Le mai des professeurs et des chercheurs

En mai et juin, Sciences Po dévoile des documents inédits sur les événements de mai 68 survenus dans ses murs. Photos, témoignages, archives… L’ambition de cette série d’articles est de redonner la parole aux acteurs, de saisir l’événement sur le vif et de comprendre la parole de 68 autant que son contenu. Sixième épisode de “Ça s’est passé…”, le 8 juin 1968, les enseignants de Sciences Po se réunissent pour la seconde fois en Assemblée générale. Leur action, conjointe à celle des étudiants, contribue à révolutionner leur statut au sein de l’école.

La fin d’une “école sans professeur”

La structuration d’un pouvoir enseignant en miroir du pouvoir étudiant, la création d’un corps de professeurs des universités titulaires affectés à l’IEP, enfin la démocratisation de la gouvernance des laboratoires de recherche de la FNSP constituent autant d’effets collatéraux, remarquables mais méconnus du mai étudiant. Les événements étudiants ont ainsi contribué à modifier structurellement le rapport de l’Administration à ses enseignants, autant que ces derniers ont été amenés à redéfinir leur rôle au sein de l’IEP et même leur métier.

Mai 68 a fait advenir un « pouvoir enseignant ». École « sans professeur », faisant appel à 450 enseignants vacataires issus des facultés de lettres et de droit, de la haute fonction publique et des administrations, du milieu économique et des syndicats professionnels, Sciences Po n’avait jusqu’alors jamais impliqué ses enseignants dans l’élaboration de l’offre d’enseignement et dans la gestion de l’IEP autrement qu’à titre individuel. La revendication étudiante de « cogestion » exigeant un « contrôle démocratique étudiants-professeurs (50 % – 50 %) sur l’ensemble des attributions de la Direction » (motion J) et l’intérêt bien compris de l’Administration de Sciences Po contribuent à doter ce groupe éclaté d’une représentation. Appelés par la direction à désigner leurs représentants par sections, par années et par corps, les enseignants élisent le 23 mai seize délégués siégeant au « comité paritaire des études » présidé par Alfred Grosser, directeur d’études et de recherches de la FNSP. Appelés à se prononcer une première fois sur le veto étudiant et la poursuite des négociations le 8-14 juin, et une seconde fois sur les textes relatifs à la cogestion et aux libertés politiques et syndicales, le 22 juin-1er juillet, le corps enseignant a joué un rôle de médiateur, de négociateur modérateur, voire d’arbitre.

Mai 68 : nos enseignants-chercheurs témoignent (vidéo)

À la recherche d’un compromis avec les étudiants

Son nombre, sa dispersion géographique et professionnelle, autant que l’occupation des locaux de la rue Saint-Guillaume, expliquent que sa réunion en assemblée générale ait été rare (23 mai et 8 juin) et que les échanges aient pris la forme de lettres-pétition, de motions et d’explications de vote envoyées par courrier. Ces documents constituent d’inestimables archives qui donnent à voir la diversité, voire les divisions, du corps enseignant quant aux interprétations et aux attitudes à adopter vis-à-vis des événements. Certes les enseignants ne désavouent jamais leurs seize délégués qui négocient directement avec les étudiants au sein de l’organisme paritaire des études, mais les hauts fonctionnaires, juristes de formation, n’ont de cesse de rappeler le statut « extra-légal » de cette même instance et des textes qu’elle produit. Certes la majorité des enseignants se dit favorable au dialogue avec les étudiants et accepte le principe d’une participation étudiante (selon des modalités variables), mais elle rejette toute mise en cause de l’autorité du directeur, tout veto étudiant, et le principe même de parité ou de cogestion. Les enseignants défendent également leur liberté académique et refusent tout droit de regard étudiant sur leur nomination. Enfin, un certain nombre d’entre eux s’inquiètent de la « politisation de l’IEP » qu’entraînerait l’octroi des libertés politiques et syndicales. En dépit de sa diversité, le corps enseignant a fait preuve d’une grande cohésion (comme en témoignent les résultats des deux votes entérinant à 66 % les compromis négociés par leurs mandataires, avec 83 % de participation) pour soutenir la direction et défendre ses prérogatives, tout en encourageant la poursuite des négociations avec les étudiants et la recherche d’un compromis sur les modalités de leur participation.

Le Mai des professeurs et des chercheurs (diaporama)

Si le corps enseignant de l’IEP a obtenu une reconnaissance statutaire à l’occasion de mai 68, les chercheurs des laboratoires de la FNSP ont également fait leur révolution pour réclamer une gestion plus transparente des recrutements et des carrières et une plus grande participation à la définition de la politique scientifique – obtenant la mise en place des conseils de laboratoire élus. Enfin, à la faveur de la loi Faure et des négociations entamées avec les pouvoirs publics, la direction de Sciences Po a obtenu l’affectation directe de professeurs titulaires à l’IEP qu’elle appelait de ses vœux depuis la fin des années 1950 : les premiers enseignants-chercheurs universitaires sont ainsi accueillis à la rentrée 1968, contribuant à structurer plus encore le tout jeune « pouvoir académique ».

Dossier documentaire réalisé par Marjorie Ruffin, archiviste à la Mission Archives et Marie Scot, historienne au Centre d’histoire de Sciences Po. Texte de Marie Scot.

Tous les épisodes de “Ça s’est passé en 68” :

Abonnez-vous à notre newsletter

La puissance des faibles : repenser les relations internationales

La puissance des faibles : repenser les relations internationales

Pour Bertrand Badie, la vision classique des relations internationales se fonde sur un schéma éculé, qui oublie l'histoire et la diversité des cultures. Les politiques étrangères qui s'en inspirent agissent dans un monde "qui n'existe pas", et commettent des erreurs aux conséquences dramatiques sur le fragile équilibre mondial. Le Professeur émérite à Sciences Po, l'auteur de L'hégémonie contestée, et tout récemment de Rethinking International Relations, montre que d’autres logiques peuvent se montrer plus déterminantes que la puissance.

Lire la suite

"Un cours comme un point d'interrogation"

Quoi de plus iconique qu’un cours sur “l’abécédaire du politique” à Sciences Po ? Un grand classique, certes, mais qui n’exclut pas l’originalité. En convoquant théorie politique, philosophie, littérature, et anthropologie, Astrid Von Busekist questionne le champ du politique et mène les étudiants vers une réflexion “un peu ordonnée” avec un seul credo : penser, c’est argumenter. 

Lire la suite
L’armée algérienne à l’épreuve du mouvement citoyen du Hirak

L’armée algérienne à l’épreuve du mouvement citoyen du Hirak

Par Luis Martinez (CERI) - Aux yeux de l’armée, le mouvement dit Hirak, qui balaie l’Algérie depuis maintenant près d’un an, exprime avant tout la colère du peuple à l’encontre du système Bouteflika – un système caractérisé par la présence au gouvernement de nombreux civils, souvent accusés de corruption. La réponse politique des militaires, qui tiennent les rênes du pays depuis la démission de Bouteflika en avril 2019, a donc été de mettre en place un gouvernement de technocrates présentés comme compétents et intègres. L’armée ne souhaite pas démocratiser le régime, mais seulement améliorer la gouvernance afin de pouvoir répondre aux besoins socio-économiques de la population.

Lire la suite
5 conseils avant les écrits

5 conseils avant les écrits

Samedi 22 et dimanche 23 février prochains, vous serez des milliers de candidats à plancher sur les épreuves écrites pour l’entrée en 1ère année à Sciences Po. C’est le moment d’avoir confiance en soi : voici quelques rappels utiles pour arriver sereins. 

Lire la suite
Fabrice Amedeo, de Sciences Po au grand large

Fabrice Amedeo, de Sciences Po au grand large

Diplômé de Sciences Po en 2002, Fabrice Amedeo a déjà plusieurs vies. Journaliste, auteur, et désormais navigateur au long cours, ce quarantenaire s'apprête à prendre le départ du Vendée Globe 2020 à la barre d'un monocoque doté de capteurs ultra-sophistiqués qui lui permettent d'allier passion pour la voile et protection de l'environnement. Portrait en vidéo.

Lire la suite
Transition écologique : Sciences Po lance un programme d’action à 3 ans

Transition écologique : Sciences Po lance un programme d’action à 3 ans

Face à l’urgence climatique et aux bouleversements environnementaux planétaires, Sciences Po se donne une feuille de route sur trois ans dans le cadre de l’initiative globale « Climate Action : Make it work » lancée en 2015. Elle engage l’institution à la fois en tant que lieu de formation et de savoir, et en tant que lieu d’études et de travail, à Paris et sur ses six campus en région.  

Lire la suite
Admissions 2019 : nouveau record de candidatures

Admissions 2019 : nouveau record de candidatures

Le dernier bilan des admissions confirme l’attractivité de Sciences Po avec plus de 20 000 candidatures en 2019. 4218 nouveaux étudiants issus de 137 pays ont rejoint nos cursus de premier cycle, de master et de doctorat. Les effectifs totaux de Sciences Po restent stables, et la sélectivité est en hausse avec un taux d’admis de l’ordre de 20%. 

Lire la suite
Solidarité avec nos chercheurs captifs en Iran

Solidarité avec nos chercheurs captifs en Iran

Fariba Adelkhah et Roland Marchal, tous deux chercheurs au Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI), ont été arrêtés en Iran au début du mois de juin 2019. Depuis lors, ils sont toujours incarcérés. Le 31 janvier 2020, le CERI organisait un colloque, « Captifs sans motif », visant à contribuer à la mobilisation en faveur de leur libération et à sensibiliser aux divers enjeux (diplomatiques, politiques, intellectuels et humains) que soulève leur détention. De nombreux chercheurs, mais aussi des personnalités familières de la question des arrestations arbitraires, étaient présents. Retour en vidéo sur leurs échanges.

Lire la suite
Hommage à David Kessler, enseignant et compagnon de route de Sciences Po

Hommage à David Kessler, enseignant et compagnon de route de Sciences Po

Disparu le 3 février 2020, David Kessler, intellectuel, haut fonctionnaire, conseiller politique et acteur majeur du secteur culturel en France, a enseigné à Sciences Po durant une trentaine d’années. Avec lui, Sciences Po perd un enseignant de talent et un compagnon de route très fidèle, attentif et bienveillant, qui a soutenu l’institution dans toutes les grandes transformations qui ont marqué les dernières décennies. 

Lire la suite
Amérindiens, leur combat pour la planète

Amérindiens, leur combat pour la planète

Les peuples amérindiens qui vivent en dehors de la mondialisation industrielle représentent près de 400 millions de personnes dans le monde. Ils constituent une part significative de la population de certains pays et régions et leur survie n'est pas seulement un enjeu à l'échelle de leurs peuples. "Nous avons besoin de ces populations pour préserver les 4/5e de la diversité biologique qui se trouvent concentrés sur leurs terres", souligne ainsi Sébastien Treyer, directeur général de l'Iddri. Ce 29 janvier, Davi Kopenawa, chaman et porte-parole des Indiens Yanomami du Brésil et Almir Narayamoga Surui, leader des Paiter Surui du Brésil, sont venus débattre à Sciences Po de leur combat.

Lire la suite