"On peut sortir de la croissance sans sortir du capitalisme"

Économiste engagé pour une société visant le bien-être, Éloi Laurent démontre dans son dernier ouvrage, Sortir de la croissance, mode d’emploi, pourquoi la crise écologique ne pourra être résolue sans abandonner l’objectif de croissance. Utopiste ? Non, d’après lui, il s’agit au contraire d’un objectif non seulement humaniste mais aussi tout à fait réaliste. Preuves à l’appui.

Vous militez depuis longtemps contre la toute puissance du produit intérieur brut (PIB) sur les politiques publiques et proposez de le remplacer par des indicateurs de bien-être. Aujourd’hui, vous appelez à ajouter des indicateurs de résilience et de soutenabilité, pourquoi ? 

Je travaille sur la mesure du bien-être depuis près d’une décennie et je suis convaincu qu'il faut aujourd'hui construire un cadre théorique cohérent permettant de relier bien-être, résilience et soutenabilité. Le Rapport Stiglitz, réalisé à l’OFCE et publié il y a 10 ans, distinguait conceptuellement le bien-être de la soutenabilité. Or, bien-être, résilience et soutenabilité, ces trois “temps”, que j’appelle dans mon livre les “trois horizons” de l’humanité au XXIe siècle, sont dans les faits indissociables.

Sans soutenabilité ou sans résilience, le bien-être n’est qu’une illusion de court terme. La crise climatique peut ainsi, en quelques décennies seulement, balayer les progrès accomplis en matière de santé humaine au XXe siècle. Si, par exemple, les écosystèmes chinois détruits par l’hypercroissance mènent à une situation de raréfaction de l’eau potable et de l’air pur, les centaines de millions de personnes qui ont échappé à la pauvreté depuis les années 1980 en Chine vont y être renvoyées.

Réciproquement, la soutenabilité sans bien-être n’est qu’un idéal. Les comportements et les attitudes deviendront plus durables, non pas pour « sauver la planète », mais pour préserver le bien-être humain. En outre, comme l’a souligné Elinor Ostrom, première femme à avoir reçu le prix d’économie pour son analyse des “biens communs”, la coopération est la clé de pratiques durables. Or, celle-ci  dépend fondamentalement de l’éducation, de l’égalité, de la confiance et de bonnes institutions. La crise des inégalités joue ainsi un rôle décisif dans la destruction de la biosphère.

D’où l’importance de mettre en lumière les connexions entre bien-être, résilience et soutenabilité – inégalités environnementales, emplois verts et santé environnementale –, mais aussi entre qualité des institutions, -et notamment des infrastructures-, et résilience des sociétés. 

Au fond, dix ans après le Rapport Stiglitz, nous faisons face à deux impératifs : premièrement, proposer un cadre cohérent qui permette de  penser la complémentarité entre progrès social et soutenabilité environnementale plutôt que d’étudier de manière isolée d’un côté les inégalités, et de l’autre, l’effondrement écologique. Deuxièmement, rendre opératoires les indicateurs de bien-être alternatifs à la croissance en les intégrant aux politiques publiques à tous les niveaux de gouvernement : communautés, entreprises, territoires, nations, Union européenne.

Selon vous, cesser de viser la croissance serait un levier important pour sauver l’Union européenne et contenir les dérives nationalistes… 

Je constate que le projet européen est dévoré par les chiffres qui le gouvernent. L’Union européenne est dans une situation paradoxale : c’est elle qui la première parmi les grandes régions du monde a tenté d’institutionnaliser les indicateurs de bien-être en initiant la conférence « Au-delà du PIB » en 2007. Mais c’est aussi elle qui a imposé à la Grèce de respecter aveuglément des critères de discipline budgétaire au prix d’une dégradation dramatique de l’état de santé de la population. 

Quant aux dérives nationalistes, il est indéniable que les partis populistes européens, - aujourd’hui très majoritairement de droite contrairement aux années 1980 -, se nourrissent du ressentiment anti-européen. L’Europe a besoin de se réinventer et il me semble qu’il n’y a pas de projet plus en accord avec sa raison d’être que de devenir une « Europe du bien-être ». Pour ce faire, comme pour donner un sens véritable à l’ambition du « Green Deal » annoncée mercredi 11 décembre par la nouvelle Commission européenne, il faut sortir des indicateurs de discipline budgétaire. 

Cesser de viser la croissance n'empêchera pas, selon vous, le capitalisme de prospérer… N’y a-t-il pas un paradoxe ? Capitalisme et croissance ne sont-ils pas intimement liés ? 

C’est une question très complexe, fondamentale mais trop peu pensée. En effet, trois arguments importants sont souvent absents du débat actuel sur la sortie du capitalisme. Premièrement, on peut sortir de la croissance sans sortir du capitalisme, comme le montre le cas du Japon. Entre 1960 et 1990, la croissance du PIB y a été de l’ordre de 185 % (près de 6 % par an), alors que depuis 1990, elle a été de l’ordre de 27 %, soit près de sept fois inférieure, et pourtant le capitalisme japonais continue de prospérer. 

Deuxièmement, on peut aussi, en sens inverse, sortir du capitalisme ou refuser d’y entrer, sans sortir de la croissance et de ses effets destructeurs, notamment sur le plan écologique. C’est le cas de la Chine et avant elle, de l’URSS. C’est un argument que me reprochent certains lecteurs qui estiment que la Chine est devenue un pays capitaliste. Je persiste à ne pas le penser : le capitalisme suppose a minima le libéralisme économique, l’économie de marché et le pouvoir des actionnaires. Or, en Chine, tout cela est soumis au bon vouloir de la puissance publique, elle-même contrôlée par un parti unique. L’économie chinoise n’a jamais cessé d'être administrée. Elle l’est même de plus en plus : contrôle direct de la monnaie, des marchés, des entreprises, etc. La nouvelle Route de la Soie en est la plus saisissante incarnation. Quant à l’URSS, il faut se rappeler qu’elle était aussi obsédée par la croissance et de fait, produisait à tout va des produits... inconsommables ! Faut-il en conclure qu’elle était capitaliste ? Vous admettrez que c’est difficile à démontrer... 

Enfin, dernier argument que je défends : on peut demeurer capitaliste et sortir de la croissance, comme le montrent à mon sens les pays nordiques qui se gouvernent implicitement ou explicitement avec des indicateurs de bien-être et de soutenabilité, tels la Finlande et bientôt l’Islande. 

Précisément, beaucoup de pays se sont dotés d’objectifs et d’indicateurs de bien-être, mais selon vous, il s’agit souvent d’opérations cosmétiques. N’y a-t-il pas des pays dans lesquels ils sont utiles ?

L’exemple de la France que je traite en détails dans mon ouvrage, est très parlant. Dans la foulée du Rapport Stiglitz, la loi Sas de 2015 prévoyait d’utiliser  les nouveaux indicateurs de richesse dans les pratiques et les politiques publiques. Force est de reconnaître que cette loi est restée lettre morte. Le gouvernement a finalement publié en février 2018 le rapport 2017 sur les indicateurs alternatifs, qui ne contient aucune proposition concrète d’intégration de ces indicateurs. De même, le récent exercice de « green budgeting » (« budgétisation environnementale »), inspiré de l’exemple finlandais, proposé par Bercy ne se traduit pas dans les priorités budgétaires du projet de loi de finance 2020, qui contient pas moins de 25 milliards de dépenses défavorables à l’environnement. À l’inverse, la Nouvelle-Zélande, en adoptant en mai dernier son « budget du bien-être », donne la priorité à la santé, physique comme mentale et donc au bien-être (à commencer par celui des enfants) sur la croissance. Tout comme l’Islande et l’Écosse, qui s’orientent également sur cette voie. On peut donc faire beaucoup mieux en France, comme le recommandait une proposition de loi du Sénat de 2017 qui reprenait les propositions de l’OFCE en la matière. 

Vous pensez que ce sont les villes, plus que les États, qui peuvent montrer la voie. Quels sont leurs atouts ? 

Le cas des États-Unis est à cet égard intéressant. Los Angeles, New York, mais aussi Baltimore, San Jose et Santa Monica - avec son “Office of Civic Wellbeing” - ont développé récemment des initiatives de mesure et d’amélioration du bien-être, choisissant une voie radicalement différente de celle du gouvernement fédéral. Ce dernier reste obnubilé par la croissance alors que, par exemple, l’état préoccupant des infrastructures rend le pays dramatiquement vulnérable aux évènements climatiques extrêmes tels que les inondations (auxquels la moitié des Etats américains ont été soumis au printemps dernier) et les incendies massifs qui ont ravagé la Californie cet automne. 

C’est en réseau, en échangeant les meilleures pratiques, en apprenant et en coopérant que les villes révèlent toute leur force d'entraînement et peuvent pallier la force d’inertie des États. Malheureusement, les villes et les régions françaises sont en retard en la matière. Elles sont encore gouvernées par des indicateurs de discipline financière, définis au niveau national, et d’attractivité économique. Paris, Bordeaux ou Grenoble sont encore gouvernées par des indicateurs du XXe siècle.

À l’approche des municipales, je propose que les villes s’engagent résolument dans la sortie de la croissance en plaçant en début de mandat leur action sous l’égide des indicateurs de bien-être. Car l’accélération de la « transition du bien-être » que j’appelle de mes vœux est par nature polycentrique : les initiatives doivent émerger partout sans attendre une autorisation venue d’en haut. 

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