L’Ukraine et l’Europe face à l’invasion russe : regards scientifiques

L'invasion de l'Ukraine par la Russie pose de multiples questions. Elle nous lance d'immenses défis, dès aujourd'hui et pour demain. Nous avons invité nos chercheurs et chercheuses et leurs collègues, à partager leurs analyses, dont voici un résumé.

Au-delà de l’Ukraine, l’adversaire de Poutine est l’Europe, par Anna Colin Lebedev

Anna Colin-Lebedev rappelle que les premières attaques de Poutine contre l'Ukraine ont instantanément succédé aux rassemblements pro-européens de la société civile : l’annexion de la Crimée et l’intervention dans le Donbass ont eu lieu quelques semaines après la révolution du Maïdan en 2014. L’aspiration des ukrainiens à se tourner vers l’Union européenne fut pour Poutine un affront et une menace. La Russie avait bien cherché à proposer un modèle d’union économique (Union économique eurasiatique) ou culturelle (le “monde russe” et la “Nouvelle Russie”), mais l’attractivité de ce projet a été très limitée. Face au soft power de l’Union européenne, la Russie n’a pas d’armes, et cette faiblesse est une des raisons pour lesquelles le pouvoir russe a fait le choix d’une prise de contrôle de l’Ukraine par la voie militaire. La focalisation du pouvoir russe sur l’OTAN et les Etats-Unis, son refus de parler à l’Union européenne n’est pas un signe de faiblesse de l’UE, mais au contraire de sa force: la Russie a des armes à opposer aux armes de l’OTAN, mais rien à opposer à l’attractivité du modèle européen.

Un sentiment national ukrainien qui ne s'est affirmé que très progressivement, par Alexandra Goujon

Un retour indispensable aux origines des tensions entre Russie et Ukraine est brossé par Alexandra Goujon. Elle souligne que l'émergence du sentiment national ukrainien ne fut pas linéaire et souvent reconstruit sur des réminiscences (Rus médiévale, courant nationaliste de la fin du XIXe siècle, indépendance de 1918). Mais le sentiment d'altérité d'avec la Russie, parallèlement au rapprochement de l'Ukraine avec l'Union européenne, ne se développe réellement qu’à partir des années 2000 et se transforme chez certains en hostilité envers la Russie à partir de 2014. C'est notamment ce dont témoignent les propos d'un habitant russophone de Marioupol interrogé en 2021 et affirmant n'avoir jamais cru auparavant pouvoir avoir un sentiment anti-russe.

Europe : ce que nous disent les réactions européennes à la guerre, par Jan Rovny

Les observateurs s'accordent à dire que cette guerre est un tournant majeur mais de quoi vers quoi ? Selon moi, c'est un tournant parlant du post-matérialisme focalisé sur la satisfaction des besoins dits supérieurs (cognitifs, esthétiques, réalisation de soi) vers la nécessité de sécuriser les besoins matériels élémentaires et de sécurité.

L'agression de Poutine a choqué le monde, mais sa politique reste un principe directeur pour une partie de l'Occident. Si les dirigeants autoritaires européens se montrent prêts à aider les réfugiés ukrainiens et dénoncer Poutine, ils continuent à s'inscrire dans ses orientations. Poutine a toujours été un symbole de l'illibéralisme culturel. Avec cette guerre qui piétine le droit international, il est devenu avant tout un symbole de l'illibéralisme constitutionnel. L'importance du libéralisme constitutionnel - la primauté du droit et les libertés et droits civils fondamentaux doivent s'affirmer au premier plan.

Cette division de nos sociétés sur des questions culturelles et le libéralisme constitutionnel nous place dans une situation similaire à celle du traité de Versailles de 1910 Nous ne devons pas commettre les mêmes erreurs qu'alors.

Une prise de recul indispensable, par Pascal Bonnard

L’invasion de l’Ukraine par l’armée russe est intervenue de manière inattendue. Elle a été la source d’une perte d’intelligibilité qui a poussé à vouloir reconstituer les chaînes de causalité qui auraient conduit à cette guerre. Ce questionnement invite à mobiliser des schémas d’analyse qui tendent soit à survaloriser la rationalité soit à l’inverse à la nier. Plutôt que rechercher à tout prix les « raisons », il convient de garder à l’esprit que les acteurs élaborent des stratégies dans des contextes incertains – stratégies qui sont donc soumises à des réévaluations constantes et qui ne produisent pas nécessairement les effets escomptés. La dimension continentale voire internationale de cette guerre a par ailleurs donné beaucoup de place aux grilles de lecture géopolitiques, donnant le sentiment que tout se réduirait à des intérêts et rapports de force se déroulant à une échelle macro (la rivalité États-Unis/Russie, les capacités stratégiques des différents États, la lutte pour les ressources énergétiques, etc.). Examiner les pratiques sociales ordinaires des individus, les mécanismes de légitimation des régimes, les modalités d’exercice du pouvoir dans les différents pays s’avère pour autant crucial pour comprendre cette guerre, ses origines et implications. Il s’agit donc de ne pas verser de manière irréfléchie dans une analyse géopoliticienne ou psychologisante des phénomènes sociaux mais de continuer à recourir aux outils des sciences sociales – ce qui suppose aussi de défendre notre capacité à tou.te.s de mener un tel travail dans le contexte actuel de remise en cause de l’autonomie des sciences sociales.

Perspective d'une adhésion de l'Ukraine à l'UE / Émergence d'une politique européenne de défense par Elsa Bernard

Même si l'Union européenne a fait un geste fort pour indiquer à l'Ukraine que sa demande d'adhésion sera examinée (ainsi que celles de la Moldavie et de la Géorgie), aucune procédure spéciale n’est prévue par les traités. Le processus restera long. En l’état actuel du droit, il faudrait notamment que l'Ukraine se conforme à un certain nombre de critères. Par ailleurs, pour valider la candidature puis l'adhésion éventuelle, il faut un vote unanime des Etats membres, puis une ratification du traité d'adhésion par chaque Etat, selon ses règles constitutionnelles, ce qui peut impliquer l'organisation de référendum dans certains Etats. Enfin, il faudrait revoir en profondeur les fonctionnement des institutions européennes pour permettre à l’Union d’intégrer ce nouvel État.

Pour ce qui est de la politique européenne de défense, les évolutions, depuis le début de la guerre, sont majeures. Elles arrivent à un moment où l'UE s’interroge, depuis quelques années, sur son autonomie stratégique et avait commencé à se doter d’outil juridique et financier pour consolider sa politique de sécurité et de défense. L’Union s'était notamment dotée de la "Facilité européenne pour la paix", un outil financier, et qui a permis au Conseil d’adopter, dès le 28 février, deux décisions permettant la fourniture, par les Etats membres, d’armes létales et d’équipements non létaux à l’Ukraine. Dans ce contexte, ce n’est pas l’UE qui fournit les armes à l’Ukraine (elle n’en a pas la compétence), ce sont les Etats membres – du moins ceux qui le souhaitent, et la Facilité européenne pour la paix permet de rembourser ces armes aux Etats. Il s’agit d’un moyen pour les Etats membres de soutenir la résistance ukrainienne sans entrer eux-mêmes en guerre.

Aujourd'hui, même les Etats les plus réfractaires à cette Europe de la défense - l'Allemagne, en tout premier lieu - sont décidés à passer à la vitesse supérieure. Est notamment envisagée, au niveau de l’Union, la création d’un Fonds d’investissement dans le champ de la défense et de l’armement.

Russie : De l'ennemi extérieur aux ennemis intérieurs, par Gilles Favarel-Garrigues

Gilles Favarel-Garrigues attire l'attention sur les pressions subies par les citoyens russes hostiles à la guerre. Aux yeux de Poutine et des citoyens abreuvés de propagande, s'opposer à l'invasion de l'Ukraine, c'est s'opposer à l'élimination de l'ennemi extérieur - tous nazis - c'est trahir la Mère Patrie. Ils deviennent alors des ennemis de l'intérieur. Cette posture s'inscrit dans la continuité des attaques contre les dissidents, mise en œuvre depuis plus de dix ans : Alexeï Navalny en étant le représentant le plus emblématique. Il s'attaque aussi aux mouvements taxés d'être des "agents étrangers", telle que l'association d'historiens Mémorial. Ce régime répressif vient d'être renforcé par une nouvelle loi - à effet rétrospectif - qui menace les opposants à la guerre de peines de prison allant de trois à quinze ans. S'opposer ouvertement à la guerre c'est aussi être interpellé, intimidé, dénoncé. Il est de notre devoir de leur venir en secours et tout particulièrement dans le champ académique.

Article rédigé par Hélène Naudet, Responsable de la communication de la recherche à Sciences Po

En savoir plus :

Les intervenants 

  • Elsa Bernard est professeure des universités à l'Université de Lille, et membre du Centre de Recherche Droits et Perspectives du droit (CRDP).
  • Anne Colin-Lebedev , docteure de Sciences Po, est maîtresse de conférences en science politique. Université de Paris-Nanterre et chercheuse à son Institut des sciences sociales du politique
  • Pascal Bonnard , maître de conférences à l'Université Jean Monnet de Saint-Étienne et chercheur au laboratoire Triangle : Action, discours, pensée politique et économique
  • Jan Rovny est Associate Professor au Centre d'études européennes et de politique comparée de Sciences Po (CEE)
  • Gilles Favarel-Garrigues est directeur de recherche CNRS au Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI)
  • Alexandra Goujon, docteure de Sciences Po, est maîtresse de conférences à l'université de Bourgogne et enseignante sur le campus de Dijon de Sciences Po.

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