Comment fonctionne le dopage ? Les enseignements de l’affaire russe

Par Didier Demazière (CSO). Le spectre du dopage resurgit avec chaque grand événement sportif. Celui-ci mêle, de façon quelque peu schizophrène, célébration d’une éthique méritocratique fièrement affichée et rumeurs plus ou moins sourdes de tricheries et de manquements à cet idéal. Les Jeux olympiques d’hiver de Pyeongchang en Corée du Sud n’échappent pas à cette règle. En effet, leur préparation a été marquée par l’affaire de la disqualification des sportifs russes, certains étant finalement autorisés à concourir sous la bannière « Olympic Athlete from Russia », sans pouvoir arborer les couleurs de leur pays.

Ce nouvel épisode d’une longue litanie étaye l’association entre sport de compétition et dopage. Par son ampleur, cette affaire accrédite aussi l’idée qu’il y a toujours des tricheurs, et que nombre de sportifs tendent à accepter le dopage. Mais, celui-ci étant clandestin, il est par définition impossible d’en évaluer l’ampleur. On s’attachera plutôt ici à examiner ses modes de diffusion, en distinguant trois grandes logiques : par une institution étatique puissante et contraignante, par la force d’une rationalité individuelle optimisatrice ou par le truchement des réseaux spécialisés propres au sport de haut niveau.

Le dopage d’État et ses formes renouvelées

L’Agence mondiale antidopage (AMA) a rendu public, en décembre 2016, le rapport McLaren, qui décrivait un système organisé de dopage dans le sport russe. La période concernée s’étale entre 2011 et 2015, et couvre donc les Jeux olympiques d’hiver organisés à domicile à Sotchi, où la Russie a été couronnée première au tableau des médailles.

L’affaire est déclenchée par un lanceur d’alerte très bien informé : Grigory Rodchenko, ancien directeur du laboratoire antidopage de Moscou et réfugié aux États-Unis. Avouant avoir détruit intentionnellement plus de 1400 échantillons afin de limiter les effets d’un audit de l’AMA, il révèle une pratique d’échanges massifs d’échantillons d’urine afin de soustraire les sportifs russes aux contrôles antidopage.

Le rapport décrit un dopage d’État organisé avec méthode et mis en œuvre de façon systématique, sous la houlette du ministre des Sports et avec l’implication des services secrets. L’ampleur de cette politique publique occulte est telle – plus de 1000 athlètes et 30 disciplines au moins sont concernés – que la Russie est sanctionnée de différentes manières.

L’État russe est condamné à une amende de 15 millions de dollars au bénéfice du Comité international olympique. Vitaly Moutko, fidèle ministre des Sports de Vladimir Poutine, est banni à vie des Jeux olympiques. Un tiers des médaillés russes de Sotchi sont, à ce jour, disqualifiés. Enfin, la Russie est interdite de participer aux JO d’hiver de Pyeongchang.

La Russie n’a certes pas inventé le dopage d’État. Des indices solides ou des soupçons étayés pèsent, par exemple, sur la République démocratique allemande des années 1970-80 ou la République populaire de Chine pour les années 1980-90, des périodes où le recours aux stéroïdes anabolisants et hormones de croissance était d’autant moins risqué que la détection était balbutiante ou peu performante.

L’équipe de handball féminine de RDA dans les années 70. RIA Novosti/Wikimedia, CC BY-SA

Cette forme de dopage marque une volonté de rivaliser, sur le terrain du sport plutôt que par des moyens militaires, avec d’autres États considérés comme concurrents ou ennemis. C’est ainsi que l’on peut comprendre une affaire russe qui présente néanmoins quelques particularités : un tel dopage institutionnalisé semblait révolu, propre à la période de Guerre froide ; le niveau de cette triche organisée est sans précédent, comme l’a déclaré Jack Robertson l’ancien enquêteur en chef de l’AMA ; les moyens utilisés sont inédits puisqu’à l’heure des progrès de la détection et de la surveillance des athlètes, ce sont les contrôles qui ont été manipulés et faussés.

Le dopage au prisme des affaires individuelles

Le système orchestré par l’État russe est, à maints égards, exceptionnel. La sanction vise le pays quand les affaires ciblent habituellement des sportifs. Et ceux-ci sont disqualifiés de manière indirecte, sans avoir été contrôlés positifs. Certains, ayant satisfait à des contrôles antidopage en dehors des frontières nationales, sont admis à concourir sous bannière neutre.

Chris Froome sur le Tour de France. Gyrostat/Wikimedia, CC BY-SA

À rebours de cette affaire si particulière, la plupart des scandales visent nommément un athlète, qui a échappé à plusieurs contrôles inopinés (le « no show ») ou qui a été contrôlé positif. En ce sens le dopage serait d’abord l’affaire du sportif, qu’il s’appelle Christopher Froome, Alizé Cornet ou Samir Nasri, pour citer des cas évoqués récemment dans la presse.

Ainsi les athlètes sont désignés comme les déviants. Étant les cibles prioritaires de la lutte contre le dopage, ce sont eux qui se font prendre, ce sont eux qui trichent et bafouent l’éthique sportive. Consommateurs – avérés ou présumés – de produits officiellement interdits, ils semblent être les premiers bénéficiaires d’un dopage censé améliorer leurs performances, leur permettre de briller, de gagner.

Mais n’est-il pas simpliste, surtout au regard de l’affaire russe qui montre un autre visage du dopage, de considérer celui-ci comme une transgression individuelle motivée par l’appât du gain ou la soif de gloire ? Pour y voir clair, examinons d’abord l’hypothèse d’une rationalité individuelle sous-jacente aux pratiques dopantes.

Le dopage est-il une pratique rationnelle ?

À l’opposé de l’imposition d’une contrainte étatique, le dopage ne pourrait-il pas se diffuser librement, par le jeu des stratégies individuelles des sportifs ? Conformément à la théorie du choix rationnel, il serait le résultat de calculs coûts-bénéfices. D’un côté, le recours au dopage augmenterait la probabilité de gain, mesuré en victoires, médailles, palmarès, gloire, rémunération, reconnaissance ; de l’autre, il exposerait au risque d’être démasqué, de perdre des titres ou contrats, d’être publiquement discrédité ou banni.

Les conduites d’optimisation dépendent alors de la politique anti-dopage. Les coûts associés au dopage croissent avec le renforcement des contrôles, sont allégés quand ceux-ci sont faibles, et sont annulés quand les contrôles sont manipulés (c’est la situation qui a prévalu en Russie). Les risques sont également d’autant plus limités que les protocoles et produits dopants sont en avance sur les techniques de détection et de dépistage.

Mais le raisonnement qui fait du recours au dopage une conduite rationnelle est fragilisé par plusieurs observations : le retard supposé des technologies de pistage tend à être comblé par la multiplication d’analyses rétrospectives sur des échantillons congelés plusieurs années auparavant ; il est de plus en plus connu que le dopage expose à des risques indépendamment des contrôles, en matière de santé notamment comme le popularisent les associations de victimes du dopage (par exemple des athlètes de ex-RDA) ; certains des sportifs sanctionnés sont parmi les plus consacrés de leur discipline – ce qui signale que nul n’est à l’abri.

Le calcul coûts-bénéfices n’est donc pas si probant pour expliquer le dopage, d’autant que la supposée rationalité sous-jacente résiste à une lutte antidopage qui pourtant se renforce.

Le dopage est-il une pratique systémique ?

L’hypothèse d’une rationalité des sportifs est peu opérante dans le cadre d’un dopage d’État, dont le cas russe est le dernier avatar. Car les athlètes enrôlés dans les programmes publics de dopage ne sont, à l’évidence, pas des acteurs rationnels ayant opté pour des conduites d’optimisation.

Ils ont été contraints et forcés, souvent dès leur plus jeune âge, d’accepter des prises de produits dont ils n’avaient qu’une connaissance partielle. Ils ont été les rouages d’un système qui ne laissait guère de place à leur liberté de choix. À part l’exit, c’est-à-dire le renoncement à leur pratique et à leur carrière, il n’avait d’autre option que l’obéissance (loyalty).

Le dopage d’État est un cas limite. Mais il est instructif sur les modes de diffusion du dopage. Il montre en effet que celui-ci est le produit d’actions organisées et complexes, en l’espèce singulièrement contraignantes. Il conduit alors à considérer le dopage comme une pratique systémique, inscrite dans un cadre institutionnel, insérée dans un système d’acteurs. Bref, comme une activité collective qui ne peut être saisie uniquement au prisme des individus. Le dopage n’est pas une déviance purement individuelle.

Le Président russe au beau milieu de certains des participants aux JO d’hiver en Corée. Kremlin/Wikimedia

Il s’agit en effet d’une pratique particulièrement exigeante et éprouvante, qui suppose la maîtrise de savoirs spécialisés (en médecine, physiologie et autres spécialités scientifiques) pour identifier les produits, leurs usages, leurs principes actifs, leurs protocoles d’administration. Il implique l’assimilation de connaissances juridiques et administratives pointues et sans cesse actualisées pour s’ajuster aux évolutions de la réglementation, pour anticiper les actions de contrôle, pour éviter de se faire prendre. Il passe par le truchement de réseaux relationnels spécifiques permettant des approvisionnements discrets, une circulation des produits dans des lieux adéquats, un cloisonnement étanche des sportifs et des produits interdits en dehors des moments de prise.

La liste des exigences pourrait être allongée à l’envi. Or quels sportifs peuvent réunir et maîtriser toutes ces ressources, pourtant indispensables à une conduite dopante qui ne soit pas kamikaze, mais qui limite les risques d’être repéré tout en maximisant l’efficacité des prises ? Car les coûts et les bénéfices ne sont pas donnés, ils sont le produit d’une action collective, ils sont fabriqués par des acteurs qui y investissent leurs savoirs et savoir-faire.

En dernier ressort, la pratique dopante se mesure certes à l’échelle individuelle, dans des échantillons indexés par l’identité du sportif chez qui ils ont été prélevés. Mais les conditions de cette pratique sont systémiques. Elles ne peuvent être réunies que par l’action conjuguée, et coordonnée, de personnels médicaux, de spécialistes de l’entraînement, de membres de staff, d’entourages de toutes sortes, d’intermédiaires connectés à des réseaux clandestins.

The ConversationDès lors, la lutte anti-dopage et la visibilité médiatique du dopage seraient singulièrement réductrices si elles restaient focalisées à l’échelle individuelle. Le récent cas russe nous indique que le plus important est ailleurs et que le dopage devrait être considéré comme une activité organisée et systémique.

Didier Demazière, sociologue, directeur de recherche au CNRS au Centre de sociologie des organisations (CSO) de Sciences Po.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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