Le rire, nouvelle dimension de l’humanitaire

Les organisations humanitaires sont connues pour les opérations de survie plus ou moins longues qu’elles conduisent : soigner, nourrir, mettre à l’abri, parfois éduquer. C’est bien entendu fondamental. Mais aujourd’hui, d’autres missions se mettent en place, comme celle de faire rire les enfants qui ont connu ou connaissent encore la guerre. C’est ce à quoi s’emploie l’association Clowns Sans Frontières, co-fondée par Antonin Maurel. Karoline Postel Vinay, spécialiste des relations internationales et chercheuse au CERI, s’intéresse à cette nouvelle façon d’agir. Entretien croisé. 

Comment vous est venue l'idée de créer Clowns Sans Frontières ?

Antonin Maurel : Ce sont deux amis clowns catalans qui m'ont proposé et convaincu de suivre cette idée. Ils avaient créé "Payasos sin Fronteras" en 1993 après avoir été invités à présenter leur spectacle dans une école en Croatie pendant le conflit en ex-Yougoslavie. La même année, nous avons organisé une première mission ensemble. J’ai ensuite fondé l’association en France avec ma famille. 

J’ai été sensibilisé dès mon plus jeune âge à ce genre de démarches solidaires. Notamment avec "le Grand Magic Circus" de Jérôme Savary, et les actions solidaires du "Théâtre du Soleil" d’Ariane  Mnouchkine ou de la compagnie Catalane "Els comediants". Il était naturel pour moi de suivre cette voie, mais si j’ai décidé le faire, c’est aussi parce que je pouvais compter sur ma famille et mes amis artistes. 

Je considère l’action humanitaire bénévole comme une chance, mais aussi comme un luxe. Le rire ou le fou rire d’un enfant spectateur n’est pas comme un applaudissement après une performance. Le rire sort de je ne sais où, et c’est pour moi le moment unique de la vie où l’on peut oublier que l’on peut mourir. Voilà ma raison principale d’agir avec Clowns Sans Frontières. 

Pourquoi vous être intéressée à ce type d'action ? 

Karoline Postel Vinay : Je m’intéresse au rire dans les relations internationales dans diverses situations, et notamment dans les contextes de post-conflit ou de post-catastrophe. Les clowns qui ignorent les frontières nationales s’appuient sur l’idée, ou l’hypothèse, de l’universalité du rire quels que soient ses codes, comme ceux  de la commedia dell’arte, qui est pourtant un art typiquement européen. De fait, au-delà des codes, la pratique de ces artistes met en évidence tout un ensemble d’enjeux politiques et éthiques : l’humour et les croyances, les différenciations de genre fille/garçon, la relation d’autorité adulte/enfant, et plus généralement l’exercice de l’autorité et la transgression. 

Concrètement, comment s'organisent vos activités ?

Antonin Maurel : Pour chaque projet, nous montons une troupe éphémère, qui crée un spectacle sur mesure à partir de numéros existants ou pas. La plupart du temps, nous incluons des artistes locaux à notre action. Depuis maintenant plus de dix ans, nous développons aussi des ateliers d’initiation dans nos missions et intégrons des artistes locaux à nos groupes pour partager les savoirs. 

Qu'est ce que cela apporte à la vision de l'humanitaire international ? 

Karoline Postel Vinay : Dans l’enseignement et la recherche sur l’humanitaire international, la question des enfants est certes présente, mais elle  traitée de manière secondaire. La formulation, relativement récente, de droits spécifiques de l’enfant, comme par exemple l’article 31 de La Convention internationale des droits de l'enfant (CIDE) qui établit le droit au jeu et l’accès à la culture, permet d’approfondir et d’élargir la notion "d'humain" dans l’humanitaire. 

L’action humanitaire s’en trouve redéfinie : elle implique de nouveaux acteurs - entendu ici dans les deux sens du terme - comme les artistes du cirque. Ces nouveaux intervenants s’insèrent dans le paysage complexe de l’humanitaire international – où l’on retrouve des militaires, des diplomates, des médecins, des donateurs – et en modifient certaines habitudes. 

Est-ce que la vision de la recherche sur vos activités est une valeur ajoutée ?

Antonin Maurel : Il me paraissait intéressant de confronter Clowns Sans Frontières à un réflexion politique, au sens noble du terme, à travers le regard des chercheurs et des élèves de Sciences Po. On nous regarde souvent comme des utopistes, ce que nous prenons comme un compliment, nous qui sommes sur le terrain. Et puis à la réflexion nous nous sommes dit : "Ne serait-ce pas l’école de la politique qui serait utopique" ? Nous ne doutons pas de notre action mais nous sommes constamment dans le questionnement, voire l'autocritique, et c’est ce qui nous a maintenu en vie depuis maintenant 26 ans. Nous ne faisons pas de politique, mais pour ne pas en faire, il faut en faire. Pour tenter d’éviter au mieux toute manipulation et récupération de notre action. Et dans le monde humanitaire, les tentatives sont nombreuses.

La  Convention internationale des droits de l’enfant est-elle appliquée ? Doit-elle évoluer ? 

Karoline Postel Vinay : La Convention a été unanimement signée par les membres des Nations Unies (seuls les Etats-Unis l’ont signé mais non ratifié), ce qui n’est pas le cas de tous les textes issus de l’ONU. En d’autres termes, c’est un texte consensuel dans son principe général. Son application effective, en revanche, varie beaucoup d’un pays à l’autre. Nombre de problèmes graves persistent : les enfants-soldats, les mariages forcés des filles, l’esclavage infantile… Mais la Convention a le mérite d’exister. C’est un outil utile sur lequel s’appuyer pour promouvoir des normes, et agir sur le terrain. 

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