“La propagande a été le ciment de la démocratie libérale”

La persuasion de masse n’est pas née avec Internet, mais le numérique et les réseaux sociaux marquent une révolution dans l’histoire de la propagande. Loin d’avoir disparu avec les régimes totalitaires du XXè siècle, la voici plus présente, plus efficace, et plus dangereuse que jamais pour la démocratie. Entretien avec David Colon, historien et enseignant à Sciences Po, sur son ouvrage Propagande. La manipulation de masse dans le monde contemporain.

Vous écrivez avec ce livre une histoire de la “propagande”, dans une définition large à laquelle vous n’attachez pas de jugement moral a priori : il s’agit de toutes les techniques et les fondements de la persuasion de masse. Pourquoi avez-vous décidé d’écrire cette histoire ? 

David Colon : À la naissance de ma fille aînée, en janvier 2016, j’ai mis à profit mes nuits éveillées pour suivre en direct les primaires américaines. J’ai été sidéré par la propagande radicalement nouvelle qui se déployait tant dans le discours et la campagne de Donald Trump que sur les réseaux sociaux. J’ai eu envie d’y consacrer un livre dans une perspective très “Sciences Po”, c’est-à-dire en analysant cette réalité par une approche pluridisciplinaire, à la lumière des sciences sociales et cognitives. Cet ouvrage est le fruit d’une bonne partie des enseignements que je donne à Sciences Po depuis 2013. Ce qui m’intéresse, c’est la “fabrique de l’opinion” et la "gouvernance des conduites" : comment agit-on sur les attitudes et les comportements des individus ?

Vous étudiez un siècle d’évolution de la propagande sous toutes ses formes. En quoi la propagande du début du XXe siècle est-elle différente ? 

D. C. : L’avènement d’Internet marque une véritable rupture avec le modèle de propagande qui a dominé jusqu’alors dans les régimes démocratiques. La propagande du XXè siècle a été le ciment de la démocratie libérale. Elle a permis de concilier le principe démocratique avec le respect des libertés individuelles et le respect du rôle des élites. Elle a ainsi consisté pour l’essentiel en la « fabrique du consentement », grâce aux médias de masse et à un espace public élargi et inclusif. Les mutations de la propagande à laquelle nous assistons aujourd’hui sont le symptôme d’une crise démocratique. Internet a « disrupté » la démocratie libérale, en proposant un modèle qui, du point de vue de l’historien, nous fait revenir plus d’un siècle en arrière. 

Jusqu’où va ce retour en arrière ?  

D. C. : Nous sommes de retour dans la situation qui prévalait en France avant l’affaire Dreyfus, où chacun se confortait dans ses avis tout faits en lisant une presse d’opinion. Lors de l’affaire Dreyfus, l’arrivée à maturité de la grande presse populaire a permis, selon la formule de Gabriel Tarde, la  "fusion des opinions personnelles en opinion nationale". Cette presse a fait naître un espace public élargi qui faisait la part belle à des faits communément admis. C’est ce ciment qui s’effrite aujourd’hui, sous l’effet dissolvant de la propagande numérique : l’espace public se rétrécit, les médias traditionnels ne jouent plus ce rôle d’intégration, de pacification de la vie politique et sociale. Le relativisme et la polarisation extrême dominent, dans un contexte de brutalisation des débats. Au régime de vérité fondé sur des faits partagés succède un nouveau régime de vérité qui repose sur un relativisme absolu et le cloisonnement idéologique : la post-vérité. 

Le livre doit beaucoup à la lecture d’Edward Bernays, de Jacques Ellul, et aussi à Marshall McLuhan, avec cette idée que pour comprendre le phénomène de la propagande, il faut considérer le système technicien. Quel est le rôle d’Internet dans cette évolution récente ? 

D. C. : Internet change tout. L’accès à des sources d’information plus nombreuses et variées fait jouer à plein le " biais de confirmation", en rendant immédiatement accessibles et en grand nombre des informations étayant tous les points de vue, à commencer par les plus absurdes. Les réseaux sociaux ont décuplé les effets du phénomène "d’exposition sélective", c’est-à-dire notre tendance naturelle à privilégier les informations allant dans notre sens et à réfuter les autres, tout en favorisant un "ensauvagement" d’Internet, puisqu’il a été démontré que les contenus les plus viraux sont ceux qui provoquent le plus d’émotion, qu’il s’agisse de joie ou de colère. La "bulle de filtres" des algorithmes personnalisés qui président à l’accès à l’information aussi bien qu’au divertissement sur Internet tend à favoriser à notre insu un cloisonnement idéologique ou communautaire tout en donnant naissance à des "super leaders d’opinion" à la capacité d’influence démultipliée. Jacques Ellul avait raison d’écrire, en 1962, que "plus il y a de propagande, plus il y a de cloisonnement". L’écosystème numérique favorise ainsi à la fois la diffusion des fausses nouvelles et l’instrumentalisation des passions humaines à des fins de manipulation. 

Mais que faire pour lutter contre les effets néfastes de cette propagande d’un genre nouveau ? Faut-il déployer une “propagande blanche” en utilisant les mêmes moyens techniques ? 

D.C : La propagande a été inventée par les démocraties, qui ont considéré son utilisation légitime, voire nécessaire en temps de guerre, mais ont tardé à l’utiliser en temps de paix. C’est la guerre froide qui a fait entrer la propagande blanche, c’est-à-dire assumée, dans les moyens d’action ordinaires du gouvernement. Par la suite, cet usage est devenu moins facile à assumer, de sorte que le mot "propagande" a disparu au profit du mot "communication". Toutefois, les effets néfastes de la propagande numérique, blanche ou noire, employée par certains États pour déstabiliser nos démocraties, ont conduit à une large prise de conscience par les milieux politiques et militaires de l’enjeu que représente la propagande. Il s’agit tant de s’en prémunir, en cherchant par exemple, à lutter contre les fausses nouvelles, que de repenser la "contre-propagande". Cela dit, il n’existe pas de solution miracle, et les techniques de fact-checking, par exemple, ont souvent montré leurs limites en renforçant par "effet boomerang" les convictions préétablies des individus qui diffusent des infox. 

Comment alors recréer cet espace public qui s’est fractionné ? 

D. C. : Pour sauver l’espace public, il faut d’abord "sauver les médias", selon la formule de Julia Cagé, dont les travaux sont particulièrement éclairants. Dans le contexte de la concentration des médias que nous connaissons dans les démocraties libérales, il est nécessaire, comme elle le préconise, de favoriser la création de médias indépendants tant vis-à-vis des pouvoirs politiques que des pouvoirs économiques. Il faut aussi "sauver les journalistes", dont le nombre a chuté à une vitesse effarante aux États-Unis et baisse depuis 2 ans en France. 
Il faut aussi agir sur les règles de financement de la vie politique. Il existe en effet beaucoup d’industries et de lobbys qui ont intérêt à ce qu’on ne s’entende pas sur les faits et à ce que la science elle-même soit contestée ou affaiblie. Il est donc indispensable de recréer les conditions d’un espace public apaisé et d’un espace informationnel où les journalistes retrouvent leur rôle de gatekeepers, c’est-à-dire de "portiers de l’information" en même temps que la confiance du public.   

Les plateformes sociales elles-mêmes peuvent-elles jouer un rôle ? Et les utilisateurs ? 

D.C. : Je ne crois pas vraiment que des plateformes comme Facebook ou Twitter puissent lutter efficacement contre ces techniques de manipulation, car leur modèle économique est fondé sur la publicité ciblée et la commercialisation du "temps de cerveau disponible" de leurs utilisateurs... Et je trouve dangereux que des gouvernements ou des États s’en remettent à des acteurs privés pour gérer ce qui devrait être considéré comme un bien commun, à savoir l’information. C’est d’autant plus inquiétant que nous assistons aujourd’hui à l’essor une propagande algorithmique, automatisée, ultra-personnalisée... 

En dernier ressort, je considère qu’à l’âge de la propagande cybernétique, il faut avant tout réhabiliter l’humain. Les institutions d’enseignement ont une responsabilité qui est de former à l’exercice de l’esprit critique. Il faut doter nos étudiants de moyens d’autodéfense intellectuelle. Leur apprendre à trouver et recouper l’information, leur enseigner l’art de retourner à la source. Plus que jamais, nous devons mettre en garde contre la somme des biais cognitifs propres à l’espèce humaine, car le rêve des propagandistes du XXè siècle - comprendre les mobiles de toute action - est en passe de devenir une réalité en même temps que le cauchemar des démocraties. On est en présence d’une propagande à l’efficacité redoutable : il faut donc en connaître les mécanismes, et développer une éthique de son utilisation. Toute technique de communication de masse est par essence manipulatoire. La question qui est posée donc est celle du but recherché. Souhaite-t-on mettre ces techniques au service d’intérêts privés ou du bien de l’intérêt général ?

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