La bataille des examens

En mai et juin, Sciences Po dévoile des documents inédits sur les événements de mai 68 survenus dans ses murs. Photos, témoignages, archives… L’ambition de cette série d’articles est de redonner la parole aux acteurs, de saisir l’événement sur le vif et de comprendre la parole de 68 autant que son contenu. Premier épisode : 11 mai 1968, les étudiants de Sciences Po entrent dans le mouvement en refusant de passer les épreuves de langue du diplôme.

Le samedi 11 mai au matin, les étudiants de Sciences Po refusent de passer les épreuves de langues du diplôme auxquelles ils étaient convoqués : les affrontements de la première « nuit des barricades » (du 10 au 11 mai), la solidarité avec les étudiants arrêtés, la volonté de participer à la « lutte » ont eu raison du calme précaire qui régnait rue Saint-Guillaume. Ce boycott marque le début de l’occupation de Sciences Po et d’un long bras de fer entre la direction et les étudiants mobilisés autour de la tenue et de la teneur des examens.

Les revendications étudiantes en matière d’examen se focalisent d’abord sur leur report et leur aménagement, puis s’élargissent à une réflexion globale sur le contenu, la pédagogie et l’évaluation de l’enseignement. Préalable aux négociations et à la levée de l’occupation, revendication première (à défaut d’être principale) des tracts étudiants, la « question des examens » mobilise trois commissions du Conseil étudiant – commission des « examens à court terme », des « examens à long terme », des « cas particuliers : étrangers, service militaire, cas sociaux », elles-mêmes divisées en groupes de travail. Les étudiants y produisent de nombreuses notes dans lesquelles ils rejettent le « système néfaste du criblage » (sélection drastique entre première et deuxième année), le redoutable Grand Oral (du diplôme) et le classement final, dénoncent « bachotage, abrutissement et passivité de l’étudiant », et réclament de participer aux décisions relatives à « l’organisation des études, les programmes et les modalités de la sanction des études » au titre de la cogestion. Concernant la session 1968, ils préconisent l’obtention du diplôme par un examen sur dossier (moyenne pondérée des notes de conférences) en juin, assorti de rattrapage en septembre.

La bataille des examens dans les archives de Sciences Po (diaporama)

La question des examens est doublement clivante. Elle oppose le Conseil étudiant et la direction qui repousse tout compromis. Contraint de reporter sine die la tenue des examens en raison de l’occupation des locaux, le directeur Jacques Chapsal refuse le principe de « l’examen sur dossier » et convoque mi-juin par lettres-circulaires les étudiants à une session d’examen normale mais reportée à fin août-début septembre. La tenue des examens divise également les étudiants : l’incertitude qui règne quant aux dates et modalités d’organisation des épreuves, la peur de voir le diplôme dévalué, la volonté d’être fixé sur son sort universitaire avant l’incorporation militaire ou l’entrée sur le marché du travail, expliquent le mécontentement qui s’exprime contre le boycott. Quelques étudiants poursuivent ainsi leurs révisions en bibliothèque sans se soucier du “bruit et de la fureur” de la rue ; d’autres rédigent des tracts et des motions exigeant la tenue des épreuves du diplôme avant l’été.

La fermeté de la direction aura raison des revendications étudiantes : les épreuves ont lieu au retour des vacances d’été selon les modalités habituelles (le Grand O en moins) ; la « promo 68 » est diplômée le 16 décembre 1968 et le vénérable diplôme de Sciences Po sort inchangé de la révolution étudiante.

Dossier documentaire réalisé par Marjorie Ruffin, archiviste à la Mission Archives et Marie Scot, historienne au Centre d’histoire de Sciences Po. Texte de Marie Scot.

Tous les épisodes de “Ça s’est passé en 68” :

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