" C'est toi qui t'occupes des enfants aujourd'hui ? "

En période de confinement, les uns sont-ils “plus égaux que les autres” ? La Chaire pour l’Entrepreneuriat des Femmes à Sciences Po, en coopération avec Ipsos, a mené l’enquête auprès de 1000 actifs constituant un échantillon national représentatif de la population active âgée de 18 ans et plus en France. Cette enquête nous livre une image contrastée : si les femmes ont été plus durement touchées par l’inactivité professionnelle que les hommes, elles sont aussi 30% dans les couples hétérosexuels à avoir constaté une meilleure répartition des tâches domestiques, et 24% à avoir ressenti une hausse de leur satisfaction générale (contre 19% des hommes). Quelles perspectives cela dessine-t-il pour l’avenir ? Quelques jours avant la publication d’un document de travail portant sur l’analyse des données de l’enquête, Anne Boring, directrice de la chaire, nous livre ses premières conclusions. 

Sur quels aspects des inégalités votre enquête porte-t-elle ? De quelle façon avez-vous pu comparer les inégalités avant et après le 17 mars ?

Anne Boring : La crise actuelle, liée à l’épidémie de COVID-19, peut avoir des implications importantes pour les questions d’égalité femmes-hommes. D’abord, le marché du travail est fortement impacté par l’épidémie : certaines personnes se sont retrouvées sans pouvoir travailler, alors que d’autres ont pu poursuivre leur activité en télétravail ou en-dehors du domicile. Nous avons donc voulu observer comment ces différentes situations influencent la répartition des tâches au sein des ménages. Une partie de nos questions portaient ainsi sur le temps consacré à différentes activités au cours du confinement, en particulier le temps de travail, le soin apporté aux enfants pour ceux qui en ont, ou encore les activités domestiques ou de loisirs. Aux personnes vivant en couple (environ deux tiers des répondants), nous avons aussi posé des questions sur leur niveau de satisfaction concernant la répartition des tâches domestiques.

Ensuite, et de façon plus générale, le confinement a eu un impact très important sur la vie des Français. Nous avons donc voulu comparer le degré de satisfaction des répondants par rapport à la vie qu’ils mènent, avant et après le confinement, et mesurer les différences femmes-hommes.  

Enfin, nous avons reproduit des questions issues du European Values Study, une étude européenne pour laquelle un échantillon représentatif de Français a répondu à une série de questions sur des sujets de société en 2018. Cela nous permet de regarder comment l’opinion des Français a évolué. Nous souhaitons voir si les différences observées sont liées au confinement, et si ces différences peuvent avoir un impact sur le plus long terme, en particulier sur les activités économiques.

D’après votre enquête, dans quelles conditions le confinement favorise-t-il, ou au contraire empêche-t-il, l’égalité entre les sexes ? 

Anne Boring : Les résultats de l’enquête montrent qu’en moyenne, les femmes sont relativement moins satisfaites que les hommes de la répartition des tâches au sein des ménages. Sur une échelle de 0 (pas du tout satisfait.e) à 10 (tout à fait satisfait.e), la note moyenne des femmes était de 6,7 et celle des hommes de 7,7, avant le confinement. Pendant le confinement, on constate que l’écart est resté à peu près le même, même s’il s’est un petit peu resserré. En fait, proportionnellement plus de femmes en couple hétérosexuel ont déclaré une hausse de leur satisfaction concernant la division des tâches pendant le confinement : 30% ont vu une amélioration, alors que 21% ont constaté une baisse, les 49% restantes ne déclarant aucun changement. Les personnes en couple de même sexe sont généralement plus satisfaites de la répartition des tâches dans le ménage, et cela est vrai aussi bien avant que pendant le confinement.

Quand on regarde les différences dans le détail, on constate que l’impact du confinement sur la répartition des tâches dans les couples hétérosexuels dépend très largement des circonstances du confinement, de l’impact de ce dernier sur l’emploi, de la présence d’enfants mineurs à charge, et donc des contraintes de temps pesant sur les différents membres du couple pendant le confinement. On voit que les hommes, lorsqu’ils se sont retrouvés davantage au foyer car en télétravail ou ne travaillant plus, ont en moyenne plutôt augmenté leur contribution au partage des tâches domestiques. Autrement dit, la répartition des tâches dans le couple ne s’est pas faite systématiquement de façon plus inégalitaire ou au détriment des femmes. 

Cependant, dans cet échantillon, les femmes se sont retrouvées davantage sans activité professionnelle durant la période de confinement (36% d’entre elles, contre 28% des hommes), et plus d’hommes se sont retrouvés à continuer à travailler à l’extérieur du domicile (36% des hommes, contre 23% des femmes). Seules 46% des répondantes se sont retrouvées à travailler à temps plein pendant la période de confinement, contre 57% des hommes. Cette crise, si elle se prolonge, peut donc avoir un impact très important sur l’équilibre trouvé par les couples, en particulier ceux ayant des enfants à charge et ne pouvant plus bénéficier d’aide extérieure. Plus les contraintes en temps sont fortes, plus l’équilibre est difficile à trouver et plus les inégalités risquent quand même de se creuser au détriment des femmes

Dans les réponses aux questions, on note aussi un biais dans la perception des femmes et des hommes concernant leur contribution aux tâches domestiques ou le temps passé à s’occuper des enfants. Les hommes déclarent en moyenne que le partage du temps sur ces activités est plutôt équitable (autour de 50/50 pour les tâches domestiques et un peu moins de la moitié pour le temps consacré aux enfants), alors que les femmes déclarent qu’elles en font plus que leur partenaire masculin (plutôt 60/40 pour les tâches domestiques et presque 2/3 du temps pour les enfants). Ces différences de perceptions sont aussi intéressantes à étudier.

De quelle façon cette enquête rejoint-elle les objectifs de la Chaire pour l’entrepreneuriat des femmes ? 

La Chaire s’intéresse aux questions d’égalité professionnelle. Or, cette crise a un impact majeur, probablement durable, sur l’économie et donc le marché du travail et les carrières professionnelles. Si l’enquête suggère que l’activité professionnelle des femmes a été davantage touchée que celle des hommes au cours du confinement, il faut voir les effets de long terme après le déconfinement et selon la durée de la crise. Les carrières des femmes peuvent être freinées par l’augmentation des contraintes d’emploi du temps qui pèsent sur elles.

Cette crise va probablement aussi générer des transformations majeures sur les façons de travailler, qui peuvent entraîner un effet plus positif pour les carrières des femmes. Par exemple, dans cette enquête, nous demandons aux personnes interrogées d’évaluer leur niveau de satisfaction avec la vie menée avant et après le confinement. La satisfaction de vie moyenne a chuté durant le confinement, passant de 7,2 à 6,4 sur une échelle de 0 à 10, de façon similaire pour les femmes et les hommes. Mais en regardant dans le détail, on constate que le vécu de cette période est très hétérogène. Par exemple, 24% des femmes disent que leur niveau de satisfaction a plutôt augmenté, contre 19% des hommes. 

Dans le travail de recherche effectué avec une autre économiste, Gloria Moroni, nous essayons de mieux comprendre les facteurs qui expliquent pourquoi les individus ont plus ou moins bien vécu la période de confinement. Nous trouvons par exemple que le confinement a été plutôt mieux vécu par ceux en télétravail. Le fait que le télétravail se soit plutôt bien passé devrait inciter de plus en plus d’entreprises à adapter leur organisation du travail. De façon peu surprenante, un autre facteur déterminant a été la qualité du logement : le confinement s’est d’autant mieux passé que le nombre de pièces était important. Ces deux facteurs peuvent avoir un impact sur le marché du travail, mais aussi sur le marché immobilier à moyen terme.

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