Mai 68, un héritage malmené

Après 50 ans de publications, de récits et de témoignages, et autant d’interprétations sur ce soulèvement populaire, mai 68 reste aujourd’hui encore un événement singulier en France, difficile à qualifier et qui résonne encore. N’est-il pas temps désormais de dépasser l’opposition entre ceux qui fustigent son héritage et ceux qui idolâtrent son souvenir, et de relier, enfin, cet événement à l’histoire présente ?

"On est sorti du Quartier latin, de Paris et des témoignages à répétition"

Dès 1970, dans La Revue Française de science politique, l’article, - devenu un classique -, de Jean Touchard  et Philippe Bénéton, tous deux sociologues, se font l’écho des multiples interprétations des événements de mai-juin 1968 : complot subversif, crise de l’université, accès de fièvre de la jeunesse, conflit de classes d’un nouveau type ou de type traditionnel, crise politique… Les auteurs finissent par conclure avec le simple constat d’un « enchaînement de circonstances ». La lecture de cet article éclaire peu sur les causes et la nature du mouvement, quand bien même ont été utilement écartées les hypothèses les moins vraisemblables.

Ce qui est remarquable c’est que cinquante après, on n’est guère davantage éclairé, malgré d’innombrables publications qui, au fil du temps, ont revisité les évènements, avec des corrections et des précisions importantes grâce, en particulier, aux travaux minutieux d’historiens et de politistes. Avec eux, on est sorti du Quartier latin, de Paris et des témoignages à répétition (non sans contradiction au fil du temps) des porte-paroles médiatiques comme l’incontournable Dany Cohn-Bendit. Leurs travaux ont permis de recueillir les récits d’acteurs anonymes, ont souligné le caractère international de la déferlante étudiante, la place de la plus grande grève générale du XXe siècle et de son acteur principal, la classe ouvrière, qui a également été moins éclipsée par les épopées nanterroises ou sorbonniennes.

Côté sociologie, les explications avancées par deux grandes figures pourtant rarement en accord, Raymond Boudon et Pierre Bourdieu, sur la mobilisation étudiante, ont été critiquées de manière convaincante par Louis Gruel. Leur théorie se fondait sur ce qu’on pourrait appeler, pour faire vite, la peur du déclassement (déjà !). Or,  non, ce ne sont pas les étudiants moyens ou médiocres en sciences humaines qui, par peur d’un “déclassement”, auraient été le fer de lance de la révolte.

En somme l’événement conserve sa part de mystère et, en ce sens, il est unique. Toutes les tentatives ou tous les espoirs de le répéter n’ont jamais abouti dans le demi-siècle écoulé. Unique, par l’adhésion massive des mondes étudiants et lycéens, mais également d’une grande partie des salariés. Certes, pas toujours avec les mêmes mots d’ordre, mais au moins avec la même temporalité et la même implication dans la protestation et le blocage du pays. Unique, enfin, par l’intensité et la pérennité de l’onde de choc provoquée par ces quelques semaines d’épanchement de la parole et de temps suspendu.

"La filiation de mai 68 avec des mouvements tels que le féminisme ou l’écologie peut être postulée"

Des causes, le débat public s’est déplacé vers les conséquences et le legs de mai-juin 68. Une conviction s’est progressivement bâtie : mai 68 imprègnerait toujours les mentalités. Son héritage est souvent présenté de manière négative  : exacerbation de l’individualisme, perte de la valeur travail, refus de toute autorité, y compris pédagogique. Jouisseurs, hédonistes, cyniques, les soixante-huitards d’aujourd’hui, avec leurs mauvaises pensées, seraient des modèles à ne surtout pas suivre. Précurseurs, Luc Ferry et Alain Renaut, auteurs de l’ouvrage polémique La pensée 68, furent parmi les premiers à les fustiger, avant qu’un ancien président de la République, Nicolas Sarkozy, ne s’empare également du sujet.

Une autre vision, pas moins partielle, choisit quant à elle de n’en retenir que  les aspects positifs : libération sexuelle, communion dans la fête et la musique, rejet du conservatisme ambiant. « Le début des années 68 est en réalité, et avant tout, une révolte pour la vie quotidienne, la musique, le rapport entre les hommes et les femmes, la vie, la sexualité, la libération », écrit Daniel Cohn-Bendit dans son ouvrage Forget 68. Un vaste programme qui nie à la fois la réalité de la grève générale et la revendication, par une large frange des manifestants (dont  Cohn-Bendit à l’époque), d’aspirations proprement révolutionnaires.

De même que mai 68 n’a pas surgi sans prodromes (les mobilisations contre la guerre du Vietnam, les convulsions qui secouent le tiers monde et leurs échos, les grèves - la Rhodiaceta de Besançon et Lyon, la Saviem à Caen, etc.), il s’est prolongé bien au-delà de la reprise du travail, parfois douloureuse et tendue, à la fin du mois de juin. Plusieurs années durant, un grand quotidien a consacré une rubrique « agitation », aux soubresauts de mai 68. Les grandes mobilisations autour de l’occupation de l’usine Lip (Besançon, 1973), ou des paysans du Larzac (1974), se situent dans la lignée des événements de mai 68.

50 ans plus tard, il faut cependant s’interroger sur la nature exacte de “l’héritage 68”, son crédit comme son débit. Alors que tant de choses ont changé dans le monde : l’économie, la société , le chômage de masse, la mondialisation, l’implosion du bloc soviétique... Il faudrait démontrer comment, par quels canaux, avec quels vecteurs d’influence, adossées à quelles grandes organisations ou structures, les idéologies libertaires et révolutionnaires exprimées en mai 68 auraient survécu à la relève des générations. Assez vite, on observe cependant la mise en cause du marxisme, avec notamment le courant des nouveaux philosophes (Glucksman, Lévy, eux-mêmes anciens soixante-huitards) et l’intérêt suscité par l’œuvre de Soljénitsyne (L'Archipel du Goulag, paru en 1974 en France). Y contribuent aussi le voile levé sur les exactions de la révolution culturelle chinoise et sur la tragédie cambodgienne qui produisent en retour une très profonde dépréciation des thématiques révolutionnaires. Pendant une vingtaine d’années, l’anti-totalitarisme finit par l’emporter, sur une social-démocratie rénovée et sur les espoirs de transformation sociale.

Ainsi, faire de 68 la matrice toujours active des représentations et des comportements sociaux a peu de sens. La filiation avec de nouveaux mouvements, tels que le féminisme ou l’écologie, peut toutefois être postulée, même si leur essor est postérieur aux événements de mai. Davantage que des résultats concrets, on peut porter au crédit de mai 68 d’avoir ouvert le champ de multiples questions : les comportements rétrogrades et autoritaires, les relations entre les hommes et les femmes, la liberté sexuelle, la place faite à la jeunesse, les droits à l’expression syndicale dans l’entreprise, etc.

Les conquêtes salariales, vite rattrapées par l’inflation, ne sont qu’un lointain souvenir. Ce qui demeure et persiste, c’est la tension entre la volonté de changer profondément la société, - volonté manifeste en 68 et entretenue par le mouvement lui-même -, et le refus de déléguer son pouvoir à des instances situées hors de portée du contrôle direct. C’est aussi le conflit entre l’efficacité supposée d’une centralisation des décisions et la méfiance à l’égard du risque de leur captation par une minorité d’intermédiaires. Avec pour conséquence que, 50 ans après, nous n’en sommes ainsi encore qu’aux balbutiements d’une réelle démocratie délibérative.

Henry Rey, chercheur émérite au Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF), auteur du Dictionnaire de mai 68 (éd. Larousse).

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