“La révolution numérique a déplacé le centre de gravité de la démocratie”

Depuis septembre 2017, Dominique Cardon dirige le medialab de Sciences Po, succédant ainsi à Bruno Latour, le créateur de ce laboratoire qui fait un peu figure d’ovni dans le paysage scientifique. Auparavant chercheur au Laboratoire des usages d’Orange Labs et professeur associé à l’Université Paris Est/LATTS, Dominique Cardon est un spécialiste des usages d’internet. Ses travaux les plus récents portent sur les algorithmes du web et les big data. À l’occasion de sa participation à la Nuit des idées à Sciences Po, il revient sur la révolution numérique et son impact sociologique, sujet au cœur des recherches menées au medialab.

Vous participez, jeudi 25 janvier à Sciences Po, à l'édition 2018 de la Nuit des idées, sur le thème "Les nouveaux pouvoirs du citoyen feront-ils progresser la démocratie ?". En quoi ces nouveaux pouvoirs sont-ils liés à la "révolution” numérique" ?

Dominique Cardon : La révolution numérique a donné aux individus une capacité d’agir nouvelle. Elle a déplacé le centre de gravité de la démocratie. Les gens peuvent se connecter et s’organiser pour mettre en oeuvre des projets collectifs sans passer par les formes d’organisation habituelles que sont le marché et l’État. Je pense au Réseau éducation sans frontières, au mouvement Occupy ou au récent mouvement #BalanceTonPorc. Il y a également une dynamique autour des civic tech, de l’environnement, du territoire, etc. Malgré ces nouvelles formes de vigilance et de prise en charge des biens communs par les citoyens eux-mêmes, on peut s’interroger sur l’usage qui est fait de cette liberté nouvelle. Peut-être n’exploitons-nous pas assez les capacités offertes par le numérique. J’aime bien cette citation du dessinateur Gébé : "L’utopie ça réduit à la cuisson, c’est pourquoi il en faut énormément au départ." La promesse émancipatrice des pionniers de l’internet s’est un peu perdue dans l’expérience quotidienne. Toutefois la liberté donnée subsiste. Et ceux qui veulent s’en emparer peuvent toujours le faire.

Vous avez pris la direction du medialab de Sciences Po il y a maintenant six mois. Est-ce un choix qui s’avère évident pour tout chercheur du numérique ?

D. C. : D’une façon générale, il y a peu de chercheurs en sciences sociales sur le numérique et encore moins d’endroits où ils peuvent se rencontrer et travailler avec des personnes qui utilisent et fabriquent le numérique. Pour comprendre le numérique, il faut des données du numérique et des outils de visualisation. En cela, le medialab de Sciences Po, qui rassemble ingénieurs, designers et chercheurs, est unique dans le paysage francophone.

Quels sont les axes de recherche sur lesquels travaille le medialab ?

D. C. : Il y a quatre axes essentiels. Le premier porte sur l’espace public numérique. Nous avons réalisé en décembre dernier un "datasprint". Pendant trois jours, des informaticiens, des politistes, des designers et des journalistes ayant suivi les élections françaises de 2017 ont exploré les données numériques des campagnes. Ils se sont ainsi interrogés sur les rôles des fakes news, de l’exposition sélective (“bulle de filtre”), des stratégies de communication dans ce nouvel espace politique. Cela fait progresser la connaissance des processus de mobilisation politique.

Le second pilier concerne les calculs algorithmiques. Les calculs prédisent beaucoup de choses mais voulons-nous être calculés ? Et si oui, sommes-nous bien calculés ? Un algorithme, c’est à la fois bête et trop global pour capturer la diversité du monde. Les algorithmes produisent des normes, en s’appuyant sur le principe d’utilité recherchée par les individus. Les effets (discrimination, enfermement,...) deviennent un sujet d’inquiétude et font débat. Au medialab, nous auditons les algorithmes et travaillons avec le Conseil national du numérique pour comprendre comment ils deviennent un problème public.

Le troisième pilier du laboratoire porte sur la fabrication d’outils numériques que nous appelons des datascape. Il s’agit de la visualisation de jeux de données permettant de naviguer dans les données et de les questionner. Nous avons travaillé sur la fabrique de la loi, le commerce mondial au 17ème siècle et 18ème siècle, la nature à Paris, les études russes en France, les collections du musée Georges Pompidou à travers la cote des œuvres, les restaurations, les acquisitions, etc.  

Enfin, le dernier pilier concerne la pédagogie à travers le projet Forccast (Formation par la cartographie de controverses à l’analyse des sciences et techniques). Si les transformations des pédagogies actives ne sont pas forcément numériques, le numérique peut aider à mettre en place des pédagogies actives. En l’occurence, il s’agit d’une innovation pédagogique qui permet aux élèves de suivre des controverses avec des outils numériques et de les cartographier. Cela leur permet de comprendre comment se construisent les connaissances scientifiques.

Quels sont vos ambitions pour le médialab ?

D. C. : L’objectif est de garder l’équilibre heureux actuel et de renforcer la recherche sur les enjeux du numérique. Il s’agit aussi de comprendre la nouvelle forme de l’économie digitale. On a tendance à trop parler de disruption. Le sociologue que je suis est plus réaliste. Les transformations que nous vivons sont moins nouvelles et radicales qu’on pourrait le croire. Il s’agit plus d’une transition avec des accélérations brutales et des reculs. C’est aussi un monde plus compliqué, plus interdépendant, plus entremêlé, dans lequel les connexions numériques peuvent transformer des situations locales très rapidement. Et ça c’est très intéressant à étudier pour un laboratoire comme le médialab.

Faites la Nuit des idées à Sciences Po !

Grand rendez-vous dédié à la pensée contemporaine et au partage international des idées, la Nuit des idées a pour thème cette année " L'imagination au pouvoir ". Sciences Po est partenaire de l'événement et vous invite à participer à sa soirée d'échanges sur le thème : "Les nouveaux pouvoirs du citoyen feront-ils progresser la démocratie ?". Entrée libre sur inscription. Rencontre & débats de 19 h à 21 h, avec :

  • Frédérique Aït-Touati, conseillère scientifique du Master in Arts and Politics de l'École d'affaires publiques de Sciences Po 
  • Dominique Cardon, directeur du médialab à Sciences Po
  • Sana de Courcelles, directrice exécutive de l'Ecole d'affaires publiques de Sciences Po
  • Olivier Duhamel, président de la Fondation Nationale des Sciences Politiques
  • Timothée Gidoin, étudiant à l'Ecole d'affaires publiques de Sciences Po, fondateur de Datagora
  • Frédéric Gros, professeur et chercheur en philosophie au Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF), auteur notamment de "Désobéir"
  • Pascal Perrineau, professeur de science politique à Sciences Po, président de Sciences Po Alumni

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