La matière noire de la démocratie

Le mouvement des gilets jaunes n’est pas anecdotique. Tenter de l'expliquer en se focalisant sur la sociologie des participants ou en évoquant la montée des populismes, n'est pourtant, selon Luc Rouban, guère probant. Le chercheur au Centre d’études politiques de Sciences Po voit dans ce mouvement le symptôme d’une profonde mutation du rapport au politique. En épluchant sondages, enquêtes, baromètres et remontées du grand débat national, il met au jour les sources cachées de cette mutation dans son dernier ouvrage : "La matière noire de la démocratie" (Presses de Sciences Po).

Pourquoi parler de "matière noire de la démocratie"?

Dans cet ouvrage, j’ai voulu tirer le bilan des résultats que le Baromètre de la confiance politique du Cevipof offre sur l’état de la démocratie en France et en même temps répondre à un défi intellectuel consistant à dépasser le débat creux entre le macronisme et le populisme, qui plombe la réflexion aujourd’hui. La « matière noire », en astronomie, est cette masse invisible qui structure l’univers et conditionne la trajectoire des galaxies. De manière métaphorique, la matière noire de la démocratie renvoie aux structures anthropologiques qui organisent le rapport au politique. À ce titre, il ne suffit pas de constater l’affaiblissement de la confiance politique dans les institutions. Je montre que cette confiance se décline sur deux modes différents, et socialement très marqués : les catégories populaires et modestes fondent leur confiance sur une relation de proximité, sur des êtres de chair et de sang, que l’on peut toucher, voire interroger. Cette culture politique en appelle à la démocratie directe et peut expliquer aussi le fait que les maires soient les élus qui bénéficient du meilleur taux de confiance. Les catégories supérieures mettent en revanche l’accent sur la compétence professionnelle ou le savoir-faire social qui appellent des univers institutionnels complexes comme l’Union européenne, ce qui implique une mise à distance du  politique via la démocratie représentative confiée à des mandataires.

Et les catégories modestes, que pensent-elles ?

La crise des gilets jaunes est venue révéler la transformation du rapport au politique pour une grande partie des catégories populaires et moyennes. Ces dernières ne mettent pas seulement en cause le résultat des politiques publiques, ce qui constitue l’horizon de la contestation ordinaire. Elles entendent protester contre leur impuissance politique car elles ne profitent pas de l’autonomie économique et sociale que supposent les réformes néolibérales du macronisme. L’actualité vient d’ailleurs conforter l’analyse. On voit à quel point Jacques Chirac a profité d’une popularité post mortem exceptionnelle car c’était l’anti-Macron, le président de la proximité, celui qui rendait service à des gens simples, même si cela s’accompagnait d’une pratique politique clanique et clientéliste. Il illustrait un style politique paternaliste loin du mode managérial ou économiste du pouvoir qui décline un bréviaire utilitariste qui distingue les « winners » et les « losers », une catégorisation qui plaît tant aux bobos, du moins tant qu’ils restent dans le premier groupe. La matière noire de la démocratie, c’est précisément ce que les gilets jaunes ont montré : la société en pratiques, faites d’attentes et d’espoirs déçus, de mobilité sociale descendante, de contraintes financières, d’une relégation quotidienne à l’insignifiance. Autant d’expériences de vie qui se traduisent ensuite en investissements politiques (plutôt en faveur du Rassemblement national) ou en désinvestissement à travers l’abstention.

Vous dites que le concept de populisme est inadapté pour décrire le mouvement des gilets jaunes ?

Oui, car renvoyer cette révolte, de nature insurrectionnelle, au populisme, c’est céder à la facilité intellectuelle, ou faire œuvre de tactique électoraliste, sans chercher à comprendre ce qui se joue et qui peut se résumer à la question suivante : comment réintégrer les catégories populaires dans le débat démocratique ? C’est bien à partir de là que s’est construite une théorie de la démocratie directe et du mandat impératif développée aussi bien à l’extrême gauche par la France insoumise qu’à l’extrême-droite par le Rassemblement national ou de manière radicale et utopique dans la revendication des gilets jaunes au « référendum d’initiative populaire en toutes matières ». Cette demande s’est clairement exprimée dans les contributions au grand débat national. Elle dénonce les élites politiques mais ne s’identifie pas vraiment au populisme.

Le populisme qui s’est incarné, par exemple, dans le mouvement plébéien de Gracchus en 133 avant J.-C., jusqu’au péronisme dans l’Argentine des années 1950 en passant par le fascisme italien, se caractérise par la volonté de réunir les classes les plus défavorisées autour d’un leader charismatique. L’idée est de célébrer l’unité organique du « vrai peuple » contre tous ceux qui sont considérés comme des  profiteurs, fussent-ils nationaux ou étrangers. Le populisme implique aussi la disparition du pluralisme politique, signe de conflits internes à la société, au profit, soit de partis uniques, soit d’une restriction plus ou moins avouée des libertés publiques. Cette dernière caractéristique peut se retrouver potentiellement au sein du Rassemblement national ou de l’extrême-droite, mais pas au sein de La France insoumise ou du mouvement des gilets jaunes.

Ces derniers se sont distingués par leur volonté de ne pas avoir de porte-parole ou de leader, ce qui leur a coûté fort cher aux élections européennes. Ils ont réuni sur les ronds-points ou dans les manifestations des membres des petites classes moyennes en déclin, se révoltant contre l’injustice fiscale et leur précarisation. On peut d’ailleurs relever que les plus pauvres, issus en grande partie de l’immigration et qui vivent souvent en périphérie des grandes métropoles, dans les “quartiers”, ont été singulièrement absents de ce mouvement.

Quant à la critique des élites, elle est naturelle et saine dans une démocratie qui s’interroge sur ses dirigeants et sur les moyens de les sélectionner. Le « populisme » est devenu l’argument attrape-tout pour désigner toute contestation de l’ordre capitalistique. Ce qui revient à dire que l’affrontement du « progressisme » et du « populisme » se résume dans l’opposition entre ceux qui profitent de ce système et ceux qui le subissent. Preuve que la lutte des classes n’est pas morte même si elle ne suit plus les frontières des univers professionnels et même si elle peut déboucher sur un radicalisme qui s’exprime autant sur un registre de gauche que sur un registre de droite.

Pourquoi renvoyez-vous dos à dos le macronisme et les gilets jaunes ?

Parce que ce sont les deux faces de la même médaille, celle d’une instrumentalisation de la démocratie représentative. La doctrine macroniste, qui reste une forme atténuée dans le temps du néolibéralisme, conduit à faire œuvre de pédagogie pour expliquer pourquoi et comment la France doit s’adapter enfin à l’ordre du capitalisme mondialisé. L’espace du politique se réduit à cette adaptation utilitariste en déplorant que certains aient joué de malchance. C’est le raisonnement probabiliste dans toute sa splendeur, l’essentiel étant de dégager une valeur ajoutée globale pour l’ensemble de la société quitte à compenser les dommages que certains subissent par des politiques d’équité. C’est évidemment la source de la colère et de la violence qui sont nées au sein des gilets jaunes du sentiment de ne pas être compris dans leur quotidien. Mais du côté des gilets jaunes, comme des contributeurs au grand débat national, la demande d’une action politique immédiate, contrôlable en permanence, insérée dans une démocratie directe exercée à tous les niveaux territoriaux, tend également à nier le travail politique au profit cette fois d’une utopie citoyenne absolue. Cela présuppose que le citoyen est omniscient, que son opinion surpasse les connaissances scientifiques, considérées comme le seul produit de constructions sociales, et que l’intérêt général ne peut naître de débats longs, complexes, où interagissent différents intérêts médiatisés par des professionnels. On confond alors science et politique et on nie la complexité du monde, ce qui est d’ailleurs à l’origine de tous les totalitarismes. Avec le macronisme comme avec les gilets jaunes, on assiste à une indifférenciation du politique, assimilé à l’ordre économique pour le premier et à la satisfaction immédiate de leurs besoins et des désirs pour les seconds.

Comment sortir de cette impasse ?

Il faut réhabiliter le travail politique et faire comprendre que l’on ne peut décider par des procédures participatives ou par des référendums des questions difficiles qui se posent dans le domaine sociétal, environnemental ou social et qui appellent souvent des réponses nuancées selon les contextes de la mise en œuvre. En ce sens, à mon avis, il ne me semble pas scandaleux d’avoir des professionnels de la politique, à condition qu’ils connaissent le terrain et qu’ils puissent rendre des comptes. On a trop fustigé les partis politiques qui ont souvent eu, sous la Vᵉ République, la fonction de recruter  des candidats modestes et de former des militants. Recruter directement dans la société civile c’est, soit ne recruter que des notables qui ont les moyens de s’investir en politique, soit tirer au sort des participants qui n’auront plus qu’à écouter les experts et serviront d’alibi à des décisions prises ailleurs et plus haut. Le point essentiel est de rétablir un lien de confiance avec les institutions politiques. Pour ce faire, il faut jouer sur la proximité et lancer une nouvelle politique de décentralisation qui nous mette au diapason de ce qui existe dans bon nombre de pays européens. La crise que traversent actuellement les maires des petites communes rurales doit nous alerter sur cette nécessité de rapprocher les citoyens de leurs élus. Mais pour ce faire, il faut aussi former les citoyens et cela, dès le plus jeune âge, en leur donnant une culture juridique et scientifique digne de ce nom. Le niveau des connaissances en matière d’institutions politiques est bien trop bas. Enfin, last but not least, il faudrait également plus de simplicité et de sobriété dans le comportement du personnel politique. Les Français voudraient une classe politique à l’éthique irréprochable, comme en Scandinavie. L’exemple doit venir d’en haut.

Propos recueillis par Marcelle Bourbier (Cevipof).

Luc Rouban, La matière noire de la démocratie, Presses de Sciences Po.

Luc Rouban est directeur de recherche CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF). Ses recherches actuelles portent sur les transformations des élites et de la démocratie. Il a codirigé, avec Pascal Perrineau, La Démocratie de l'entre-soi, aux Presses de Sciences Po (2017). Il est également l’auteur de La démocratie représentative est-elle en crise ?, paru à la Documentation française en 2018, et du Paradoxe du macronisme paru aux Presses de Sciences Po, également en 2018.

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