Science : la montée de la défiance

La culture scientifique est en crise. Depuis plusieurs années, on assiste à une remise en cause croissante de l'universalité, de la valeur culturelle et de l'impact social du travail scientifique. Dans une tribune co-signée par une soixantaine de personnalités, Virginie Tournay met en garde contre ce phénomène et préconise une meilleure régulation démocratique. Interview.

La fiabilité des données scientifiques semble de plus en plus contestée par l’opinion publique, pourquoi ?

Les sondages révèlent que la science et la culture scientifique sont perçues très positivement par une majorité des Français car elles signifient progrès et mieux-être. En revanche, il y a une défiance vis-à-vis des données et de leur production qui se traduit par une mise en cause de l’universalité, de la valeur culturelle et de l’impact social du travail scientifique. Cette défiance touche les chercheurs et leurs institutions. Elle est à distinguer des contestations qui jalonnent notre modernité industrielle : il y a toujours eu des oppositions aux innovations et il y en aura toujours. En revanche, le discrédit des institutions et du travail scientifique qui se développe ces dernières décennies doit nous alerter.

Qu’est-ce qui est à l’origine de ce phénomène ?

Les dérives de l’hypermédiatisation et la dérégulation du marché de l’information sont les causes principales de la montée en puissance de discours alter-scientifiques auparavant ultra-minoritaires. De nombreuses analyses, notamment celles de Gérald Bronner, confirment le rôle des médias numériques comme caisse de résonance de contestations souvent minoritaires, mais très actives. Certaines personnalités emblématiques, dont les propos sont contestés par la communauté scientifique, disposent d’une forte autorité dans ces médias. Sur Youtube, des vidéos remettent en cause l’efficacité des chimiothérapies ou établissent un lien de causalité directe entre la consommation de pois chiche et l’augmentation des performances sexuelles… Elles sont visionnées par plusieurs centaines de milliers d’internautes. Cela transforme la façon dont les gens perçoivent les pratiques d’évaluation de l’efficacité des innovations.

Ce constat d’une défiance institutionnelle est-il partagé dans la société ?

En 2013, Robert Badinter, Jean-Pierre Chevènement, Alain Juppé et Michel Rocard dans La France a besoin de scientifiques techniciens notaient déjà une évolution inquiétante des relations science-société en raison de minorités actives rejetant toute innovation et l’impossibilité de conduire des débats scientifiques contradictoires de façon apaisée. La visibilité croissante des discours anti-vaccination et la décrédibilisation chronique des systèmes d’évaluation du médicament en sont des illustrations. L’expertise scientifique continuellement commentée par les marchands de peur entraîne une paralysie de la prise de décision politique avec pour conséquence un tarissement des recherches en Europe, notamment dans le domaine des biotechnologies. Aujourd’hui, ce constat d’une défiance institutionnelle est partagé par ceux qui font le travail scientifique, ceux qui le régulent et ceux qui le vulgarisent et le diffusent. C’est ce qu'exprime la tribune “La culture scientifique est à reconquérir” que j’ai co-signée avec de nombreuses personnalités du monde académique et politique.

Vous indiquez que cette défiance est liée à un "populisme précautionniste", que signifie cette expression ?

Cette expression, empruntée à Gérald Bronner, renvoie à une disposition mentale qui consiste à surestimer les faibles probabilités : je crois tout ce que je crains. Le terme de populisme correspond à l’expression politique de cette erreur de jugement. Son usage peut affecter l’intérêt général. Par exemple, la peopolisation de la lutte anti-vaccinale analysée par Jocelyn Raude passe par une interprétation maximaliste du principe de précaution. Dans les années 90, la rumeur d’un lien entre les injonctions contre l’hépatite B et la survenue de cas de scléroses en plaque a entraîné l’arrêt de la campagne de vaccination. Le principe d’immunité collective qui sauva des populations entières de la polio ou de la diphtérie des décennies plus tôt fut ainsi mis à mal et fragilisa la couverture vaccinale.

La communication des scientifiques participe-t-elle de cette défiance ? Comment la communication scientifique doit-elle s’articuler à la prise de décision politique ?

Il convient de réhabiliter la démarche scientifique dans la décision publique sans qu’elle ne la surdétermine. Si les discours des marchands de peur doivent être exclus de la décision politique, les experts n’ont pas à arbitrer la décision politique ni à en juger l’issue. La question des risques sanitaires et environnementaux, des OGM, relève des seuls experts du domaine mais le modèle de notre agriculture doit rester un débat démocratique. L’échec de la communication gouvernementale au moment de la crise H1N1 sur sa politique vaccinale est lié au fait que les prescripteurs et les internautes n’ont pas été touchés. Une communication efficace doit viser ses cibles, préciser les incertitudes scientifiques et dénoncer les incertitudes liées à la négligence ou aux conflits d’intérêts. Une autre tension dans les rapports science-société concerne les prescriptions scientifiques dans la sphère privée. Par exemple, si la scientificité de l’homéopathie est discutable, faut-il en interdire la vente ? Il n’y a pas de réponse simple.

Comment penser la démocratisation des affaires scientifiques et techniques ? Une solution pourrait-elle être d’insuffler davantage de démocratie participative ?

Pourrions-nous aujourd’hui faire adopter la loi Neuwirth autorisant la pilule contraceptive en 1967 si nous avions les connaissances scientifiques de l’époque ? Des procédures consultatives autour des effets inconnus sur la santé des femmes l’auraient probablement empêchée. Notre culture institutionnelle vise aujourd’hui à verrouiller toute incertitude. Elle a changé bien plus que notre rapport aux technologies émergentes. Pourtant, face aux risques alimentaires ou environnementaux, les gens ne souhaitent pas nécessairement s’engager personnellement et activement dans le débat, mais ils exigent plus de garanties au niveau des expertises produites, ainsi que le montrent les résultats du Baromètre de la confiance politique réalisé par le CEVIPOF. Il faut penser un nouveau contrat social entre science et société. Cela passe-t-il par une multiplication des instances démocratiques en matière de choix scientifiques et technologiques ? Je crois qu’il faut faire un usage parcimonieux de ce type d’outils. Tout l’enjeu est d’établir la juste frontière entre les interrogations légitimes d’une opinion publique dont l’expression est au fondement de la  démocratie, et des demandes inconsidérées ou absurdes. Ainsi, des lanceurs d’alerte ont été nécessaires dans les affaires de l’amiante ou du sang contaminé. Mais que dire de la loi néo-zélandaise imposant au gouvernement de répondre officiellement à toutes les requêtes des citoyens ? Ainsi, en 2014, le premier ministre John Key a dû prouver, avec l’aide d’un médecin et d’un vétérinaire, qu’il n’était pas un extraterrestre !

Propos recueillis par Marcelle Bourbier (Cevipof)

Virginie Tournay, directrice de recherche au CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF), docteur en sciences politique, est aussi titulaire d’un DEA de biologie cellulaire. Ses recherches touchent aux politiques du vivant, depuis "l’administration" politique du corps biologique jusqu’à la régulation des biotechnologies médicales et agricoles (médecine régénérative, biologie de synthèse et produits du gene editing).

Sir Austen Chamberlain, un alumnus so British

Sir Austen Chamberlain, un alumnus so British

Depuis sa création en 1872, Sciences Po a accueilli des milliers d’étudiants issus d’universités outre-Manche. Sir Austen Chamberlain, un diplômé de Cambridge promis à un brillant avenir dans la diplomatie européenne, fut parmi les tout premiers à y étudier. Célèbre pour son rôle dans les négociations des Accords de Locarno, pour lequel il reçut le prix Nobel de la paix, Austen Chamberlain occupa le poste de ministre des Affaires étrangères britannique pendant l’entre-deux-guerres de 1924 à 1929. Qu’a-t-il retenu de son passage à Sciences Po en tant qu’unique élève britannique de la promotion 1886, et comment ce séjour a-t-il forgé sa politique à une époque aussi charnière de l’histoire européenne ?

Lire la suite
“Retrouver le goût du partage démocratique”

“Retrouver le goût du partage démocratique”

Professeur à Sciences Po et ancien directeur du Centre d’études politiques de Sciences Po (Cevipof), Pascal Perrineau a été nommé le 17 janvier 2019 parmi les 5 garants du grand débat national. Comment envisage-t-il le débat ? Quels seront ses objectifs ? Réponse en vidéo.

Lire la suite
Livres : pourquoi Internet n'a pas tué le papier

Livres : pourquoi Internet n'a pas tué le papier

Par Dominique Boullier, Mariannig Le Béchec et Maxime Crépel. Les livres qui s’entassent dans votre bibliothèque sont-ils encore vivants ? Pourquoi les garder s’ils ne le sont plus ? Pourquoi l’attachement au livre imprimé ne se dément-il pas à l’heure du livre numérique ?

Lire la suite
“L’enquête révèle un paradoxe au sein de la société française”

“L’enquête révèle un paradoxe au sein de la société française”

Depuis 10 ans, le Baromètre de la confiance politique du Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF) mesure les niveaux de confiance accordés par les Français à leurs acteurs politiques, sociaux et économiques. Il révèle aussi les degrés de confiance personnelle et interpersonnelle : famille, voisins... et mesure les perceptions de l’avenir par les Français. À l’occasion de la parution de la 10e vague, entretien avec Martial Foucault, directeur du Centre de recherches politiques de Sciences Po.

Lire la suite
Et si vous étudiiez à Sciences Po cet été ?

Et si vous étudiiez à Sciences Po cet été ?

Vous êtes lycéen ou étudiant ? Vous souhaitez étudier les sciences humaines et sociales à Sciences Po le temps d'un été ? Les candidatures pour l’édition 2019 de la Summer School sont ouvertes, avec deux programmes distincts, l'un pour les étudiants, l'autre pour les lycéens. Voici ce qu’il faut savoir avant de déposer sa candidature.

Lire la suite
Italie : les clés de la popularité de Matteo Salvini

Italie : les clés de la popularité de Matteo Salvini

Par Michele Di Donato, Centre d'histoire de Sciences Po - En apparence spontanée et souvent même grossière, la communication de Matteo Salvini est coordonnée soigneusement et s'appuie sur un outil informatique très efficace. Il faut toutefois se garder de la tentation d’attribuer seulement à ces techniques la réussite de la communication de la Ligue. En effet depuis la crise de 2008, les partis qui proposent une distinction entre un « peuple » homogène et des « élites » corrompues, ont le vent en poupe un peu partout dans le monde.

Lire la suite
Concours juridiques : un palmarès 2018 brillant

Concours juridiques : un palmarès 2018 brillant

L’École de droit de Sciences Po confirme son excellent positionnement dans la préparation aux concours juridiques avec un taux de réussite de 45 % au concours 2018 de l’École Nationale de la Magistrature (ENM). Parmi les 180 étudiants de la classe préparatoire ayant présenté le concours, 79 ont été admis. Huit d’entre eux figurent dans les dix premiers du classement, et vingt parmi les trente premiers.

Lire la suite
Engagée pour les océans

Engagée pour les océans

À l’occasion de la Semaine des Océans à Sciences Po, nous avons rencontré Ève Isambourg, étudiante en 3ème année du Collège universitaire et activiste pour la protection des océans. Après deux ans sur les bancs du campus de Paris, Ève a consacré sa troisième année à l’étranger à mobiliser les esprits sur les questions océaniques autour du monde. Dernière étape de sa mission et non des moindres : une conférence devant l’ONU à New York.

Lire la suite
Le migrant est l’avenir du monde

Le migrant est l’avenir du monde

Par Bertrand Badie (CERI). Le débat sur la migration est stupéfiant et pourtant il dure, s’enlise et même s’encastre dans l’ordinaire de notre culture politique contemporaine. Il paralyse l’Europe qui en parle tout le temps, mais n’en délibère jamais. Il envahit les propagandes partisanes et s’impose comme une sorte de friandise électorale dont se délectent les populistes de tous poils, de droite et maintenant d’une certaine gauche. Il tétanise les gouvernements qui craignent que le respect de la vérité ou qu’un sursaut d’humanisme ne leur vaillent une chute dans les sondages.

Lire la suite
L’espionne qui venait de Sciences Po

L’espionne qui venait de Sciences Po

Jeannie de Clarens, née Rousseau, première de sa promotion en juillet 1940, entame au sortir de la rue Saint-Guillaume une carrière d’espionne-interprète exceptionnelle. À 23 ans, elle a offert aux Alliés un des renseignements les plus précieux de la Deuxième Guerre Mondiale. Une véritable héroïne de “l’armée des ombres”, à qui Sciences Po rend aujourd’hui hommage en baptisant un des ses amphithéâtres à son nom.

Lire la suite