Fact-checking, un combat difficile à gagner

Les «fake news», ou infox, sont devenues les grandes animatrices des campagnes électorales récentes, de la campagne pro-Brexit au Royaume-Uni jusqu’à l’élection du nouveau président brésilien Jair Bolsonaro, en passant par diverses élections en Europe et aux États-Unis. Emeric Henry, professeur au Département d'économie de Sciences Po a mené une étude pour étudier comment luttre contre ces "fakes news".

Face aux fake news, les esprits s’échauffent et la résistance s’organise. En Allemagne une loi contre les discours haineux est entrée en vigueur le 1er janvier 2018 et le Parlement français a adopté fin 2018 une loi relative à la lutte contre la manipulation de l’information qui, entre autres, donne le pouvoir au juge de bloquer des contenus ou des sites propageant des fausses nouvelles. Les plateformes elles-mêmes, que ce soit Facebook ou Twitter, tentent de s’autoréguler. Enfin les médias traditionnels créent de nombreuses rubriques de fact-checking, visant à réagir au plus vite à la propagation des fausses nouvelles, en les vérifiant et en diffusant leurs résultats. Mais quels sont les effets de ces interventions ? C’est ce que j’ai étudié avec trois autres chercheurs, dans un projet intitulé « Fake news, fact-checking and information in times of post-truth politics ». Il s’agissait de tester l’impact respectif de la propagande et de la correction des faits sur les connaissances et les intentions de vote des électeurs dans le cadre de l’élection présidentielle française de 2007.

Un test sur les déclarations de Marine Le Pen

Plus précisément, nous avons testé l’impact de déclarations de Marine Le Pen sur les migrants en interrogeant 2400 personnes en fonction d’un échantillon représentatif de la population française. Nous les avons aléatoirement réparties en quatre groupes de taille équivalente que nous avons exposé à quatre types d’information : au premier groupe (dit de « contrôle »), nous avons n’avons fait parvenir aucune information spécifique ; au deuxième groupe (intitulé « MLP » pour Marine Le Pen) nous avons fait parvenir des déclarations de Marine Le Pen utilisant de faux chiffres à propos des migrants ; à un troisième groupe (dit « statistiques »), nous n’avons fait parvenir que  des statistiques provenant de sources comme les Nations unies, l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) ou de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), correspondant à ces déclarations. Enfin, un dernier groupe (dit « fact-checking ») disposaient des déclarations de Marine Le Pen et des éléments de fact-checking.

Toutes les citations de Marine Le Pen que nous avons utilisées ont une structure similaire : le fait “alternatif” est utilisé dans le cadre d’un argumentaire pour arriver à une conclusion désirée. À titre d’exemple, le 8 septembre 2015, sur RMC, Marine Le Pen déclarait : « Moi j’ai vu les images des clandestins (…). Eh bien, sur ces images, il y a 99 % d’hommes. (…) Des hommes qui quittent leur pays en laissant leurs familles là-bas, ce n’est pas pour fuir la persécution, c’est évidemment pour des raisons économiques. » Ce chiffre de 99 %, habillement présenté, ne correspond pas aux statistiques établies par le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), qui évalue que parmi les migrants ayant traversé la Méditerranée en 2015, il y avait 17 % de femmes, 25 % d’enfants et 58 % d’hommes. Erronée, la donnée avancée par Marine Le Pen vise à donner de la crédibilité à son argumentaire et convaincre l’auditoire que les migrants viennent pour des raisons économiques.

Atouts et limites du fact-checking

Nos résultats montrent tout d’abord que le fact-checking améliore nettement la connaissance factuelle des participants. Par exemple, alors que moins de 20 % des participants du groupe  "de contrôle" connaissaient le pourcentage d’hommes parmi les migrants traversant la Méditerranée, ils étaient  plus de 50 % dans les groupes « statistiques » et « fact-checking » à le connaître à la fin de l’étude. Par ailleurs, si être exposé uniquement aux déclarations de Marine Le Pen, diminue la connaissance des faits, l’effet des chiffres venant de sources officielles est bien plus fort.

Mais si le fact-checking permet de corriger la connaissance des faits, il n’a pas d’effets sur les opinions et les intentions de vote. Lorsqu’on demande aux participants, à la fin de l’étude, s’ils croient que les migrants viennent pour des raisons de sécurité ou des raisons économiques, les participants du groupe « de contrôle » choisissent les raisons économiques à 35 %, le groupe « fact checking » à 43 %, une estimation à peine inférieure à celle avancée par groupe « MLP » qui s’élève à 48 % ! Ceci se reflète dans les intentions de vote. Alors qu’ils sont 37 % dans le groupe « de contrôle » à avoir déclaré probable ou très probable qu’ils voteraient pour Marine Le Pen à l’élection présidentielle, ce taux montait à 42 % pour le groupe « MLP », un taux identique à celui du groupe « fact-checking ».

Il semble donc que la correction des faits, même si elle améliore les connaissances, ne permet pas de corriger les impressions initiales. Pire encore, il semblerait que  tout effet positif que le fact-checking pourrait avoir, est compensé par le fait qu’il implique d’insister à nouveau sur une thématique potentiellement stressante pour les électeurs. Cette interprétation s’appuie sur le fait que même les participants uniquement exposés aux statistiques institutionnelles, soutiennent plus  le Rassemblement National à l’issue de l’expérience que le groupe « de contrôle ».

Cette étude ne montre pas que le fact-checking est inutile, puisqu’en pratique les vérifications sont mises en contexte et ne font pas que corriger les faits de manière aride mais questionnent également les argumentaires. Néanmoins notre travail suggère qu’il est difficile de corriger les premières impressions, en particulier quand cela concerne des sujets potentiellement anxiogènes comme l’immigration. Délivrer des informations vérifiées conduit à revenir sur la même thématique, ce qui au final peut avoir un effet contre-productif. Nos résultats font échos à des résultats similaires dans le contexte des élections américaines et britanniques.

Deux enjeux majeurs : vitesse et viralité

La plupart des interventions visant à limiter la propagation des fake-news, qu’elles soient entreprises par les gouvernements, les plateformes ou les médias traditionnels, souffrent du même défaut  : elles tentent de réagir après les faits. C’est notamment le cas de la loi française relative à la manipulation de l’information, promulguée en décembre dernier qui permet l’intervention d’un juge pour faire cesser – à certaines conditions – la diffusion de fausses informations. De la même manière le fact-checking tente de corriger les effets après que les fausses nouvelles aient déjà commencé à circuler.  Or, même si la réaction est rapide, il est quasiment toujours trop tard, étant donné la vitesse de circulation. Il est en effet établi que les fausses nouvelles circulent bien plus vite que les vraies. Ainsi, la clé semble plutôt être ailleurs, et en particulier dans l’idée de ralentir la circulation des contenus litigieux. La clé pour les chercheurs en sciences sociales est de comprendre les ressorts de la décision de partager des fausses nouvelles, pour pouvoir mettre en place des politiques limitant ces comportements.

Émeric Henry, Associate Professor au Département d'économie de Sciences Po inscrit ses recherches dans le champ micro-économique en établissant des liens entre méthodes expérimentales et théorie. S’intéressant particulièrement aux questions relevant de l’économie et du droit, il analyse des enjeux sociétaux tels que l’innovation, les politiques industrielles mais aussi le vote et les phénomènes de coopération.

Cet article est extrait de Cogito, le magazine de la recherche à Sciences Po. Consulter le sommaire et tous les articles.

En savoir plus

Lire l’étude : Oscar Barrera, Sergei Guriev, Emeric Henry, Ekaterina Zhuravskaya (2018) – Facts, Alternative Facts, and Fact Checking in Times of Post-Truth Politics, working paper.

Quel est impact de l'activité humaine sur la planète ?

Quel est impact de l'activité humaine sur la planète ?

S’il ne fait désormais aucun doute que l’homme exerce une influence sur la Terre, il est parfois compliqué de saisir à quelle échelle et comment. De la déforestation au “continent plastique”, en passant par le réchauffement climatique, avec l’Atlas de l’anthropocène, François Gemenne, Aleksandar Rankovic et l'Atelier de cartographie de Sciences Po s’attachent à décrire les causes et conséquences d’une ère au cours de laquelle, pour la première fois, les activités humaines impactent directement la planète. Explications en vidéo.

Lire la suite
La fiction pour dire le réel ?

La fiction pour dire le réel ?

Le 16 septembre, Sciences Po faisait sa rentrée littéraire avec une conférence réunissant les écrivains Kamel Daoud et Marie Darrieussecq à l’occasion du passage de relais de leur titre d’écrivain en résidence. Quelles passerelles peut-on construire entre fiction et réalité ? Qu’apporte l’enseignement de l’écriture ?  Les deux grandes plumes de la littérature française reviennent sur leur expérience de l’écriture et leurs ambitions pour les étudiants. 

Lire la suite
Make it Work : Sciences Po s'engage pour le climat

Make it Work : Sciences Po s'engage pour le climat

Suite à l’annonce de Frédéric Mion, en mars 2019, Sciences Po s’engage pour le climat à travers un ensemble d’initiatives éco-responsables regroupées sous le programme “Climate Action: Make it Work”. Programme événementiel dédié, audit des enseignements, plan d'action écoresponsable, consultations en ligne : toutes les communautés de Sciences Po sont invitées à devenir des acteurs engagés pour mener la transition écologique.

Lire la suite
Hommage à Peter Awn, l’homme qui a relié Sciences Po et Columbia

Hommage à Peter Awn, l’homme qui a relié Sciences Po et Columbia

Un homme plein d’énergie, excentrique, intelligent, non-conventionnel, brillant, passionné...Les amis et anciens élèves n’ont pas suffisamment d’adjectifs pour décrire Peter J. Awn, ancien Doyen des General Studies à l’Université Columbia, disparu il y a quelques mois et à l'origine du rapprochement entre Sciences Po et Columbia. Le campus de Sciences Po à Reims lui rendait hommage le 4 septembre dernier, en donnant son nom à sa bibliothèque. 

Lire la suite
Que fait le monde académique pour le climat ?

Que fait le monde académique pour le climat ?

Par Stéphane Grumbach - Le pouvoir politique a souvent fait appel à la communauté scientifique pour répondre aux défis majeurs, notamment en période de conflit. Le projet Manhattan en est la meilleure illustration : pendant la Seconde Guerre mondiale, les Américains ont mobilisé les scientifiques les plus éminents – et les plus opposés à l’usage de la bombe atomique – pour devancer l’Allemagne nazie dans la fabrication de cette arme. Sous la direction du général de Gaulle en France, ou celle de Deng Xiaoping en Chine, l’objectif de reconstruction de la « grandeur nationale » aura été le moteur d’une politique scientifique ambitieuse. Qu'en est-il face à l'urgence climatique ?

Lire la suite
Liberté pour Fariba Adelkhah

Liberté pour Fariba Adelkhah

Notre collègue et amie Fariba Adelkhah, directrice de recherche au Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences Po depuis 1993, spécialiste de la société iranienne, a été arrêtée en Iran au début du mois de juin 2019.

Lire la suite
“En journalisme, la neutralité n’existe pas, l’honnêteté, si !”

“En journalisme, la neutralité n’existe pas, l’honnêteté, si !”

“Elle représente ce qu’il y a de meilleur et d’indestructible dans le métier de journaliste” : c’est ainsi que le doyen Bruno Patino a présenté Marion Van Renterghem, invitée de rentrée de l’École de journalisme de Sciences Po. “Prendre le temps de traîner”, parler une “langue claire et belle”, “cultiver l’honnêté et la religion du fait” : tels sont les conseils de la journaliste pour suivre cette vocation “un peu folle” dans un monde qui aime détester la presse.

Lire la suite
L’Amazonie en proie aux incendies… et aux calculs politiques

L’Amazonie en proie aux incendies… et aux calculs politiques

Par Laurie Servières, doctorante à Sciences Po - Le 19 août dernier, un épais nuage de fumée plonge São Paulo dans l’obscurité. Il est 15h, le Brésil se réveille : l’Amazonie est en feu. La nouvelle, à l’inverse des flammes, peine pourtant à se propager, alors que les incendies durent déjà depuis plusieurs semaines dans le nord et la région centre-ouest du Brésil.

Lire la suite

"Réinventer l'économie de marché"

Dans un programme de rentrée axé sur la crise climatique, Emmanuelle Wargon était l'invitée le 30 août de l'École d'affaires publiques de Sciences Po. La secrétaire d'État auprès de la ministre de la Transition écologique et solidaire a plaidé pour une "transformation très profonde" de nos modes de production et de consommation. Son interview en vidéo.

Lire la suite
“CO2 ou PIB, il faut choisir”

“CO2 ou PIB, il faut choisir”

Précis, véhément et volontiers iconoclaste, l'ingénieur et spécialiste du climat Jean-Marc Jancovici a délivré aux étudiants de deuxième année une leçon en forme de démonstration sur l’inéluctable fin de l’âge d’or énergétique. En la matière, point de compromis possible : décarboner l’économie, c’est aussi en finir avec la course éperdue à la croissance. Retour sur les points-clés d’une démonstration salutaire, à revoir en intégralité.

Lire la suite