Le fact-checking est-il vraiment efficace ?

Par Manon Berriche (article initialement publié le 22 janvier 2020) - Le fact-checking ne date pas d’hier. Dès son lancement, en 1923, le magazine Time avait déjà recruté une équipe de fact-checkers. Leur rôle à l’époque : vérifier scrupuleusement toutes les informations avant qu’elles ne soient publiées. Mais à l’ère du numérique, l’essor des réseaux sociaux a entraîné un bouleversement du fonctionnement de l’espace public traditionnel.

Illustration > La mission Apollo a été récemment remise en question par de nombreux Américains persuadés qu'il s'agissait d'une intox. Steve Jurvetson/Flickr, CC BY-ND

Comme l’explique Dominique Cardon dans son livre La Démocratie Internet, la pertinence attribuée à une information ne résulte plus d’une évaluation normative de son contenu par des experts mais émane plutôt d’une « agrégation numérique ». C’est-à-dire que, désormais, les informations exposées sur la toile ne sont plus filtrées en étant au préalable passées au crible par des experts et journalistes. Elles sont à la place hiérarchisées a posteriori par des algorithmes de classement et de référencement qui dépendent en partie des clics et « likes » des internautes.

Essor du journalisme de vérification

Cette reconfiguration de l’espace public ouvre ainsi la porte à de nouveaux contenus, pas toujours vérifiés, ni toujours pertinents, pour le débat public, parmi lesquels certaines fake news.

Dans ce nouveau contexte, les rubriques de fact-checking ont largement augmenté depuis une dizaine d’années afin de valider cette fois-ci a posteriori l’exactitude des chiffres et des informations énoncées publiquement. En Europe, par exemple, plus de 90 % des sites de fact-checking ont été établis depuis 2010, avec une intensification accrue ces dernières années.

Ainsi, en France, Libération, via sa rubrique « Désintox » (2008), fait figure de pionnier. D’autres médias ont suivi avec notamment « Les Décodeurs » (2014) pour le journal Le Monde, l’émission radio dédiée de France Info « Le Vrai du Faux » (2012) ou encore « AFP Factuel » (2017) pour l’Agence France Presse.

Les Décodeurs. Le Monde

Info fact-checkée, info approuvée ?

Face à l’émergence de ce nouveau mode de traitement journalistique de l’information, le public peut ainsi se tourner de plus en plus vers des vérifications réalisées par des experts pour s’assurer de la validité de différents contenus.

Un sondage réalisé par les étudiants de Sciences Po auprès d’une centaine de personnes révèle d’ailleurs que 90 % d’entre elles se disent familières des méthodes de fact-checking et très favorables à leur développement.

Mais au-delà de cette appréciation positive du fact-checking par le grand public se pose la question de son efficacité : dans quelle mesure celui-ci permet-il réellement de discréditer certaines fake news et d’endiguer la formation de croyances infondées ?

À cette question, plusieurs études, et notamment une méta-analyse – qui combine les résultats de plusieurs études scientifiques indépendantes –, indiquent un effet général significatif du fact-checking sur les opinions individuelles pour contrer certaines fausses informations.

Identifier les formats et les méthodes les plus efficaces

Finalement, l’enjeu actuel est surtout d’identifier les formats et méthodes les plus ajustés pour convaincre le grand public. Sur ce point, une expérience a par exemple montré qu’il pouvait être plus efficace de proposer des visualisations de données synthétisant le nombre de propos trompeurs tenus par des hommes ou femmes politiques, pour fournir aux gens des indicateurs sur la fiabilité de certains émetteurs d’information, plutôt que de procéder à des rectifications énoncé par énoncé.

Alexander Agadjanian et al.2019, Author provided

Une autre recherche a aussi suggéré que le recours à des formats vidéo pouvait s’avérer particulièrement persuasif. Ainsi, bien que YouTube soit fréquemment accusé de faciliter la diffusion d’informations erronées, sans doute n’est-il pas inutile de souligner que dans le même temps cette plate-forme a aussi permis l’émergence de nombreux vidéastes dont l’objectif est précisément de démonter les fake news, comme Aude Favre et sa chaîne WTFake.

Le lama, mai 2019.

La politique privilégiée au détriment des infos scientifiques

Si les études scientifiques montrent que le fact-checking peut être efficace pour lutter contrer la prolifération d’informations fallacieuses, il faut néanmoins noter que certains thèmes sont parfois moins traités par les rubriques de fact-checking.

Pour étudier cette question, les étudiants de Sciences Po ont récolté les 50 derniers articles de trois rubriques de fact-checking : (1) l’AFP Factuel ; (2) Les Décodeurs ; (3) Checknews. Résultats ? Ils ont trouvé que les corrections étaient souvent centrées sur les sujets d’actualité politique et économique. A contrario, la place réservée aux questions écologiques ou de santé publique était beaucoup plus faible (variant respectivement entre 2 % et 10 % et 2 % et 8 %).

Des initiatives associatives, telles que Science Feedback, commencent cependant à émerger pour aider le grand public à mieux discerner la solidité d’énoncés scientifiques sur la santé ou le réchauffement climatique.

 
 
 

Les vidéos de vérification sur la santé sont-elles bien perçues ?

Face à cette moindre considération des sujets de sciences dures, dont la santé au sein des rubriques de fact-checking traditionnelles, les étudiants de Sciences Po ont décidé de focaliser leur enquête sur cette thématique, en s’intéressant notamment à la force persuasive des vidéos de débunkage à propos de certaines informations scientifiquement infondées sur les vaccins.

Pour cela, ils ont réalisé une analyse approfondie des 130 commentaires suscités par une vidéo de la chaîne Youtube Hugo Décrypte visant à expliquer pourquoi certaines informations circulant sur les vaccins (telles que « les vaccins favorisent l’autisme ») sont erronées. Leurs résultats montrent qu’une importante majorité de ces commentaires (67 %) étaient favorables à la vidéo.

« Les vaccins sont-ils dangereux ? » (Hugo Décrypte).

Mais une catégorisation plus fine de ces commentaires révèle que la réception de la vidéo ne se réduit pas à la seule question de la validité de son contenu dans la mesure où celle-ci a également donné lieu à des remarques plus personnelles pour remercier le vidéaste (11 %) mais aussi pour lui proférer des attaques ad hominem (9 %). Au-delà de son seul contenu, l’appréciation de la vidéo dépend donc aussi du degré de considération et de légitimité accordé à son émetteur, ce qu’indique d’ailleurs également une des six personnes interviewées par les étudiants après un visionnage de la vidéo :

« Je pense qu’il est important de savoir qui est l’auteur, sa formation quand on regarde une vidéo de fact-checking » (femme, 49 ans, cadre)

 
 

Quand les internautes deviennent eux-mêmes fact-checkers

Au-delà des méthodes de fact-checking déployées par des médias traditionnels ou des chaînes de vulgarisation scientifique, il faut aussi noter que des processus d’autorégulation peuvent se mettre en place entre les internautes sur les réseaux sociaux.

En effet, les commentaires qui accompagnent certaines fake news ne sont pas nécessairement le signe d’une crédulité passive de la part des internautes. Bien au contraire, ces derniers peuvent faire preuve de vigilance et prévenir les autres du caractère fallacieux d’une information en mettant en doute sa véracité par un commentaire du type « attention, vérifiez la source » ou encore en renvoyant vers un article la débunkant.

Parfois, il arrive même qu’ils mènent des enquêtes minutieuses pour contredire eux-mêmes certaines fausses informations, à l’instar de cet internaute qui a effectué une recherche par image inversée pour retrouver la source originelle d’une photo (prise en nouvelle Zélande en 2016) et ainsi prouver qu’il ne s’agissait pas du tout d’une route endommagée par un séisme en vallée du Rhône.

L’AFP Factuel recommande d’ailleurs aux gens de regarder les commentaires des autres afin d’évaluer plus facilement la fiabilité des informations.

Des études ont d’ailleurs montré que les commentaires accolés aux contenus médiatiques pouvaient être des sources de corrections effectives face à certaines fausses informations ou encore que la perception d’un consensus au sein des commentaires d’autres internautes pouvait moduler l’attitude des individus sur les questions liées au réchauffement climatique exemple. Ainsi, une piste intéressante pour contrer le phénomène de la désinformation pourrait être de mobiliser l’intelligence collective du grand public.

Le pouvoir de l’intelligence collective

D’après une récente étude de psychologie le grand public peut discerner avec autant de justesse des sources fiables de sources moins fiables que des fact-checkers professionnels.

C’est le pouvoir de l’intelligence collective. En France, il est ainsi positif de noter qu’un fact-checking collaboratif est en train de se développer, avec par exemple l’intermédiaire de la plate-forme indépendante comme CaptainFact.

Dans ce cadre, les internautes collaborent pour vérifier eux-mêmes des informations présentes sur le web. Chacun peut citer une affirmation présente et la valider ou l’infirmer avec des sources. Au-delà de corrections factuelles, il pourrait ainsi être également pertinent d’encourager davantage de dispositifs facilitant les débats et échanges d’idées pour permettre aux démocraties contemporaines d’être réellement participatives et délibératives.

Dialoguer pour mieux raisonner

Une récente expérience, menée pendant la Fête de la Science 2018 et le Forum des Sciences Cognitives 2019, suggère d’ailleurs qu’il pourrait être intéressant pour les chercheurs de s’engager davantage avec le grand public pour animer des discussions sur certains sujets controversés, comme la vaccination ou les OGMs, en expliquant au public ce que signifie une preuve en science et quel est le consensus actuel de la communauté scientifique sur ces sujets.

En effet, à l’issue de cette expérience, les participants étaient plus nombreux à trouver les vaccins bénéfiques pour la santé humaine, et à considérer les OGMs comme non néfastes.

C’est que, comme l’ont montré les chercheurs de psychologie cognitive Dan Sperber et Hugo Mercier, le raisonnement est une compétence sociale particulièrement performante lors de contextes dialogiques, où arguments et contre arguments peuvent être échangés librement, et plus particulièrement au sein de groupes où règne une certaine diversité de point de vue.

Ainsi, plutôt que des « faux » estampillés au feutre rouge indélébile, comme des annotations laconiques réalisées dans les marges d’une interro surprise, à propos desquelles un élève n’aurait rien le droit de rétorquer, peut-être est-ce davantage des formats médiatiques facilitant le dialogue avec le grand public qu’il faudrait encourager. Car, comme le soulignait déjà Kant au XVIIIe siècle, pour que les citoyens puissent faire un « usage public de leur raison », il est nécessaire de garantir la liberté d’expression et de publication de tous.


Lise Kiennemann, Alexandre Potin et Antoine Chossat, étudiants au Collège Universitaire de Sciences Po, ont contribué à cet article en menant un travail d’enquête sur le fact-cheking dans le cadre du cours de « Culture et enjeux du numérique ».The Conversation

Manon Berriche, Doctorante, Sciences Po – USPC 

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original (article initialement publié le 22 janvier 2020) 

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