« C’était pas du vrai humanitaire, mais ça m’a apporté plein de choses »

Par Alizée Delpierre (CSO). Une jeune Parisienne construisant un dispensaire dans une région désertique de l’Inde, un Danois à peine sorti du lycée forant un puits au fin fond du Ghana, un groupe d’Italiens tout sourires, posant pour l’objectif dans une rizière du Mékong… qui n’a pas été un jour confronté à l’idée de voyager en offrant ses services et son aide à l’autre bout du monde ?

Des agences font exactement cela. Soucieuses d’offrir une alternative au tourisme de masse, auquel elles reprochent d’importants dégâts éthiques et écologiques, elles développent et promeuvent une conception plus symétrique du voyage, fondée sur la rencontre et l’entraide entre touristes et indigènes, la découverte et la compréhension d’autrui, de façon à ce que ce voyage profite autant aux premiers qu’aux seconds, avec l’idée de « voyager autrement ».

Ce tourisme dit « solidaire », « durable » ou « responsable », est parfois décliné en tourisme dit « humanitaire ». Une « tendance » qui attire de nombreuses critiques.

Impulsé, dans les années 1990, par des agences britanniques et étatsuniennes spécialisées, ce dernier a un succès grandissant auprès des jeunes Européens, et notamment des Français depuis plus d’une dizaine d’années, qui partent en « missions » pendant leurs vacances scolaires et universitaires, ou lors d’une année de césure.

10 000 volontaires par an

L’une des principales agences internationales de tourisme humanitaire implantées en France fait partir près de 10 000 volontaires par an, majoritairement anglais·e·s, étatsunien-ne-s, et français·e·s.

Malgré le coût très onéreux des séjours (au moins 2 000 € pour deux ou trois semaines hors billets d’avion) les déceptions qu’il engendre souvent chez les participant·e·s, et le rapprochement que font les ONG et les médias de leur fonctionnement avec le « charity business », ni le succès, ni l’activité de ces entreprises à but lucratif ne tarissent.

Extrait de Spécial Investigation, 2013, une enquête de Sophie Bonnet.

Les enquêtes ethnographiques insistent sur le désenchantement et les désillusions présents sur les terrains des tourismes solidaire et humanitaire.

Dans le cas du tourisme humanitaire, il est d’ailleurs rare que les participant·e·s repartent en mission, ayant mesuré toutes les limites de leur action sur place, et ayant souvent éprouvé du malaise face aux populations locales qu’ils n’estiment pas avoir aidées, ou dont les besoins n’ont pour eux pas été ciblés par les agences.

Pourtant, les participant·e·s sont très peu à faire remonter leurs critiques au retour des missions, que ce soit au sein de leurs entourages proches, à destination des agences de voyages, ou des médias sociaux.

« International volunteering : valuable or vandalism ? », Jingting « Lily » Kang at TEDxUND, 2014.

Si le faible taux de renouvellement de l’expérience peut être en partie interprété comme une critique « silencieuse » de ces dispositifs, l’absence de contestation publique se comprend aussi et surtout à l’aune des rétributions, matérielles, sociales et symboliques, qu’ont malgré leur déception les participant·e·s au tourisme humanitaire.

Ainsi, Julie, 18 ans lors de son séjour humanitaire de deux mois au Ghana, dresse un bilan mitigé de son expérience de « volontariat » lors d’un entretien en octobre 2013. Elle regrette de ne pas avoir été plus « utile » dans un orphelinat « surpeuplé de volontaires du monde entier sans grand-chose à faire ».

Les volontaires, ici en Kenya, s’impliquent dans de très nombreux secteurs, santé, soins, éducation… sans forcément avoir les connaissances prérequises. Rhiannon Walker/Flickr, CC BY

Une compétence mobilisable sur le marché éducatif et professionnel

Julie dit toutefois être « contente de l’avoir fait », car « ça a pesé sur [sa] candidature à l’université ».

« On a fait un entretien par Skype avec la directrice du département de la business school, et ça l’a beaucoup intéressée. C’est clair qu’aux States, ça compte, d’avoir fait de l’humanitaire, faut pas juste avoir un bon dossier, tu vois. Ça montre que… t’es ouvert d’esprit, t’as voyagé, ça apporte un plus que les autres n’ont pas toujours, ça montre que tu n’es pas que scolaire, que tu ne fais pas qu’étudier dans les bouquins mais que tu agis, quoi, que tu veux agir dans le monde. »

Julie est issue d’une famille cosmopolite des classes supérieures françaises soucieuses de développer les compétences internationales de leurs enfants dans l’espoir qu’ils se placent sur un marché éducatif et professionnel de plus en plus mondialisé.

Candidate à des études de commerce dans une prestigieuse université américaine, la mission humanitaire qu’elle a effectuée objective l’acquisition de compétences extra-scolaires particulièrement recherchées par l’établissement. Comme beaucoup d’autres jeunes participant·e·s aux séjours humanitaires dont les profils socio-économiques sont proches du sien, Julie a privilégié la mission humanitaire pour développer et montrer ses aptitudes à travailler en groupe, à se confronter à une culture différente de la sienne, ainsi que son intérêt pour les problèmes internationaux et son empathie envers les plus démunis.

Le choix d’un pays africain anglophone garantit en outre ses compétences linguistiques, essentielles à la poursuite des études qu’elle vise. Cette ligne humanitaire sur son CV s’inscrit donc dans la conquête plus large des preuves de ses qualités et de ses « valeurs », venant s’ajouter aux acquis strictement scolaires qui ne suffisent pas à la distinguer au sein de la voie compétitive dans laquelle elle s’engage.

Devenir « quelqu’un de bien »

Pour les participant·e·s aux missions humanitaires, l’humanitaire confère de façon plus symbolique un ensemble de « valeurs » qui s’inscrivent elles-mêmes parfois dans la continuité des pratiques philanthropiques et caritatives de leurs familles.

Il contribue à la construction identitaire d’une jeunesse favorisée consciente de ses privilèges, mais soucieuse d’en faire bénéficier ceux qui en ont moins. En cela, le séjour humanitaire peut être analysé à l’aune du « nouvel esprit du capitalisme »

Caricature de la « volontaire hippie » passant un entretien d’embauche, campagne publicitaire pour Solidarités internationales, 2013.

Dans et en-dehors de leur entre-soi, par les récits héroïques et enthousiastes de leurs missions, et par la diffusion de photographies les mettant en scène « au milieu des pauvres », les participant·e·s se présentent comme des jeunes adultes généreux et responsables, mus par des valeurs humanistes qui les prémunissent des potentielles critiques sur leurs pratiques et leurs modes de vie bourgeois.

« Je suis un petit bourge, c’est vrai, je vis qu’avec des bourges, dans un quartier parisien de bourge. Alors j’assume, c’est vrai, et en même temps quand je vais à des soirées et qu’y a des gens un peu différents… et que j’entends, ici, et là, les critiques qu’on fait, du genre… ouais, les riches, les gosses de riches, tout ça, les sales gosses de riches… bon bah forcément ça me fait pas plaisir car moi, je suis différent. J’ai pas été en mission humanitaire pour rien. Alors c’est sûr, c’était pas du vrai humanitaire, mais ça m’a apporté plein de choses. Je suis ouvert. Je sais ce que c’est d’être pauvre, je pense, un peu plus que certains. Au moins, mon fric, bah je le claque pas… je sais pas, dans les costumes de rallye, dans… les montres, enfin, pas pour moi, j’en fais profiter les autres. Faire de l’humanitaire, ça a du sens pour moi, j’ai une morale tu vois, j’ai pas été éduqué comme certains petits cons. »

Stanislas, rencontré à Paris en 2013, a participé à l’âge de 20 ans à une mission humanitaire d’un mois au Cambodge. Il suscite l’admiration de ses amis qui, selon lui, « regrettent d’être partis à Bali se dorer la pilule ».

Souvent critiqué par son entourage pour son arrogance, il affirme que la mission humanitaire lui a « ouvert les yeux », et lui permet désormais de se présenter aux autres sous un autre jour.

Le choix de partir en séjour humanitaire a d’ailleurs été impulsé par sa mère, qui y voyait pour son fils un moyen de le « recadrer autour des valeurs de solidarité et d’entraide » qu’elle lui a toujours inculquées. Ce fut également selon elle l’occasion pour son fils d’être plus autonome et de se rendre compte « qu’il n’y a pas que l’argent dans la vie ». Stanislas voyage depuis son plus jeune âge partout dans le monde avec ses parents dans des hôtels relativement luxueux, et il s’agissait de son premier séjour seul. Pour sa mère, ce séjour l’a aidé « à grandir dans la bonne voie » à laquelle ouvre pour elle l’humanitaire.

La rencontre avec autrui à plusieurs milliers d’euros

L’autonomisation et la rencontre avec autrui, la prise de conscience et le partage de ses privilèges, ainsi que la mobilisation dans le champ éducatif et professionnel des compétences et des qualités associées à la mission humanitaire, sont proprement liés au caractère humanitaire du séjour, plus qu’au dispositif via lequel il s’effectue.

Pourquoi donc partir sur le terrain via des agences de voyage à but lucratif, relativement chères, lorsqu’il est possible, pour les jeunes Français, de faire un chantier humanitaire dans le cadre d’un service civique ou via d’autres réseaux associatifs liés aux structures locales ?

Plusieurs éléments de réponse émanent de l’enquête auprès des jeunes, et surtout, de leurs parents. Les entreprises de séjours humanitaires proposent d’une part un cadre rassurant et structurant pour des parents qui n’hésitent pas à y envoyer leurs enfants de plus en plus jeunes.

Certaines ont en effet créé des programmes réservés aux 16-19 ans, fonctionnant sur le modèle des colonies de vacances où les participant·e·s sont encadré·e·s par une équipe sur place et passent leur séjour en groupe. Il est ainsi possible, en étant mineur-e et non qualifié-e, de « faire de l’humanitaire », quand les grandes ONG françaises et internationales recrutent essentiellement des adultes aux compétences ciblées

La parenthèse d’Elisa, Thalassa, 2011, Sophie Kerboul.

Séjour bouleversant… mais sécurisé

La mission humanitaire que propose les agences est d’autre part à la carte : les participant·e·s peuvent choisir la durée de leur mission, souvent courte (en moyenne deux semaines), afin qu’elle puisse s’accommoder avec le calendrier scolaire ou universitaire ; les choix de la destination et du type de projet sont très larges, puisque la mission humanitaire peut s’effectuer dans un hôpital, un orphelinat, une école, un cabinet de vétérinaire, un centre de réhabilitation des personnes handicapées, ou encore une agence de presse, une association de nettoyage des plages ou de lutte pour les droits des femmes, sur tous les continents, avec la possibilité de combiner plusieurs destinations et projets.

De surcroît, les participant·e·s majeur·e·s bénéficient aussi d’équipes d’encadrement sur place, qui les prennent en charge dès leur arrivée, et sont disponibles à tout moment en cas de problème. Pour les parents les plus réticents à envoyer leurs enfants, il s’agit d’un argument de poids utilisé par les agences qui leur garantissent un séjour humanitaire certes dépaysant et potentiellement bouleversant, mais sans risques. Le risque est d’ailleurs limité par l’éventail des destinations relativement « sûres » proposées, c’est-à-dire stables politiquement au moment du séjour, qui ne sont pas les lieux des interventions d’urgence des ONG.

Enfin, consciente de l’usage scolaire et professionnel que font les participant·e·s aux séjours humanitaires, les entreprises proposent de délivrer dans le cadre de leurs formules des diplômes maisons ou des certificats de compétences, permettant ainsi d’objectiver ce qui a été fait et appris.

Le séjour apporte « plein de choses »

Pour des familles majoritairement aisées, pour lesquelles l’investissement dans une mission humanitaire payante ne constitue pas un effort financier, le coût des séjours est ainsi un investissement rentable. Le séjour apporte « plein de choses » sur le plan humain, social, culturel, symbolique, éducatif, professionnel et identitaire, qui compensent largement les déceptions face aux répercussions locales espérées de l’action.

Ce constat ne doit pas pour autant conduire à juger les participant·e·s aux missions humanitaires payantes sur une pratique qui peut trop vite apparaître cynique. Il faut en effet prendre au sérieux la première motivation de ces jeunes et de leurs familles qui affirment vouloir, en amont du séjour, « (faire) partir pour être utiles » aux populations locales. Au retour de missions, les désillusions éprouvées et les critiques formulées sur le terrain sont aussi moins vives car l’expérience donne lieu aux doutes.

Les participant·e·s expriment leurs difficultés à se positionner quant aux bien-fondés des missions humanitaires, qu’elles soient impulsées par des agences de voyages, des projets gouvernementaux, ou des structures associatives type ONG.

Nombreux sont ces jeunes à être traversé·e·s par la double culpabilité du mal agir et de l’inaction. On comprend alors mieux que le cumul des rétributions personnelles du séjour humanitaire et du doute atténue la critique pourtant vive et négative qui accompagne les déceptions face au sentiment d’arnaque et d’inutilité sur le terrain. « Est-ce que finalement, le vrai humanitaire, celui des pro, a priori sans business, est vraiment différent, et vraiment mieux fait ? » se demande Pierre, 22 ans, deux mois après être revenu du Ghana. Son interrogation est légitime face aux difficultés qui traversent plus largement l’action humanitaire et aux litiges qui y ont souvent cours.

Alizée Delpierre est doctorante au Centre de sociologie des organisations (CSO) de Sciences Po. Elle travaille à une thèse sur le marché de la domesticité chez les classes supérieures. Ses recherches sont à la croisée de la sociologie du travail, des élites et du marché, ainsi que de la sociologie du tourisme, de l'humanitaire, de l'éducation, des médias et du parlement. Alizée Delpierre enseigne la sociologie à Sciences Po et à Paris I.


The ConversationLes prénoms des personnes rencontrées ont été modifiés.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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