1918 et la guerre "mondiale" : la naissance d'un récit géopolitique

Par Karoline Postel-Vinay (CERI). La guerre qui s’acheva à l’automne 1918 portait le nom de « grande guerre » en France et de « great war » en Angleterre. En Allemagne, elle n’était pas « grande » mais planétaire, et s’appelait « Weltkrieg » ou « guerre mondiale ». De même aux États-Unis où, depuis le printemps 1917, on la nommait « world war ». Ce décalage de terminologie recouvrait une différence de vision géopolitique. Le terme de « guerre mondiale » et ce à quoi il faisait, et fait encore, référence – c’est-à-dire un conflit proprement planétaire, englobant tous les pays – n’était pas encore universellement reconnu.

Le fait que par la suite ce terme se soit installé dans le vocabulaire diplomatique usuel et qu’il ait déterminé le nom officiel de la guerre européenne de 1939-45, est une illustration de la puissance ascendante des États-Unis au cours du XXe siècle. Ou plutôt une dimension de la puissance américaine, sa puissance narrative, qui a engendré un récit géopolitique dominant. Ce récit a largement façonné notre lecture des conflits de la scène internationale, sans vraiment être remis en cause par des contre-récits qui existent par ailleurs.

Une guerre qui ne fut pas littéralement mondiale

Il n’y a aucun doute que, pour les Français et les Britanniques, la guerre de 1914-1918 fut une « grande » guerre, et même immense : immensité des pertes humaines, immensité des destructions matérielles, immensité du carnage et des bouleversements que ce conflit engendra.

Cette grande guerre fut-elle pour autant mondiale ? Les empires français et britanniques s’étendant alors sur une bonne partie de la planète, de nombreux pays furent de facto impliqués et mobilisés : les tirailleurs sénégalais dans la bataille du Chemin des Dames, ou les soldats indiens à bicyclette dans la bataille de la Somme, en témoignent par exemple.

Dans les régions non-colonisées, à commencer par l’Amérique latine, c’est la présence des communautés européennes – héritage d’une autre vague de conquêtes – qui guida l’intérêt pour ce conflit. Or s’il fut suivi avec attention, la plupart des nations latino-américaines n’y participèrent pas, et quand certaines, essentiellement en Amérique centrale, furent officiellement impliquées elles ne furent guère représentées sur les champs de bataille – la participation de la marine brésilienne, relativement modeste comparée à l’échelle de la guerre, fit figure d’exception.

Si l’on s’en tient à un décompte géographique, la guerre de 1914-1918 ne fut pas littéralement mondiale, puisque nombre de pays et non des moindres – comme l’Argentine, une des grandes économies du début du XXe siècle – n’y prirent pas du tout part, et d’autres seulement pendant une partie de la période, comme les États-Unis qui entrèrent dans le conflit en 1917 ou la Russie qui le quitta la même année.

Le choix de l’adjectif « mondial » pour qualifier ce vaste conflit ne rend donc pas compte d’une réalité objective et quantifiable mais découle d’une idée, qui demeura un concept en Allemagne, et devint un élément essentiel de la narration géopolitique américaine.

À chacun sa « guerre mondiale »

En Allemagne le terme Weltkrieg dérivait logiquement de la notion de Weltpolitik, ou « politique mondiale », autour de laquelle Guillaume II avait construit sa stratégie internationale depuis la fin du XIXe siècle. Constitué tardivement, l’État-nation allemand se devait de rattraper son retard impérialiste par rapport aux puissances britannique et française, et obtenir sa « place au soleil », comme l’expliqua dans un discours célèbre en 1897 le ministre des Affaires étrangères Bernhard von Bülow.

En 1914, l’affrontement contre Paris et Londres avait, vu de Berlin, une cohérence globale, celle d’un « Welt » qui n’était pas nécessairement la planète entière mais qui représentait un espace de déploiement d’une Weltmacht ou « puissance mondiale ». Dans une logique similaire, mais avec une idéologie différente, le troisième Reich appela aussi sa guerre d’agression une « Weltkrieg ».

En Belgique, le 1ᵉʳ novembre 1918, sur la rive droite de l’Escaut. Nicolas Vasse/Flickr, CC BY

Si la notion allemande de « guerre mondiale » était liée à une trajectoire nationale spécifique, elle s’inspirait aussi d’un répertoire plus généralement européen, celui qui accompagna les diverses entreprises impérialistes de la fin du XIXe siècle. En ce sens, l’idée de « world war » mise en avant, et finalement imposée, par les États-Unis découlait d’une perspective quasi-inverse, qui loin de se référer à cet héritage du XIXe siècle, invitait plutôt à lui tourner le dos.

Alors que la puissance mondiale recherchée par l’Allemagne relevait de la tradition impériale de conquête territoriale, le président américain Woodrow Wilson, dans son discours d’entrée en guerre en avril 1917, soulignait que son pays ne comptait obtenir « aucun territoire », « aucune indemnité » ou « compensation matérielle » pour les sacrifices qui l’attendaient. Pour Wilson la motivation fondamentale qui devait entraîner les quatre millions de soldats américains sur le continent européen était de protéger la démocratie dans le monde – « To make the world safe for democracy » –, une expression devenue emblématique de l’idéalisme wilsonien.

Une confrontation d’ordre universel entre le Bien et le Mal

Il ne fallait pas moins que cette mission d’envergure planétaire pour convaincre une opinion publique américaine jusqu’alors hostile à toute implication dans un conflit qui, en général, dépassait son entendement car il semblait relever, précisément, d’obscurs contentieux territoriaux entre nations du Vieux-Continent.

Ainsi naquit à Washington le récit géopolitique de la guerre à l’échelle du monde. Non pas un simple récit national, mais bien un récit géopolitique, c’est-à-dire une projection internationale dans laquelle les États-Unis occupaient une position singulière. L’Amérique se dotait de la mission de sauver la démocratie mondiale et ce faisant mettait en scène une confrontation d’ordre universel entre le Bien et le Mal, « les bons et les méchants », représentés respectivement par les forces alliées démocratiques, d’une part, et les puissances centrales autocratiques, d’autre part.

Ce récit structura à nouveau la vision qu’eut Franklin Roosevelt du conflit qui éclata en Europe en 1939, et qu’il appela « guerre mondiale » dès cette année (deux ans avant Pearl Harbor), alors qu’au même moment Winston Churchill la nommait simplement « the War » et que la presse américaine parlait seulement de « guerre européenne ».

On retrouva dans le discours de janvier 1942 de Roosevelt l’image d’une scène globale coupée en deux, une dualité politico-morale clairement explicitée :

« Nous combattons comme nos pères ont combattu, pour défendre la doctrine que tous les hommes sont égaux devant Dieu. Ceux de l’autre côté se battent pour détruire cette conviction profonde. »

La pérennité d’une idée

Le même récit d’antagonisme binaire à l’échelle du monde fut utilisé par Harry Truman en 1947 pour décrire le conflit naissant entre les États-Unis et l’Union soviétique, censé diviser la planète en deux camps. Mais, cette fois-ci, la narration fut contestée par ceux qui considéraient que la Guerre froide et l’opposition Est-Ouest n’étaient pas l’affaire de tous et que la véritable division planétaire était celle qui séparait le Nord du Sud, les riches des pauvres.

Le Président Wilson (ici en mai 1917). Flickr

Tout comme la Société des Nations, l’organisation dédiée à la paix mondiale rêvée par Woodrow Wilson, aura été un prototype de l’ONU, le récit de la guerre à l’échelle du monde né en 1917 aura servi d’ébauche au récit similaire qui s’affirma en 1942.

Si la dimension manichéenne de cette narration fut, par la suite, nuancée voire contestée par d’autres visions du monde, notamment postcoloniales, sa force performative demeura importante. On le voit dans les commémorations comme dans les instances de coopération internationale : il y a une pérennité de l’idée d’un enjeu dépassant l’affrontement entre pays, et singulièrement entre la France et l’Allemagne, un enjeu opposant les défenseurs et les ennemis de la paix mondiale.The Conversation

Karoline Postel-Vinay, directrice de recherche au Centre des relations internationales (CERI) de Sciences Po

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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