Lire en famille pour mieux lutter contre les inégalités

La lecture joue un rôle majeur dans l’acquisition du langage et la réussite scolaire. Mais, d’une famille à l’autre, l’accès aux livres est marqué par de fortes inégalités. Une démarche expérimentale menée par les chercheurs Carlo Barone, Denis Fougère et Agnès van Zanten, tente d’agir directement sur ces disparités en s'appuyant sur le rôle actif des parents à la maison. Une démarche qui fonctionne aussi pour les parents... qui ne savent pas lire. 

La lecture, une pratique bénéfique mais inégalement pratiquée

De nombreuses études ont montré que la lecture d’histoires aux enfants dès le plus jeune âge peut accroître les habiletés de littératie – le vocabulaire, la connaissance de l’alphabet ou la conscience phonologique – et stimuler la motivation à apprendre à lire. L’investissement des parents en matière de lecture partagée est inégalement réparti dans la population et la présence de livres pour enfants dans le foyer est très variable. Si la qualité des interactions autour des livres est diverse d’une famille à l’autre, la reconnaissance de l’importance de la lecture parentale est socialement marquée. Les écoles peuvent jouer un rôle fondamental dans la promotion de cette pratique, mais elles ne mettent en place que rarement des actions de sensibilisation et d’accompagnement des pratiques de lecture en famille.

Le projet de recherche-action coordonné par Carlo Barone (OSC-LIEPP) vise à identifier et à mettre en pratique des modalités efficaces pour développer cet apprentissage en ciblant les milieux sociaux les plus défavorisés, ceux où la lecture partagée est la moins fréquente. Les chercheurs mettent en place un dispositif scolaire de promotion et d’incitation à la lecture partagée entre les parents et leurs jeunes enfants afin de développer leur goût de la lecture et l’acquisition de vocabulaire, de compétences langagières et de capacités de compréhension. Il s’appuie, à des degrés divers, sur tous les acteurs de l’éducation : institution scolaire, enseignants, parents, enfants. Enfin il repose sur une évaluation randomisée du dispositif : un groupe d’enfants tiré au sort bénéficie de l’intervention tandis qu’un autre groupe n’en bénéficie pas. Il sera ainsi possible de mesurer les impacts de cette expérimentation.

Mise en place d’un dispositif expérimental innovant

Le projet concerne les élèves de moyenne section des écoles maternelles faisant partie du Réseau d’éducation prioritaire ou du Réseau d’éducation prioritaire renforcé  (REP et REP+) des 18ème, 19ème et 20ème arrondissements de Paris. Durant l’année scolaire 2016-2017, les chercheurs ont mené une première expérience  sur un échantillon représentatif de 22 écoles (880 élèves). Ce dispositif a été renouvelé et élargi à 22 écoles tirées au sort à partir du même ensemble d’établissements scolaires. Le groupe témoin, non concerné cette année, bénéficiera de l’intervention l’an prochain.

L’objectif est de sensibiliser les familles aux bienfaits de la lecture de livres à leurs enfants et de leur fournir des suggestions pratiques, des astuces pour lire de manière plaisante, capter l’attention ou partager des émotions. Durant six mois, chaque famille reçoit un livre par semaine, riche en image, avec un vocabulaire accessible pour des familles dotées d’un faible bagage scolaire.  Des brochures sont distribuées. Elles apportent des informations sur les bienfaits de la lecture partagée et des suggestions faciles à mettre en œuvre sur les pratiques de lecture les plus stimulantes et efficaces. On y conseille de valoriser les images, de varier les tons des récits, de questionner et réinventer les fins d’histoires. Des rappels par SMS permettent d’entretenir la mobilisation des familles durant toute la durée de l’intervention. Un entretien téléphonique avec un interlocuteur expérimenté est enfin réalisé pour échanger sur leurs expériences de lecture partagée. Ces échanges peuvent être menés en 5 langues, dont l’arabe et le chinois.

Les familles illettrées ou qui parlent mal le français sont invitées à suivre les images des livres et conter une histoire dans leur propre langue ; une dimension qui a été prise en compte dans le choix des ouvrages. Durant l’année 2016-2017, 96% des familles ont donné leur accord pour participer à l’expérimentation, un résultat qui témoigne de leur intérêt et de l’investissement des écoles sur ce projet.

Afin de mesurer l’efficacité de l’intervention, l’équipe de recherche fait passer un test de vocabulaire avant et après l’intervention aux deux groupes d’élèves. Parents et enfants sont également questionnés sur la fréquence et leur goût pour la lecture avant et après l’intervention. Au cours de l’expérimentation conduite durant l’année scolaire 2017-2018, l’équipe mesure également les effets de l’intervention sur les compétences narratives et de compréhension des enfants.

Les résultats encourageants de la première année

Les analyses menées lors de la première année révèlent que cette intervention a eu un effet positif sur la fréquence de la lecture partagée et sur les compétences langagières des enfants. Le plus intéressant, selon les chercheurs, est que ces progrès concernent essentiellement les élèves des familles les moins scolarisées et d’origine immigrée. Le dispositif s’avère moins efficace sur les familles socialement les plus favorisées qui, dans la plupart des cas, pratiquaient déjà la lecture partagée. Le dispositif est aussi plus efficace sur les garçons que sur les filles. En général, la lecture de livres est une activité genrée, principalement pratiquée par les mères et le plus souvent destinée aux filles. Le dispositif a encouragé la participation des pères – c’était l’un des enjeux – et plus encore, celle d’autres membres de la famille : frères, sœurs ainés, grands-parents.

Dans la perspective d’une généralisation de l’intervention, une plus grande implication des enseignants de chaque école est envisagée, notamment pour le suivi et le dialogue avec les parents.

Carlo Barone, professeur des universités, est chercheur à l’Observatoire sociologique du changement de Sciences Po (OSC) et affilié au Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques de Sciences Po (LIEPP). Utilisant des méthodes expérimentales plus couramment rencontrées en psychologie ou en économie, ses travaux portent essentiellement sur les inégalités dans les résultats scolaires et l'acquisition de savoirs et de compétences.

Description complète du projet "Favoriser les compétences langagières des enfants des milieux défavorisés : une évaluation expérimentale d'un dispositif d’accompagnement à la lecture parentale"

Cet article est extrait de Cogito, la lettre de la recherche à Sciences Po, dont le dernier opus est consacré aux inégalités et à l’éducation.

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