Etat des lieux du malaise brésilien

Auteur(s) : 
Les dossiers du CERI
Date : 
11/2015

« Nous devons définir si nous voulons sauver notre peau,
nos postes ou notre projet ».
Luiz Inácio Lula da Silva

Le rapport de l’institut de sondages Datafolha du 20 juin 2015 a révélé que 65% des Brésiliens désapprouvaient l’action du gouvernement de la présidente Dilma Rousseff tandis qu’à peine 10% d’entre eux la jugeaient de façon positive. Dix jours plus tard, le 1er juillet, le Ibope, un autre institut d’opinion, annonçait que le rejet à l’égard de la présidente avait augmenté et atteignait 68% alors que le taux de satisfaction était descendu à 9%. Le 15 juillet 2015, l’ancien président Luiz Inácio Lula de Silva (2003-2010) mettait les ministres du gouvernement Dilma en garde : « Preparem-se porque as coisas vão ficar piores » [Préparez-vous car les choses vont s’aggraver]. Le 5 août, le Datafolha montrait que le rejet de la présidente avait de nouveau augmenté (71%), l’approbation de son action tombant à 7-8%. Le vice-président Michel Temer est alors intervenu pour affirmer que le gouvernement n’était plus en mesure de diriger le pays et que le Brésil avait besoin d’un dirigeant capable de rassembler et d’unifier la nation. Deux semaines plus tard, l’ancien président Fernando Henrique Cardoso demandait à la présidente Dilma Rousseff de quitter le pouvoir pour le bien du pays.

Le président Fernando Affonso Collor de Mello (1990-1992), destitué de son poste après sa mise en accusation en 1992, est le seul président de la récente histoire de la république brésilienne à avoir connu un taux de mécontentement aussi élevé. Les présidents Itamar Franco (1992-1994), Fernando Henrique Cardoso (1995-2002) et Lula da Silva n’ont pas échappé à la critique. En raison de la crise bancaire et financière de 1998, l’approbation de l’action du président Cardoso était extrêmement faible : 23% de Brésiliens satisfaits sous son second mandat 1999-2002. A cause du « scandale du mensalão »1 au milieu de l’année 2005, la popularité du président Lula da Silva avait également chuté jusqu’à 44% de désapprobation de son action. Toutefois, Dilmaest la présidente qui suscite le plus fort mécontentement parmi les Brésiliens.

Depuis novembre 2014, la cote de popularité de la présidente est en chute libre et le spectre de la démission et d’une procédure de mise en accusation planent au-dessus du palais du Planalto. Au début du mois de juillet 2015, dans une attitude de quasi désespoir, la présidente, qui ne s’adresse que rarement aux Brésiliens, a déclaré dans une interview qu’elle a donnée au journal Folha de S. Paulo : « Eu não vou cair. Eu não vou, eu não vou. Isso aí é moleza, é luta política » [Moi, je ne vais pas tomber. Moi, je ne chuterai pas, je ne tomberai pas. Cette crise, c’est une lutte politique].

Les racines du malaise brésilien

Depuis les manifestations de juin 2013, l’ensemble de la classe politique est très inquiète. Le combat contre la corruption est devenu explicitement à l’ordre du jour de millions de Brésiliens qui protestent à la fois dans la rue et sur les réseaux sociaux – Twitter, Facebook, Instagram, WhatsApp – contre le gouvernement, et plus largement contre tous les politiques. Par bien des aspects, le Brésil semble entré dans une période de malaise qui ressemble fort à celle qu’ont connu les Argentins au temps du Que se vayan todos2 ou bien à celle qui a fait suite aux mouvements Occupy des indignés aux quatre coins du monde. L’« opération Lava Jato », qui depuis mars 2014 enquête sur des affaires de corruption à la Petrobras, une des plus importantes entreprises brésiliennes, a fait de tous les politiques – y compris la présidente – des suspects potentiels.

La dernière élection présidentielle d’octobre 2014 a révélé les contours de l’instabilité politique. Bien qu’ayant été réélue, la présidente Dilma est fortement – de manière quasi-obsessionnelle – contestée par la population. Le 15 mars 2015, cinq mois après le scrutin présidentiel, deux millions de personnes ont envahi les rues des principales villes brésiliennes munies de banderoles sur lesquelles on pouvait lire « Fora, Dilma » [Dilma, dégage]. En démissionnant ou par la procédure de mise en accusation. Un mois plus tard, le 12 avril, près d’un million de Brésiliens étaient de nouveau dans les rues pour demander le départ de la présidente. Au cours du mois de mai, les manifestations « anti-Dilma » se sont peu à peu essoufflées. Au début du mois suivant, seuls les opposants professionnels appuyés par certains organes de presse comme le magazine Veja continuaient à demander le départ de la présidente. Mais le cessez-le-feu a été de courte durée.

A la mi-juin, l’ancien président Fernando Henrique Cardoso, qui jusqu’alors avait observé une position quelque peu réservée, a suggéré que le gouvernement Dilma ne pourrait peut-être pas se maintenir jusqu’en 2018, terme de son mandat. Le sénateur Aécio Neves, rival malheureux de Dilma à la dernière présidentielle, a de nouveau demandé que la présidente soit mise en accusation. Le sénateur Aloysio Nunes, autre candidat du scrutin d’octobre 2014, anticipait la fin de l’ère Lula-Dilma et affirmait que l’opposition, Parti de la social- démocratie brésilienne (PSDB) en tête, devait préparer l’après-Dilma3.

Plusieurs raisons différentes expliquent la situation. Le 15 juin, la Cour des comptes de l’Union a pointé des irrégularités dans les comptes du gouvernement pour l’année 2014. Si la présidente ne parvient pas à expliquer ces dernières, elle pourrait être accusée et condamnée pour détournements de fonds publics. Quelques jours plus tard, l’homme d’affaires Ricardo Pessoa, patron d’une entreprise prestataire de services à la Petrobras, accusé dans le cadre de l’« opération Lava Jato », a affirmé avoir été contraint par le gouvernement à donner des sommes d’argent pour les campagnes électorales du Parti des travailleurs (PT). Si ce transfert d’argent était confirmé, Dilma Rousseff pourrait se voir écartée de ses fonctions pour fraude électorale.

L’ampleur du malaise

Le 22 juin 2015, l’ancien président Lula da Silva dira à ses partisans du PT lors d’une réunion à São Paulo quelques jours après le Congrès du parti à Salvador de Bahia : « Temos que definir se queremos salvar nossa pele, nossos cargos ou nosso projeto » [Nous devons décider si nous voulons sauver notre peau, nos postes ou notre projet].
Cette phrase témoigne de la gravité de la situation. Pour le patron du parti, les membres du PT doivent décider s’ils veulent « sauver leur peau », c’est-à-dire ne pas être envoyés en prison, « sauver leur poste », soit ne pas être renversés du pouvoir ou « sauver le projet du PT » qui vise au redressement économique et social du pays.

Quelques semaines plus tard, le 7 août 2015, José Dirceu, un des hommes les plus puissants du PT entre 1980 et 2005, précédemment emprisonné pour son implication dans le « scandale du mensalão », a été de nouveau écroué dans le cadre de l’« opération Lava Jato ». Les choses sont désormais claires – et dramatiques pour le pouvoir – : l’« opération Lava Jato » n’épargnera personne, ni l’ancien président Lula da Silva et encore moins la présidente Dilma Rousseff.
Ces incidents révèlent le niveau de dégradation de la situation brésilienne. Le présent et l’avenir de la présidente, du gouvernement et du pays, tous traversés par de multiples crises, sont extrêmement incertains.

La structure du malaise

Les projections économiques laissent présager un taux de croissance négatif pour les deux années à venir. Le pays est en récession et cette situation pourrait perdurer. Après la fabuleuse croissance de 7,6% en 2010, le PIB brésilien ne cesse de diminuer – 3,9% en 2011, 1,8% en 2012, 2,7% en 2013, et 0,1% en 2014. Le chômage est en hausse : il est passé de 4,9% en mai 2014 à 6,7% un an plus tard. Cent mille postes de travail ont été détruits chaque mois depuis avril dernier (2015). L’inflation, qui s’établissait à 6,3% l’an passé (2014), pourrait s’élever à 9,1% à la fin de cette année (2015). Le dollar a atteint 3,34 réais fin juillet 2015, son niveau le plus élevé depuis 1999. Les familles brésiliennes sont très endettées : la moitié du revenu de 43% d’entre elles est consacré au remboursement de leurs dettes (chiffre de juin 2015). L’ajustement fiscal proposé par la présidente et son ministre des Finances Joaquim Levy pour améliorer leur situation n’a pas réussi à rassembler une majorité au sein du PT et du Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB) du vice-président Michel Temer.

Cette crise financière et économique s’ajoute à la crise politique. Le « scandale du mensalão », qui a conduit plusieurs hommes politiques de premier plan devant la justice, et l’« opération Lava Jato », qui pourrait en concerner encore davantage, affectent profondément le PT, la présidente Dilma et le gouvernement en place.
Il est nécessaire de revenir à l’année 2002 pour comprendre la gravité de la situation. Cette année-là, le candidat Lula da Silva écrit sa Carta aos Brasileiros [Lettre aux Brésiliens], dans laquelle il propose de poursuivre l’action du gouvernement du président Cardoso et d’honorer les engagements financiers et économiques du pays, une position qui à l’époque divise le PT et qui a conduit de nombreux militants à quitter la formation. Certains ont ensuite, en 2004, créé le Parti socialisme et liberté (PSOL), d’autres ont rejoint des groupes déjà fondés ou bien ont continué de militer en toute indépendance.

Durant ses huit années à la présidence, Lula da Silva a pu compter sur une forte demande externe de commodities qui a permis au pays de connaître une croissance économique durable – 1,2% en 2003, 5,7% en 2004, 3,1% en 2005, 4% en 2006, 6% en 2007, 5% en 2008, - 0,2% en 2009 et 7,6% en 2010 – dont la population a pu bénéficier grâce au développement d’une politique d’aide sociale. Des millions de personnes ont ainsi pu sortir de la misère ou de la pauvreté. Cette politique sociale a constitué le fondement du « lulisme » ou bien du « lulopétisme ».
Aux élections de 1989, 1994, 1998 et 2002, la majorité des électeurs de Lula da Silva et du PT étaient issus des couches moyennes de la population. A partir de 2006, après que les programmes sociaux comme la Bolsa Família (qui a permis à plus de 50 millions de personnes de sortir de la misère) eurent donné leurs premiers résultats, la formation et le président ont pu compter sur le soutien des Brésiliens les plus modestes. Ce succès a été la grande réussite du président Lula da Silva. L’élection de Dilma Rousseff en 2010 s’inscrivait dans ce mouvement.

L’économie brésilienne a commencé à montrer des signes de faiblesse en 2012. Un an plus tard,  des millions de personnes sont descendues dans les rues et, en 2014, la présidente Dilma s’impose difficilement face à la sénatrice Marina Silva et au sénateur Aécio Neves lors de l’élection présidentielle.
Le choix de Dilma de faire appel à des adversaires idéologiques et à des personnalités de l’opposition comme le ministre des Finances Joaquim Levy pour composer l’équipe économique de son deuxième gouvernement a amplifié ce phénomène d’usure. De nombreux membres du PT ont accusé la présidente d’avoir trahi à la fois son parti et les Brésiliens. En mai 2015, un groupe de militants et d’ex-militants du PT ont lancé un mouvement de « réforme radicale du parti », courant réformiste à l’intérieur du PT, qui a choisi pour slogan « O PT não matará o petismo! O petismo não deixará o PT morrer » [Le PT ne tuera pas le pétisme ! Le pétisme ne laissera pas le PT mourir].

Les « moments brésiliens »

La récession économique et les conflits politiques internes au PT ne sont pas les seules difficultés auxquelles la présidente Dilma doit faire face. A l’été 2010, lorsque la présidente se préparait à assumer son premier mandat, son pays vivait un grand moment national et international. Le futur semblait déjà être présent. L’aphorisme  « le Brésil est un pays d’avenir et le restera longtemps » du Premier ministre français Georges Clémenceau tendait à perdre tout son sens et à devenir anachronique. La croissance économique accélérée conjuguée à la baisse de la pauvreté faisait du pays un modèle mondial de réussite. Sa politique extérieure vivait ses jours d’« ativa e altiva » [ardeur et hauteur], selon les mots du ministre des Affaires étrangères Celso Luiz Nunes Amorim.

Le choix du Brésil pour accueillir la Coupe du monde de football de 2014 et les Jeux Olympiques de 2016, l’ouverture de dizaines d’ambassades et de postes consulaires, notamment en Afrique, la création d’institutions régionales comme l’Union des nations d’Amérique du Sud (UNASUL) et la Communauté des Etats latino-américains et des Caraïbes (CELAC), la participation à la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), sa qualification dans les BRICs, sa présence au sein du G20, l’absence de conflits dans son environnement proche grâce à la consolidation politique du Marché commun du Sud (MERCOSUR), sa position de référence mondiale en ce qui concerne le combat contre la faim grâce à son projet Fome Zero (Faim zéro) témoignaient de la nouvelle puissance du pays sur la scène internationale.
Brazil takes off, pouvait-on lire dans la presse britannique. Aux Etats-Unis, le pays était qualifié de véritable rising power, leader des pays pauvres et émergents.

Depuis 2013, son influence internationale s’est cependant affaiblie et le pays a perdu de son attractivité. Certains en viennent même à se demander Has Brazil blown it? Lors de la très attendue visite d’Etat de la présidente Dilma aux Etats-Unis en juin 2015 destinée à mettre fin au froid existant entre Brasília et Washington en raison de l’espionnage du pays par la National Security Agence, des investisseurs nord-américains ont même remis en cause le fait que le Brésil soit toujours un pays émergent.

Dans les pas du baron du Rio Branco

Depuis l’époque du baron du Rio Branco (1902-1912), la politique extérieure brésilienne vit sous le signe de la discrétion. Les mandats du président Lula da Silva ont constitué une exception conjoncturelle.
En 1985, lors de l’élection du président Tancredo Neves, le Brésil figurait déjà parmi les dix plus grandes économies mondiales mais les fluctuations financières et les reliquats des gouvernements militaires empêchaient de se rendre compte de son importance. La Constitution de 1988 et le Plano Real de 1994 ont incontestablement été des jalons dans l’histoire récente du pays. La première a formalisé le changement de régime politique, le second a apporté une stabilité financière-économique ; les deux ont relégué la dictature dans le passé.

Ces éléments, ajoutés à la disparition de la tension Est-Ouest et au développement de la globalisation, ont créé les conditions favorables à l’insertion internationale du Brésil. Les mandats du président Lula ont été des moments d’accélération de ce processus. Avec le déclin du conflit Est-Ouest, la notion de « pays du tiers monde » a peu à peu été remplacée par celle de « pays émergents », les monster countries selon l’expression de George F. Kennan (1904-2005).
Au moins depuis 1975, le Brésil, la Chine et l’Inde apparaissent comme des pays capables d’agir au niveau mondial. Cette tendance se confirme au début du nouveau siècle. Lorsque, le 11 septembre 2001, le rêve d’hyperpuissance des Nord-Américains s’est évanoui et que l’économiste Jim O’Neil a proposé l’acronyme BRICs aux actionnaires de la Goldman Sachs, le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine sont devenus les pays les plus attirants de la planète aux yeux des financiers en quête d’investissements et de spéculations. En 2006, ces mêmes pays ont commencé à se construire une identité politique qu’ils ont consolidée à l’occasion de la réunion d’Ekaterinbourg en 2009. A ce moment-là, le groupe se transforme en BRICS en accueillant en son sein l’Afrique du Sud, icône du tiers-mondisme.

Quand les institutions too big to fail commencent à faire faillite lors de la crise financière de 2007-2009, ces rising powers ont vécu leur grand moment. Les projections économiques de 2001 les voyaient représenter 50% du PIB mondial en 2050 ; celles de 2008 envisageaient la chose avant 2030. Les années 2007-2009 sont donc celles des émergents, c’est le moment de BRICs et notamment « le moment brésilien » dont parle Michel Foucher dans La Bataille des cartes (Paris, Bourin, 2011).
À l’ouverture de la session de l’Assemblée générale des Nations unies, quelques semaines après la faillite de Lehman Brothers en 2008, le président Lula da Silva se positionne comme l’un des plus fervents défenseurs de la nécessité d’une réforme de l’ordre international. Selon lui, l’heure de la politique et des rising powers est arrivée.
En partenariat avec le chef de l’Etat français Nicolas Sarkozy (2007-2012) et le Premier Ministre britannique Gordon Brown (2007-2010), le président brésilien a été l’un des principaux instigateurs de la politisation du G20. Lula da Silva se présente comme le leader des BRICs et des pays du Sud lors des réunions du groupe organisées à Washington, Londres et Pittsburgh (décembre 2008, avril et septembre 2009). Le président brésilien devient alors the guy, selon les mots du président Barack Obama. Brazil takes off titre encore The Economist.
A partir de 2010-2011, au moment où Dilma Rousseff arrive au pouvoir, ces vents favorables au Brésil ont perdu en intensité. A partir de 2012, la crise s’installe.

Chantons sous la pluie

Par bien des aspects l’élection de la nouvelle présidente en 2010 constitue un tournant dans l’histoire politique brésilienne : une femme succède à un intellectuel et à un ouvrier à la plus haute fonction du pays. La victoire de Dilma s’explique par les succès des politiques menées par le PT au niveau municipal, régional et fédéral depuis 2003. Les manifestations de juin 2013 sont les premières marques de la crise. Des millions de personnes occupent les rues de plus de 300 villes brésiliennes pour protester contre l’augmentation des tarifs des transports publics décrétée à São Paulo et, plus largement, contre le gouvernement Dilma.

La plupart des manifestants sont issus de catégories sociales intermédiaires dont le revenu familial mensuel oscille entre deux et cinq salaires minimums (500 et 1 250 dollars) et qui composent la majeure partie de la nouvelle classe moyenne brésilienne. Ils descendent dans la rue pour défendre leurs acquis, un meilleur accès à la consommation, à l’éducation, à la santé qui leur ont permis d’accroître leur estime de soi, un élément qui, aux yeux de l’ancien président Lula da Silva, constitue le plus important héritage des gouvernements « pétistes ».
Entre 2003 et 2012, plus de 50 millions de Brésiliens sont sortis de la misère et 50 autres millions ont rejoint les rangs de la nouvelle classe moyenne. En 2015, leur nombre a doublé : 100 millions de personnes ont intégré cette new middle class. Ces Brésiliens se montrent plus pragmatiques qu’idéologiques. Ils se déclarent ni de droite ni de gauche. Ni « pétistes », ni « lulistes », ni « dilmistes ». Ni « aecistes », ni « mariniste », ni « bolsonaristes », ni « felicianistes »4.
Toutefois depuis 2013, ils s’opposent de plus en plus souvent au gouvernement Dilma. Selon les données du Datafolha de juin 2015, près des trois quarts d’entre eux (69%) jugent de façon négative l’action du gouvernement tandis que 9% en ont une opinion positive.

Après le déluge

Bien entendu, cette conjoncture politique, économique et sociale a suscité une forte inquiétude dans le pays. L’avenir du gouvernement Dilma Rousseff, mais aussi celui de l’ensemble des personnalités politiques brésiliennes, est aujourd’hui extrêmement incertain.
La façon même de faire de la politique est en train de se transformer radicalement. L’« opération Lava Jato » et les manifestations populaires devraient faire diminuer la corruption existant dans les secteurs public et privé. Les campagnes électorales seront désormais probablement plus sobres et moins spectaculaires. Cependant, aujourd’hui, personne ne peut dire si la présidente ira au bout de son mandat. Les responsables politiques ne pensent plus qu’à « sauver leur peau et leur poste ». Les élections régionales de l’année prochaine seront un moment de vérité pour tous les partis, notamment le PT et le PSDB et la présidentielle de 2018 constituera le moment le plus important de la démocratie brésilienne depuis 1989.

Ces deux partis sont les plus importants du pays. Ils se sont partagés le pouvoir : PSDB entre 1995 et 2002 avec Cardoso ; PT depuis 2003 avec Lula da Silva et Dilma Rousseff. Mais le malaise actuel du pays met en évidence le manque de renouveau du leadership dans ces deux formations. Le retour de l’ancien président Lula da Silva, qui parle de temps en temps de son retour pour « sauver le projet du PT », est attendu. Au PSDB, plusieurs personnalités sont sur les rangs dont Aécio Neves. Mais rien n’est encore sûr et en 2018, beaucoup dépendra des résultats  économiques et de ceux des enquêtes judiciaires en cours.

L’auteur est très reconnaissant à Christian Lequesne pour sa lecture ; à Jérôme Trotignon pour ses commentaires et ses suggestions ; à Clenes Louzeiro, Gaziela Braga Iack da Silva et José Carlos de Assis pour les précisions apportées depuis le Brésil ; à Corinne Deloy pour son soutien et à Olivier Dabène et Christophe Jaffrelot de lui avoir proposé l’écriture de ce texte.

  • 1. Le système politique brésilien est présidentiel. Le président de la République a besoin du soutien de la majorité du Congrès pour gouverner. En mai 2005, le député Roberto Jefferson a dévoilé l’existence d’un système de corruption au coeur des relations entre le Congrès et le palais du Planalto. Le gouvernement Lula da Silva aurait acheté le soutien des députés. A la suite de ces révélations, plusieurs personnalités politiques et économiques ont été emprisonnées entre 2005 et 2013.
  • 2. En 1998, l’Argentine a connu une grave crise tout d’abord financière et économique puis politique et sociale à partir de l’année suivante. La politique économique du gouvernement Fernando de La Rúa (1999-2001) était lourdement contestée. A la fin de l’année 2001, le président a décrété l’état d’urgence. Les Argentins sont alors descendu dans la rue pour exprimer leur mécontentement à l’égard du gouvernement avec pour mot d’ordre « Que se vayan todos » (qu’ils s’en aillent tous).
  • 3. Le Parti des travailleurs (PT) et le Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB) sont des formations centristes ; la première est de centre-gauche, la seconde de centre-droit. Leurs positions sont plutôt modérées. Le PSDB n’a jamais pratiqué une véritable politique d’opposition. Quelques-uns de ses membres sont de violents critiques des gouvernements du PT mais il n’existe pas dans le parti de consensus autour d’un projet pour un changement de politique du pays. Au sein du malaise brésilien, il existe donc également un malaise au sein du PSDB qui n’a pas grand-chose à proposer.
  • 4. Les « aecistes » sont les fidèles de Aécio Neves ; les « marinistes », de Marina Silva; les « bolsonaristes », de Jair Bolsonaro et les « felicianistes », de Marco Feliciano. Aécio Neves et Marina Silva se sont opposés à la présidente Dilma lors de la dernière présidentielle. Les députés Jair Bolsonaro et Marco Feliciano sont des opposants au PT et au gouvernement Dilma. Leurs sympathisants constituent le coeur des manifestations anti-Dilma.