Le contenu idéologique de l’enseignement

En mai et juin, Sciences Po dévoile des documents et archives inédits sur les événements de mai 68 survenus dans ses murs. Photos, témoignages vidéos… L’ambition de cette série d’articles est de redonner la parole aux acteurs, de saisir l’événement sur le vif et de comprendre la parole de 68 autant que son contenu. Neuvième épisode de “Ça s’est passé…” : les étudiants s’emparent des questions du contenu de l’enseignement et de la démocratisation de Sciences Po.

La réflexion sur l’exercice des libertés et du pouvoir au sein de l’IEP s’accompagne d’un débat sur les missions de Sciences Po, sur son rôle dans la reproduction sociale et la fabrique des élites, sur le contenu de ses programmes d’enseignement, sur sa pédagogie et les modalités de sanction des études. La critique du « contenu idéologique de l’enseignement » n’est certes pas reprise à son compte par la direction et les enseignants, mais les nouvelles Commissions pédagogiques instituées après 1968 vont dessiner les contours de la grande réforme pédagogique qui se déploie à partir de la rentrée 1972.

L’IEP, un “ghetto bourgeois” à “ouvrir à tous”

Pas moins de quatre commissions du Conseil étudiant travaillent sur « la démocratisation de l’IEP », le « contenu idéologique de l’enseignement », « l’avenir de Sciences Po » et « les examens – à court et long terme ». Produisant de volumineux rapports, elles témoignent de l’appropriation par les étudiants de thèmes jusqu’alors réservés à la direction et aux enseignants.

La « démocratisation » figure en bonne place des revendications étudiantes : « replié sur lui-même », quand il n’est pas qualifié de « ghetto bourgeois », l’IEP doit s’ouvrir « à un plus grand nombre », en multipliant les conférences libres d’accès, l’accueil d’étudiants provenant d’autres universités et les offres de formation continue/professionnelle (cours par correspondance, cycles courts de formation). La « ségrégation sociale » et « l’esprit de corps » des étudiants doivent être combattus en limitant la sélection (notamment en réformant l’examen de fin d’Année préparatoire) et en multipliant les bourses d’études. L’ouverture passe également par une transformation du corps enseignant, jugé trop homogène socialement, professionnellement et politiquement.

La critique du contenu des enseignements

Les étudiants mobilisés contestent également le contenu des études, peu adapté « aux finalités de la vie économique et sociale » et réclament le droit de « réformer les méthodes d’enseignement de l’Institut dans [un] esprit de contestation et de critique permanent » : « l’IEP est la Maison où l’on décrit plus que l’on explique » ce qui « nuit au développement de l’esprit critique », où l’on « acquiert un comportement plus que des connaissances ou un mode de raisonnement », où « la dissertation et l’exposé oral deviennent d’abord une performance de rhétorique », où la « compétition » favorise « un comportement individualiste » et où l’on se préoccupe plus de sa « carrière personnelle » que de « l’intérêt général ». Le bachotage de l’AP, le cloisonnement des sections dans un institut pourtant pluridisciplinaire, l’« absence d’enseignement économique et social » en prise avec l’actualité, enfin la « passivité et le conformisme de l’étudiant » et les « rapports hiérarchiques enseignants/enseignés » sont pointés du doigt. Allant plus loin encore, les étudiants communistes dénoncent « un enseignement idéologique (c’est-à-dire ni scientifique, ni professionnel) », qui transmet la « culture dominante bourgeoise », derrière une « apparence de neutralité ou de nécessité technique ».

Le contenu idéologique de l'enseignement dans les archives de Sciences Po (diaporama)

Décloisonner les sections, travailler en groupe, faire des stages...

Pour y remédier, les commissions préconisent de transformer Sciences Po en « Institut d’études politiques, sociales et économiques (IEPSE) » et de décloisonner les sections, par l’acquisition d’un « langage commun » et d’une culture générale en premier cycle, augmenté d’une spécialisation en deuxième cycle (Gestion publique et privée, Sciences politiques et sociales, Relations internationales), grâce au rallongement de la durée des études (quatre ans, au lieu de trois). En matière de pédagogie, le travail de groupe doit primer sur le travail individuel, les conférences de méthode, les séminaires d’approfondissement et d’initiation à la recherche ou à la vie professionnelle, ainsi que les stages obligatoires, doivent remplacer le cours magistral. Concernant la sanction des études, le contrôle continu est plébiscité, au détriment des examens accusés de favoriser le bachotage et l’esprit de compétition, tandis que la suppression du classement est recommandée. L’épineuse question de la sélection divise les étudiants mobilisés qui hésitent entre défense du diplôme et volonté de démocratiser l’IEP.

La mise en place des Commissions pédagogiques bipartites et la réforme des études de 1972-74 constituent autant de réponses à ces critiques, en instaurant la centralité de l’enseignement de l’économie, l’apprentissage des « langages » (mathématiques, informatiques), et la multiplication des spécialités et des stages. Quant à la démocratisation de l’IEP, Michel Gentot, enseignant en 1968, premier président-enseignant de la Commission paritaire et futur directeur de Sciences Po, la place au cœur de son mandat (1979-1986), élaborant les premiers mécanismes de redistribution sociale (par l’instauration des bourses et aides sociales FNSP) et ouvrant une voie d’accès dérogatoire pour les publics adultes, tard venus à l’université.

Dossier documentaire réalisé par Marjorie Ruffin, archiviste à la Mission Archives et Marie Scot, historienne au Centre d’histoire de Sciences Po. Texte de Marie Scot.

Tous les épisodes de “Ça s’est passé en 68” :

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