Les libertés politiques et syndicales

En mai et juin, Sciences Po dévoile des documents et archives inédits sur les événements de mai 68 survenus dans ses murs. Photos, témoignages vidéos… L’ambition de cette série d’articles est de redonner la parole aux acteurs, de saisir l’événement sur le vif et de comprendre la parole de 68 autant que son contenu. Huitième épisode de “Ça s’est passé…” : le 17 juin 1968, les étudiants réclament les libertés politiques et syndicales au sein de leur école.

Dès le 14 mai, les tracts étudiants réclament une « liberté d’expression réelle/totale/intégrale, syndicale et politique » « à l’intérieur de l’Institut » et les « moyens de l’exercer » ainsi que « la reconnaissance des droits syndicaux ». Certes les étudiants étaient appelés à désigner une Amicale des Élèves en guise d’expression syndicale, certes ils pouvaient s’engager politiquement en dehors et à côté de l’IEP. Mais c’est à un élargissement du périmètre du politique et à l’ouverture d’un espace d’expression à l’intérieur de leur établissement qu’ils en appellent.

L’Amicale des Élèves, ancêtre du BDE, dissoute en 1968

En matière de droits syndicaux, était reconnue par la direction de Sciences Po l’Amicale des Élèves, en charge de la vente des polycopiés, d’œuvres sociales (logement, prêts) et d’action culturelle (organisation de la Journée des livres, de Débats, du Colloque européen des étudiants de sciences politiques, de la Nuit cinématographique et du Bal des étudiants). Élue en décembre 1967, l’Amicale se veut « non engagée politiquement » et a pour principale revendication la défense du diplôme de Sciences Po et pour principale préoccupation la question des débouchés. Elle dénonce avec virulence le Groupement d’action syndicale (GAS), lié à « l’UNEF mino », accusé de diviser le mouvement étudiant en le politisant et de vouloir transformer Sciences Po en faculté de sciences sociales.

Mise en minorité par l’Assemblée générale qu’elle a elle-même convoquée, l’Amicale est « dissoute » par le Conseil étudiant des 4 et 10 juin, contestée dans son monopole, dans son titre remplacé par « Section syndicale des élèves de l’IEP », et surtout dans ses fonctions, avec une séparation préconisée des « services d’intérêt général » (polycopie, actions sociale et culturelle) qui échoient au futur Bureau des Élèves, et de l’action syndicale proprement dite, conçue de façon pluraliste.

Mai 68 dans les archives de Sciences Po (diaporama)

Les droits syndicaux et la liberté d’expression politique reconnus

En matière de libertés politiques, l’occupation de l’IEP « ouvert à tous » offre un banc d’essai à leur exercice : le foisonnement des affiches, la prolifération des stands, la distribution des tracts, la multiplication des débats favorisée par la mise à disposition des locaux pour l’organisation de réunions, de conférences et l’invitation de personnalités extérieures, questionnent le cadre à adopter pour assurer leur mise en pratique équitable et pacifique.

Adopté par la Commission paritaire des études le 17 juin, le texte sur les Libertés politiques et syndicales reconnaît les droits syndicaux et la liberté d’expression politique des étudiants et confie leur mise en œuvre à la future Commission paritaire statutaire et au futur règlement intérieur. Le texte distingue les groupements syndicaux représentatifs et les autres groupes (politiques, associatifs, culturels), leur attribuant des droits communs (tenir des réunions, inviter des orateurs, faire connaître leurs activités par la distribution de tracts) et, aux premiers seulement, des privilèges (attribution de panneaux d’affichage et de stands, voire de locaux, droit d’adresse aux étudiants avant et après les cours) – le tout dans la limite du déroulement normal de l’enseignement (prioritaire dans l’attribution de locaux), du maintien de l’ordre public assuré par le directeur et de la jurisprudence élaborée par la Commission paritaire, en charge des litiges.

La liberté politique, au risque de l'agitation ?

Adopté avec enthousiasme par le Conseil étudiant (116 oui, 3 contre, 1 abstention) et avec réserve (184 oui, 155 non, 31 abstentions) par les enseignants qui redoutent « l’agitation politique permanente », ce dispositif se déploie à la rentrée 1968, avec la promulgation d’un règlement intérieur provisoire le 4 octobre et la désignation par la direction des premiers « groupes reconnus » (15 adhérents minimum) le 10 décembre 1968.

La campagne électorale de janvier-février 1969 en vue de la désignation des représentants étudiants aux nouvelles instances statutaires est l’occasion de tester les contours de ces nouvelles libertés dans un climat émaillé d’incidents entre étudiants d’extrême droite et étudiants antifascistes, entre étudiants gaullistes et de gauche. Preuve de l’acceptation et de l’efficacité des nouveaux mécanismes de régulation, les étudiants mécontents toutes tendances confondues ne cessent d’adresser des recours à la Commission Paritaire et de se réclamer de l’esprit et de la lettre du Règlement intérieur des Libertés Politiques et syndicales.

Dossier documentaire réalisé par Marjorie Ruffin, archiviste à la Mission Archives et Marie Scot, historienne au Centre d’histoire de Sciences Po. Texte de Marie Scot.

Tous les épisodes de “Ça s’est passé en 68” :

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