"La science économique a besoin du féminisme, et vice versa"

La science économique a été pensée par des hommes au service d'une société dirigée par des hommes, et elle est aussi la science sociale la moins féminisée : dans son dernier ouvrage, L’économie féministe (Presses de Sciences Po, 2020), Hélène Périvier, économiste à l'OFCE, met en lumière ce que le féminisme apporte à la théorie économique. Mais aussi en quoi une approche économique peut éclairer le féminisme et ses combats. Entretien avec la Directrice du Programme de recherche et d’enseignement des savoirs sur le genre de Sciences Po. 

Avez-vous toujours été une économiste féministe ?

Hélène Périvier : Non, je ne l’ai pas toujours été. Je n’ai jamais été engagée dans ma jeunesse sur ces questions là. Dans ma thèse je n’ai pas adopté de perspective genrée alors que mon sujet s’y prêtait, puisque j’ai travaillé sur l’incitation au travail, les minima sociaux et les politiques de lutte contre la pauvreté. Mais après mon doctorat, je suis entrée à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) dans le cadre d’un projet européen qui s'appelait MOCHO, pour Motherhood Choices. Ce projet était piloté par Danièle Meulders, une économiste féministe reconnue, professeure à l’Université Libre de Bruxelles en Belgique. Il s’agissait de déterminer quels pays européens avaient l’environnement institutionnel le plus favorable aux mères qui travaillent. C’est avec cette recherche que j’ai découvert l’importance de la perspective féministe. Depuis, cette question ne m’a plus quittée.

 Hélène Périvier

Vous dites qu’il y a toujours eu des femmes économistes, mais que leurs travaux ont été disqualifiés. Pouvez-vous nous en parler ?

Hélène Périvier : Oui, ce que j’essaie de faire dans ce livre, c’est de réhabiliter des femmes pour ce qu’elles ont apporté à la pensée économique. Par exemple, Julie-Victoire Daubié est connue pour être la première femme à avoir passé le Bac en 1862, ce qui est évidemment très important. Mais ses travaux sur la femme pauvre ont aussi beaucoup apporté à la compréhension de la situation économique et sociale des femmes au XIXème siècle : elle a montré que les crises affectaient plus les ouvrières et que celles-ci ne pouvaient pas trouver de travail car l’accès à la formation professionnelle et à l’instruction leur était interdit. Tout cela nous permet de comprendre les mécanismes d’exclusion et de discrimination à l’œuvre au milieu du XIXème siècle. Pour autant, on ne qualifie pas Julie Daubié d'économiste, pourquoi ? Elle a autant apporté à la discipline que Paul Leroy-Beaulieu son contemporain. Clémence Royer est aussi une femme scientifique remarquable, sur laquelle Geneviève Fraisse a écrit un livre passionnant. Autodidacte, elle a publié un traité sur l’impôt tout à fait original, pour lequel elle a reçu un prix devant le célèbre économiste Léon Walras : ne peut-on pas la qualifier d'économiste ?

Dans votre livre, vous présentez aussi les prémices de l’économie féministe. Pouvez-vous nous parler de la théorie de la robe ?

Hélène Périvier : La question féministe est totalement transversale aux différentes écoles de pensée : on trouve des féministes chez les libéraux, les institutionnalistes, les marxistes… Thorstein Veblen fait du féminisme un axe majeur de sa critique du capitalisme. Il développe le concept de consommation ostentatoire : selon lui, les individus consomment des biens non pas pour subvenir à leurs besoins mais pour accéder à des statuts sociaux. Il énonce une théorie de la robe dans lequel il montre que la robe est une consommation très futile : il faut que les femmes en changent régulièrement pour montrer la richesse de leur ménage. Ce vêtement est aussi assujettissant, car porter une robe limite les mouvements. D’une certaine façon, la robe est le reflet du statut social de l’homme. C’est l’expression du capitalisme : l'affichage des consommations des hommes passe par la domination des femmes dans le couple. 

Dans votre livre vous portez un regard critique sur l’idée selon laquelle le travail domestique et familial, majoritairement réalisé par les femmes, serait un travail gratuit et non reconnu. Pourquoi?

Hélène Périvier : Il me semble que ce concept de travail gratuit, de travail non-reconnu — unpaid work en anglais — ne décrit pas précisément la situation des inégalités femmes-hommes dans la famille, et dans la société en général. Ce concept doit être historicisé et géographiquement situé car il dépend beaucoup du contexte historique et des institutions, qui ne sont pas les mêmes d’un pays à l’autre.

Ce qui me gêne dans cette notion de travail gratuit, c’est que l’on passe à côté de l’articulation entre l’individu, la famille, l’État social et le marché. À partir de la première moitié du XXème siècle, la plupart des États sociaux — dans les pays riches en tous cas — se sont construits sur une organisation des couples qui est “Madame reste à la maison, Monsieur va travailler”. La France est un exemple-type du familialisme : la famille est l’unité de base pour les politiques publiques, on considère que la façon dont l’homme et la femme s’organisent dans le couple est issu d’un processus de décision harmonieux, et on socialise une partie du travail domestique effectué par les femmes par des politiques publiques qui compensent l’absence d’un deuxième salaire. On peut par exemple citer le quotient conjugal, qui existe encore aujourd’hui et qui procure une réduction d’impôts dans les couples mariés dans lesquels les revenus des conjoints sont inégaux. Il a été créée dans les années 1950 précisément pour prendre en compte le travail domestique effectuée par Madame lorsque Monsieur travaille. 

Donc de mon point de vue, le problème n’est pas que ce travail ne soit pas reconnu, ou qu’il soit gratuit, mais qu’il soit seulement reconnu au niveau de la famille ou du couple marié, pas à titre individuel. Ce sont donc plutôt les questions du partage des tâches au sein des couples et des conditions réelles d’accès des femmes au marché du travail qui doivent être posées.

À quoi ressemblerait une économie politique féministe au XXIème siècle ?

Hélène Périvier : L’économie politique féministe s’appuie sur une approche systémique de nos sociétés. Elle consisterait à mettre en place des politiques cohérentes et transformatives. Cela implique de renoncer à des droits conservateurs pour construire des droits progressistes et porteurs d’égalité. C’est pourquoi il y a beaucoup de résistances. Il y a énormément de choses qui peuvent être faites au-delà des politiques sociales et fiscales, notamment sur la question de l’éducation. Mon travail se focalise sur une toute petite partie de cette économie politique féministe, celle relatives aux politiques fiscales et sociales de redistribution. Mais cela montre que l’économie politique féministe n’est pas une chimère théorique, mais qu’il s’agit de choix normatifs que nous pourrions faire, si nous voulons l’égalité.

Propos recueillis par Violette Toye (Presage)

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