Le mai de l’administration

En mai et juin, Sciences Po dévoile, à travers une série d’articles, des documents inédits sur les événements de mai 68 survenus dans ses murs. Photos, témoignages, archives… L’ambition est de redonner la parole aux acteurs, de saisir l’événement sur le vif et de comprendre la parole de 68 autant que son contenu. Cinquième épisode de “Ça s’est passé…” : le 21 mai 1968, la direction, ayant pris acte de l’occupation de Sciences Po, cherche à composer avec le mouvement étudiant.

Si les autorités de Sciences Po sont restées relativement discrètes durant les événements de mai-juin 1968, le directeur, Jacques Chapsal, les secrétaires généraux de la Fondation nationale des sciences politiques et de l’Institut d’études politiques, Jean Touchard et René Henry-Gréard, ainsi que les quelques chargés de mission et enseignants que compte alors la Maison, ont donné de leur personne pour maintenir le dialogue avec les étudiants et stabiliser la situation.

Éviter les débordements

Peu coutumiers de la fronde étudiante, la direction a d’abord tenté de s’appuyer sur l’Amicale des Élèves de tendance modérée. Prenant acte des résultats du vote organisé à l’issue de l’AG du 16 mai, de la régularité de la désignation des délégués étudiants survenue le 17 et le 18 mai, soucieuse enfin d’éviter les débordements (descente d’un commando Occident le 20 mai) et la confusion, la direction a vite changé de stratégie. En reconnaissant le 21 mai le Conseil étudiant comme « seul organisme représentatif », le directeur Jacques Chapsal a certes donné un gage au mouvement étudiant, mais a surtout contribué à le structurer et à le responsabiliser – concourant ainsi à établir des relations respectueuses, de pouvoir à pouvoir, et incitant le Conseil étudiant à garantir une occupation pacifique des locaux, un processus de négociation maîtrisé et une participation aux instances paritaires.

Quand les enseignants s’en mêlent

Prenant au mot la revendication étudiante de « cogestion », la direction a encouragé la constitution d’un « pouvoir enseignant » susceptible d’équilibrer le « pouvoir étudiant ». La mobilisation du corps enseignant – composé de 450 professeurs et maîtres de conférences « vacataires » – exige d’abord sa structuration. La direction suscite ainsi une liste d’enseignants « favorables au dialogue avec les étudiants » (dès le 16 mai), puis convoque des réunions des maîtres de conférences et des professeurs par année et par section (20-23 mai), afin de désigner des délégués enseignants et, parmi eux, les représentants siégeant à l’organisme paritaire réclamé par les étudiants et réuni pour la première fois le 28 mai. Précieux intermédiaires, les délégués enseignants – notamment leur président, Alfred Grosser – ont ainsi relayé les messages des étudiants tout en garantissant le non-franchissement des lignes rouges fixées par la direction.

Le mai de l'administration dans les archives de Sciences Po (diaporama)

La création d’un nouveau Conseil de Direction

Suivant à distance les débats, Jacques Chapsal a pris la mesure de la mobilisation et accepté, contraint par son ampleur et par les directives du ministère de l’Éducation nationale lui-même, un certain nombre de concessions – à condition de garantir le statut dérogatoire et l’autonomie de Sciences Po, l’autorité directoriale contestée par les étudiants, la valeur du diplôme par la tenue des examens. La revendication du « pouvoir étudiant » est quant à elle atténuée par la composition tripartite (étudiants/ enseignants/ personnalités extérieures) du nouveau Conseil de Direction et par la réaffirmation de la primauté du directeur, nommé sur proposition du Conseil par le Premier ministre. Surtout, l’IEP reste géré administrativement et financièrement par la Fondation nationale des sciences politiques, dont le Conseil d’administration ne compte aucun représentant étudiant. Jouant habilement de l’essoufflement du mouvement, de l’influence modératrice professorale, du recours à l’autorité supérieure du Conseil de Perfectionnement de l’IEP et du Conseil d’administration de la FNSP, seules instances statutairement décisionnaires, enfin de la complicité bienveillante des pouvoirs publics, la direction de l’IEP a su passer des compromis pour mieux préserver l’essentiel.

Dossier documentaire réalisé par Marjorie Ruffin, archiviste à la Mission Archives et Marie Scot, historienne au Centre d’histoire de Sciences Po. Texte de Marie Scot.

Tous les épisodes de “Ça s’est passé en 68” :

Abonnez-vous à notre newsletter

L’argent des ménages, un objet politique

L’argent des ménages, un objet politique

États-Unis, 2008  : des panneaux “For Sale” poussent aux portes de milliers de pavillons, devenant le symbole du surendettement - quasi forcé - des ménages. Mais la crise des subprimes, aussi scandaleuse qu’elle soit, cache une vérité plus durable : celle des foyers qui s’endettent pour se soigner, des étudiants empruntant pour payer leurs études et dont la dette équivaut aujourd’hui à 75% du PIB états-unien. Si, en France, l’État-providence protège encore de tels phénomènes, il n’en reste pas moins que la question se pose. Désireux d’y répondre, les pouvoirs publics mettent en place de nouvelles politiques de l’argent. Quelles sont-elles et que nous disent-elles de l’État et de la société ? Analyse par Jeanne Lazarus, sociologue de l’argent, chargée de recherche CNRS au Centre de sociologie des organisations.

Lire la suite
Stiglitz et Zelizer, docteurs honoris causa

Stiglitz et Zelizer, docteurs honoris causa

La sociologue Viviana Zelizer et l'économiste Joseph Stiglitz se sont vus décerner le titre de docteur honoris causa de Sciences Po, au cours d'une émouvante cérémonie le mercredi 13 novembre 2019. Cette distinction récompense les deux chercheurs ; la première en tant que fondatrice de la sociologie économique et le second comme figure de la nouvelle économie keynésienne. Ces précieux apports à leurs disciplines respectives ont été soulignés lors des éloges prononcés par Jeanne Lazarus et Jean-Paul Fitoussi.

Lire la suite
En chantier

En chantier

A la rentrée 2021, Sciences Po verra le déménagement d’une partie de ses activités sur le site du 1, place Saint-Thomas d’Aquin à Paris : l’ancien hôtel de l'Artillerie aura achevé sa mue pour devenir le coeur du futur campus parisien. Mais, pour le moment, le lieu est le terrain de jeu des pelleteuses et des hommes de l’art. Notre photographe, Martin Argyroglo, s'est baladé sur le chantier.

Lire la suite
150 étudiants de Sciences Po au Paris Peace Forum

150 étudiants de Sciences Po au Paris Peace Forum

Du 11 au 13 novembre 2019, se tient à Paris la deuxième édition du Paris Peace Forum. Initié par le président Emmanuel Macron et co-organisé par 8 membres fondateurs dont Sciences Po, ce forum réunit de nombreux acteurs de la gouvernance mondiale. 30 chefs d’État et 150 étudiants de l’École des affaires internationales de Sciences Po (PSIA) ont répondu présents.

Lire la suite
Quels financements publics pour les énergies renouvelables en France ?

Quels financements publics pour les énergies renouvelables en France ?

En France et dans le monde, le développement des énergies renouvelables électriques s’est jusqu’à présent largement appuyé sur des mécanismes de soutien public. Ces mécanismes financent généralement la différence entre la rémunération de leur production sur le marché de l’électricité et le prix cible garanti par l’État au producteur renouvelable. Alors que la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) vise à multiplier par trois les capacités de production éoliennes et photovoltaïques en dix ans et que, dans le même temps, les coûts de production de ces technologies sont amenés à baisser, quel besoin de financement public pour les énergies renouvelables électriques peut-on anticiper ?

Lire la suite
Joseph Stiglitz, l'économie contre les inégalités

Joseph Stiglitz, l'économie contre les inégalités

Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie, séjourne ce semestre d'automne à Sciences Po, partageant à cette occasion ses travaux avec les étudiants et les chercheurs de l'établissement. L'économiste se livre ainsi sur son parcours et sa carrière, mais aussi sur ses inspirations, ses rapports à l'œuvre de Keynes et ses convictions pour de meilleures politiques publiques, luttant de manière efficace contre les inégalités.

Lire la suite

"Sciences Po, c'est le Harvard français"

La Mastercard Foundation, en partenariat avec Sciences Po, attribue des bourses qui permettent d’accompagner et de former des étudiants du continent africain talentueux et engagés. Témoignages d'étudiants bénéficiaires de ce dispositif.

Lire la suite
Make it Work : Sciences Po s'engage pour le climat

Make it Work : Sciences Po s'engage pour le climat

Suite à l’annonce de Frédéric Mion, en mars 2019, Sciences Po s’engage pour le climat à travers un ensemble d’initiatives éco-responsables regroupées sous le programme “Climate Action: Make it Work”. Programme événementiel dédié, audit des enseignements, plan d'action écoresponsable, consultations en ligne : toutes les communautés de Sciences Po sont invitées à devenir des acteurs engagés pour mener la transition écologique.

Lire la suite
Eric Vinson : “Le droit de croire ou de ne pas croire”

Eric Vinson : “Le droit de croire ou de ne pas croire”

Destinée aux ministres du culte, aux cadres des communautés religieuses et aux professionnels travaillant autour du fait religieux et de la laïcité, “Emouna” est une formation unique dans le paysage universitaire français. Ce programme propose en effet à ses étudiants de découvrir l’environnement politique et institutionnel qui entoure les pratiques religieuses, la laïcité et les différentes religions. Le tout, dans une perspective interdisciplinaire et non-confessionnelle. Qu’est-ce qu’un programme laïque sur les religions ? Qu’y apprend-on ? Depuis 2018, Eric Vinson, spécialiste du fait religieux et de la laïcité, est le responsable pédagogique de cette formation. Il nous explique le sens d’Emouna.

Lire la suite