la Recherche. Il est réalisé en partenariat avec plus d’une dizaine d’organismes français et étrangers. 

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