Le pouvoir étudiant

En mai et juin, Sciences Po dévoile des documents et archives inédits sur les événements de mai 68 survenus dans ses murs. Photos, témoignages vidéos… L’ambition de cette série d’articles est de redonner la parole aux acteurs, de saisir l’événement sur le vif et de comprendre la parole de 68 autant que son contenu. Troisième épisode de “Ça s’est passé…” : le 16 mai 1968, les étudiants de Sciences Po, réunis en AG, prennent le pouvoir en votant la création d’un “Conseil étudiant”.

Principale revendication des étudiants de Sciences Po mobilisés, le « pouvoir étudiant » – désigné également sous le terme de « cogestion » – se gagne sur deux fronts : la remise en cause du monopole de la représentation étudiante jusqu’alors détenu par l’Amicale des Élèves, et la participation à la gouvernance de l’IEP, jusqu’alors concentrée entre les mains du directeur et du Conseil d’administration.

Les étudiants réunis en AG votent la poursuite de l’occupation et l’instauration de la cogestion

Le boycott des épreuves de langue et l’occupation qui s’en suit illustrent les tensions entre l’Amicale des Élèves de tendance « majoritaire » et apolitique, qui réclame la tenue des examens et la levée de l’occupation, et les étudiants favorables au mouvement national et local, réunis autour du Groupement d’Action Syndicale, rattaché à l’UNEF « minoritaire ». La convocation d’une Assemblée générale le 16 mai permet de départager les forces en présence : 2 500 élèves (sur les 3 800 inscrits à Sciences Po) se pressent dans les amphithéâtres et dans la Péniche sonorisée pour l’occasion. A l’issue de débats passionnés, un vote est organisé sous la surveillance des représentants des deux motions en lice et sur présentation de la carte d’étudiant. La motion J – qui réclame le report des examens, la poursuite de l’occupation, l’octroi des libertés politiques et syndicales et la mise en place d’un contrôle étudiant/professeur sur la direction – recueille une majorité significative (1 426 sur 2 446 votes exprimés).

Le pouvoir étudiant dans les archives de Sciences Po (diaporama)

Naissance d’une instance représentative, le “Conseil étudiant”

Conformément à ses termes, les étudiants sont invités les 17 et 18 mai à élire 178 délégués de conférences*, qui composent le Conseil étudiant (CE), dont la représentativité, bien que contestée par certains professeurs et étudiants, est  reconnue par la direction le 21 mai. Véritable instance parlementaire, le Conseil étudiant se réunit quotidiennement en séances publiques du 18 mai au 29 juin, discute et vote les motions et les rapports soumis par ses innombrables commissions thématiques (« femmes », « étrangers », « cogestion et autonomie », « contenu idéologique de l’enseignement », « avenir de Sciences Po », « examens à court terme », « examens à long terme », « cas particuliers », pour n’en citer que quelques unes). Véritable instance exécutive, le Conseil étudiant est doté d’un président (Alain Barrau), d’un secrétaire (Philippe Jaffré) et d’un secrétariat, ainsi que de services techniques (bureau de presse, service d’ordre, attribution des salles, etc.). Surtout, il désigne et contrôle les douze représentants étudiants siégeant au « comité paritaire des études » étudiant/enseignant (la direction y figure en simple observatrice) qui se réunit à partir du 28 mai et tient lieu de plateforme d’échanges et d’élaboration du statut de cogestion (matrice du nouveau statut de l’IEP de janvier 1969) et du texte sur les libertés politiques et syndicales, dont le Conseil étudiant fournit les premières versions.

« Travaux pratiques de démocratie », les efforts des commissions, du Conseil étudiant et du comité paritaire des études conduisent la direction à créer les nouveaux Conseils de direction et Commission paritaire de l’IEP et à octroyer les précieuses libertés syndicales et politiques. Au-delà des acquis de la lutte, les archives témoignent de l’intensité des réflexions et des débats, du sérieux et du légalisme de l’œuvre entreprise par le Conseil étudiant et ses commissions.

*41 délégués d’Année préparatoire, 64 délégués de deuxième année, 51 délégués de troisième année, enfin 22 délégués de Troisième Cycle/PrepENA.

Dossier documentaire réalisé par Marjorie Ruffin, archiviste à la Mission Archives et Marie Scot, historienne au Centre d’histoire de Sciences Po. Texte de Marie Scot.

Tous les épisodes de “Ça s’est passé en 68” :

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