Les racines du Brexit

Immigration, néolibéralisme, défiance envers les élites… Le Brexit qui devrait intervenir dans les prochaines semaines a des racines plus lointaines et plus profondes qu’on ne l’imagine. Entretien avec Christian Lequesne, chercheur au Centre de recherches internationales de Sciences Po, sur un phénomène qui révèle une profonde crise sociale et politique.

Comment expliquer que les britanniques se replient sur leur passé et que les conservateurs se fassent défenseurs de la souveraineté nationale ? N’est-ce pas contradictoire avec un libéralisme économique qu’ils ont toujours défendu ?

Il faut inscrire ce phénomène dans le temps long. Il n’y a jamais eu en Grande-Bretagne une vraie adhésion de conviction à l’idée d’une Europe sans cesse plus étroite (an ever closer Union). L’euroscepticisme idéologique des conservateurs est un phénomène qui émerge dans les années 1980 et qui prend de l’ampleur sous l’effet de plusieurs facteurs. Tout d’abord, l’idéologie économique néolibérale qui considère que le projet européen doit se limiter à celui d’un marché. Il explique que Margaret Thatcher ait joué à fond le jeu de la création d’un grand marché intérieur. Cependant, aller au-delà du marché n’a jamais eu aucun sens pour les néolibéraux du parti conservateur, le marché étant le vecteur de la politique. D’où cette idée que l’Europe est une entité trop régulée par des institutions. Nous sommes ici devant l’exact opposé de l’euroscepticisme de gauche que l’on trouve en France.

Le deuxième facteur est la montée d’un nationalisme anglais à partir du milieu des années 1990 en opposition à la décentralisation (devolution) et les pouvoirs accrus accordés à l’Irlande du Nord et à l’Écosse. L’establishment conservateur anglais a été tenté de réaffirmer un nationalisme anglais en mettant en avant que l’Angleterre a inventé le parlementarisme, l’habeas corpus, etc., mais aussi qu’elle a toujours eu le contrôle de son destin.

Le troisième facteur est l’immigration centre-européenne et balte qui a débuté en 2004 et qui a commencé à faire l’objet de critiques dans la société et a été exploité par l’UKIP, parti à la droite du Parti conservateur, ainsi que la crise de la zone euro de 2009 qui a délégitimé le projet européen en Grande-Bretagne. D’où cette idée de certains conservateurs qu’il fallait « reprendre le contrôle » et leur interrogation sur la nécessité pour Londres de rester dans l’Union européenne ou pas. Certains, comme David Cameron, voulaient y rester de manière minimale quand d’autres étaient favorables au Brexit. Ce sont eux qui ont gagné le référendum de juin 2016.

Vous avez écrit : « Une bonne partie des élites conservatrices britanniques vit hélas dans un monde qui ne correspond plus à la réalité ». Pouvez-vous développer ?

Je pense en effet qu’une partie de l’establishment conservateur britannique ne peut pas admettre que la Grande-Bretagne est devenue, comme la France et l’Allemagne d’ailleurs, une puissance moyenne à l’échelle du monde. Les conservateurs sont crispés sur les symboles glorieux du passé (l’Empire, l’invention du parlementarisme) et ils considèrent de manière défensive tout ce qui pourrait remettre en cause l’image de la grandeur du pays. Ils font penser aux gaullistes orthodoxes qui ont existé jusque dans la France des années 1990. Ils sont très idéologiques dans leur approche de la Grande-Bretagne par rapport au reste du monde, convaincus que leur pays peut affronter le monde seul.

Ils n’ont strictement rien à faire du pragmatisme économique, ce qui est intéressant à étudier car le parti conservateur britannique a toujours eu l’habitude d’écouter les milieux d’affaires, qui, dans leur ensemble, sont opposés au Brexit. Or, aujourd’hui, ce n’est plus le cas pour une partie des conservateurs. La façon dont certains hard Brexiters du parti conservateur vous expliquent que la Grande-Bretagne va sortir de l’Union européenne pour renégocier, en tant que membre indépendant de l’OMC, des accords plus favorables avec l’Inde, la Chine et le Brésil est très révélatrice de la surestimation de leur propre pays. S’appuyant sur un passé glorieux mais aussi sur l’image d’une Grande-Bretagne résistante (Hitler n’a jamais pu envahir le pays), ils sont convaincus que cette dernière ne peut exister vraiment que si elle agit seule. D’où cette idée que l’Union européenne empêche la Grande-Bretagne d’être vraiment ce qu’elle est et cette rhétorique, présente dans tout le débat du Brexit, sur « la reprise du contrôle ».

Qu’en sera-t-il selon vous de la situation à la frontière entre les deux parties de l’Irlande ? Le rétablissement d’une frontière plus hermétique peut-il mettre en péril l’avenir des accords de paix signés en 1998 ?

Si les britanniques n’acceptent pas de compromis sur l’union douanière, il sera forcément nécessaire de rétablir une frontière entre les deux Irlande. Les Vingt-sept ne cessent de le dire depuis le début des négociations, mais les Brexiters les plus durs ne veulent pas l’entendre, tout comme les unionistes nord-irlandais (Parti unioniste démocrate, DUP) dont Theresa May a eu besoin pour assurer une majorité à la Chambre des Communes. Je n’ose pas dire qu’elle en a encore besoin, car la Premier ministre n’a plus véritablement de majorité aux Communes, comme l’ont montré les deux votes de rejet de l’accord de sortie de l’Union européenne.

Le rétablissement d’une frontière compromet en effet l’idée forte qui sous-tendait les accords du Vendredi Saint (1998) : le retour à la paix avec l’idée d’une fluidité des mouvements entre les deux parties de l’Irlande. Les conservateurs anglais, et cela est intéressant, ont totalement sous-estimé ce problème parce que pour eux l’Irlande n’est pas le cœur de leur pensée politique. Je crois cependant que personne en Irlande ne souhaite un retour de la violence. Les Irlandais des deux côtés ont assez souffert pendant trente ans. Ce qu’il se passe donne néanmoins au parti nationaliste Sinn Fein l’occasion de dire : « Réunifions les deux parties ». Tout cela pourrait mener à de nouvelles tensions politiques, clairement exacerbées par le Brexit.

Enfin, un peu de prospective, quel avenir voyez-vous à chacun des deux « grands » partis politiques britanniques à l’issue du Brexit ?

La profonde division qu’a produit le Brexit au sein du parti conservateur mais aussi du parti travailliste laissera des traces et empêchera ces deux formations de présenter des programmes vraiment novateurs et tournés vers l’avenir. Si le Brexit a véritablement lieu (ce que personne ne sait au moment où nous parlons), peut être le parti conservateur aura-t-il une capacité à se remettre en marche supérieure au parti travailliste. Le réflexe de survie institutionnel est élevé chez les conservateurs, bien que le Brexit ait généré de très profondes divisions. Mais les travaillistes sont écartelés entre Corbyn, un dirigeant de la vieille gauche favorable au Brexit, accusé d’être antisémite et ne possédant pas d’autre programme que la rhétorique de l’indignation contre le capitalisme, et des députés aux Communes qui continuent pour une bonne part d’assumer l’héritage du blairisme et sont opposés au Brexit. Les proches de Corbyn contrôlent cependant les comités du parti. Je me demande si les travaillistes ne sont pas dans une plus mauvaise posture encore que les conservateurs.

Propos recueillis par Corinne Deloy, Centre de recherches internationales (CERI)

Christian Lequesne participe aux travaux sur le Brexit du programme ESRC : The UK in a Changing Europe

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