"Emouna est une extraordinaire expérience !"

Ce mercredi 3 juillet, Sciences Po certifie la seconde promotion d’Emouna. Qu’est-ce que Emouna ? Une formation unique, née du souhait de plusieurs ministres du culte, - prêtre, imam, rabbin… -, de favoriser le dialogue entre religions, tout en s’interrogeant sur leurs places respectives au sein de la culture française. Deux années à peine après sa création, Emouna compte déjà une soixantaine de certifiés. Pauline Bebe, membre cofondateur* du programme, revient sur les moments forts de cette formation.

C’est sous le toit en chaume de la Grande Pagode du Bois de Vincennes que la dernière journée de cours de la formation Emouna - l’Amphi des Religions s’est déroulée. Après avoir longé le lac du Bois de Vincennes, et foulé les petits chemins bordés d’herbes folles, ils se sont retrouvés devant ce bâtiment aux inspirations africaines datant de l’exposition universelle de 1931. A côté d’une statue du Bouddha imposante, qui reflétait dans ses dorures la lumière du soleil levant, un groupe improbable écoutait religieusement Frédéric Dieu, conseiller d’État, lui parler des nuances de la loi française concernant les Ministres du Culte. Le culte y était bien défini mais pas le Ministre du Culte. La subtilité des décisions juridiques se déroulait comme une dentelle de finesse, ponctué des sourires du juge passionné par son sujet.

« Religieusement », en réalité pas tant que cela, les questions fusaient de toute part sur les notions qui faisaient le quotidien de l’auditoire : loi 1901, loi 1905, du principe de non-ingérence à l’ordonnance de l’État de respecter la hiérarchie religieuse, de la menace à l’ordre public à l’impossibilité de tenir des réunions politiques dans les lieux cultuels, du secret professionnel et de ses limites exceptionnelles jusqu’au concept d’un « toit juridiquement détachable ». Humour, loi et religion font bon ménage !

Sur les visages lumineux des participants se lisait la passion du moment mêlée de l’ombre d’une tristesse de savoir que le soir ils se quitteraient et que cet apprentissage prendrait fin, après 18 journées passées ensemble. Dix-huit journées où imams, moines bouddhistes, pasteurs, prêtres, rabbins, et représentants de la société civile ont pu, grâce à ce programme inédit, tisser des liens forts qui, ont-ils dit, ont changé leur vie.

C’est en septembre 2016 que Sciences Po et son directeur Frédéric Mion avaient répondu oui à la demande d’un petit groupe multiconfessionnel composé d’un prêtre catholique, deux imams, un pasteur, deux rabbins, un moine bouddhiste, un prêtre orthodoxe, et présidé par Frédéric Puigserver, enseignant à Sciences Po. Un oui courageux d’ouvrir ses portes à des étudiants pas comme les autres qui demandaient à croiser les points de vue universitaires et religieux pour vivre une laïcité ouverte à toutes ses diversités et aborder des sujets qui les concernent tous.

Deux ans plus tard, ils recueillaient avec satisfaction les témoignages reconnaissants de la soixantaine d’élèves qui avaient déjà suivi cette formation dorénavant soutenue par le Ministère de l’Intérieur, toutes les grandes institutions religieuses du pays et saluée par le Pape. Convaincus d’avoir partagé des moments de complicité exceptionnels en apprenant et en travaillant ensemble, ils étaient déterminés à vouloir porter le message au-delà de leur formation, auprès de leurs fidèles respectifs et des personnes qu’ils côtoyaient.

Il y avait Droupgyu, dont la voix chamanique et cristalline s’élevait comme des gouttes de rosée vers le ciel quand elle entonnait un chant tibétain. Il y avait Moktar, aumônier des hôpitaux qui accueillait ses frères et sœurs de toutes les confessions avec un sourire chaleureux et revivait l’Andalousie du Moyen-âge ; Anne-Sophie, pasteur et aumônier des aéroports qui avait aimé la journée art et religion passée au Centre Pompidou, cette balade au milieu des œuvres d’art quand le ciel déchargeait ses flocons blancs sur les toits de Paris. Il y avait David dont la mission était d’accompagner spirituellement les gens du voyage et de régler des conflits, qui s’était confié sur l’art de la médiation. Il y avait Sévim dont la voix douce exprimait la sagesse et qui dans un tableau de Matisse d’un chat jouant avec un poisson, avait vu la capacité d’échapper à son destin et d’exprimer son libre-arbitre. Il y avait Catherine, journaliste qui lançait une émission sur la République et la foi, Nissim rabbin en noir et blanc qui citait Alfred de Vigny et les philosophes en les mêlant aux accents talmudiques, Pierre, prêtre orthodoxe qui nous avait fait visiter la Métropole grecque et admirer ses peintures. Chaque journée avait été l’occasion d’aller dans le lieu de l’autre, de le comprendre et d’apprendre, de confronter les croyances et les pratiques, de s’ouvrir avec bienveillance à la différence.

Les étudiants habituels de Sciences Po, pressés par leurs pas, avaient-ils remarqué la statue de Moïse impassible qui les regardait passer rue Saint-Guillaume ? Michel-Ange lui avait fait des cornes à cause d’une erreur de traduction : keren en hébreu, signifiait le rayon de lumière. Un Moïse qui aurait pu leur faire un clin d’œil parce qu’il savait que partout où politique et religion se trouvaient, il y avait aussi de l’humain et la nécessité de construire ensemble une éthique universelle aux multiples facettes et que si les universités tournaient le dos aux religions, elles pouvaient contribuer à leur radicalisation.

Sciences Po a su relever le défi du XXIème siècle. Aujourd’hui le programme Emouna - l’Amphi des Religions se développe dans trois pays d’Europe, l’Italie, la Belgique et les Pays-Bas et, selon l’Ambassadeur chargé des affaires religieuses au Quai d’Orsay, d’autres encore sont intéressés par l’exemple français. Il est temps de réconcilier les religions entre elles d’une part, les différentes tendances de chaque religion d’autre part, et enfin les universités et les religions dans une laïcité qui favorise un dialogue entre tous.

Emouna, Amana et Amen signifient en hébreu, en arabe et en latin la confiance, la loyauté, le pilier sur lequel nos sociétés doivent s’appuyer pour grandir. Alors si Moïse, Jésus, Marie, Mohammed, Fatima, Bouddha, Descartes, Victor Hugo et Einstein se rencontraient aujourd’hui, sans doute s’inscriraient-ils au programme Emouna - l’Amphi des Religions, pour apprendre à se connaître et se comprendre, accepter ceux qui croient et ne croient pas pour autant qu’ils apprennent à se regarder et se respecter dans la grande cour d’une université au sein d’une République laïque.

Les inscriptions pour la rentrée 2018-2019 d’Emouna sont ouvertes.

*Collège des fondateurs : Emmanuel Adamakis, métropolite de France, président de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France ; Mohammed Azizi, imam, aumônier régional des hôpitaux d’Ile-de-France ; Pauline Bebe, rabbin de la Communauté juive libérale, Île-de-France ; Corinne Lanoir, doyenne de l’Institut protestant de théologie, Paris ; Moché Lewin, rabbin, conseiller spécial du Grand rabbin de France, directeur exécutif de la Conférence des rabbins européens ; Nicolas Péjout, directeur de Sciences Po Executive Education ;  Frédéric Puigserver, enseignant à Sciences Po, président du collège ; Boubker Sabri, imam de la Mosquée As-Salam - Argenteuil ; Thierry Vernet, prêtre, directeur du département Judaïsme et Christianisme au Collège des Bernardins ; Olivier Wang-Genh, moine Zen Soto, président de l’Union bouddhiste de France.

Ce projet bénéficie du soutien du ministère de l’Intérieur, de la Fondation Notre Dame, de la Fondation Caritas France, de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, de la Fondation de l’Islam de France, de la Fondation Maayan, de la Fédération Protestante de France, de la Métropole Grecque Orthodoxe de France, de l’Union Bouddhiste de France, du Sciences Po Alumni UK Charity Trust, ainsi que des nombreux particuliers qui soutiennent ce projet au travers d’un don individuel.

En savoir plus

Le programme du certificat Emouna

Abonnez-vous à notre newsletter

"Un cours comme un point d'interrogation"

Quoi de plus iconique qu’un cours sur “l’abécédaire du politique” à Sciences Po ? Un grand classique, certes, mais qui n’exclut pas l’originalité. En convoquant théorie politique, philosophie, littérature, et anthropologie, Astrid Von Busekist questionne le champ du politique et mène les étudiants vers une réflexion “un peu ordonnée” avec un seul credo : penser, c’est argumenter. 

Lire la suite
L’armée algérienne à l’épreuve du mouvement citoyen du Hirak

L’armée algérienne à l’épreuve du mouvement citoyen du Hirak

Par Luis Martinez (CERI) - Aux yeux de l’armée, le mouvement dit Hirak, qui balaie l’Algérie depuis maintenant près d’un an, exprime avant tout la colère du peuple à l’encontre du système Bouteflika – un système caractérisé par la présence au gouvernement de nombreux civils, souvent accusés de corruption. La réponse politique des militaires, qui tiennent les rênes du pays depuis la démission de Bouteflika en avril 2019, a donc été de mettre en place un gouvernement de technocrates présentés comme compétents et intègres. L’armée ne souhaite pas démocratiser le régime, mais seulement améliorer la gouvernance afin de pouvoir répondre aux besoins socio-économiques de la population.

Lire la suite
5 conseils avant les écrits

5 conseils avant les écrits

Samedi 22 et dimanche 23 février prochains, vous serez des milliers de candidats à plancher sur les épreuves écrites pour l’entrée en 1ère année à Sciences Po. C’est le moment d’avoir confiance en soi : voici quelques rappels utiles pour arriver sereins. 

Lire la suite
Fabrice Amedeo, de Sciences Po au grand large

Fabrice Amedeo, de Sciences Po au grand large

Diplômé de Sciences Po en 2002, Fabrice Amedeo a déjà plusieurs vies. Journaliste, auteur, et désormais navigateur au long cours, ce quarantenaire s'apprête à prendre le départ du Vendée Globe 2020 à la barre d'un monocoque doté de capteurs ultra-sophistiqués qui lui permettent d'allier passion pour la voile et protection de l'environnement. Portrait en vidéo.

Lire la suite
Transition écologique : Sciences Po lance un programme d’action à 3 ans

Transition écologique : Sciences Po lance un programme d’action à 3 ans

Face à l’urgence climatique et aux bouleversements environnementaux planétaires, Sciences Po se donne une feuille de route sur trois ans dans le cadre de l’initiative globale « Climate Action : Make it work » lancée en 2015. Elle engage l’institution à la fois en tant que lieu de formation et de savoir, et en tant que lieu d’études et de travail, à Paris et sur ses six campus en région.  

Lire la suite
Admissions 2019 : nouveau record de candidatures

Admissions 2019 : nouveau record de candidatures

Le dernier bilan des admissions confirme l’attractivité de Sciences Po avec plus de 20 000 candidatures en 2019. 4218 nouveaux étudiants issus de 137 pays ont rejoint nos cursus de premier cycle, de master et de doctorat. Les effectifs totaux de Sciences Po restent stables, et la sélectivité est en hausse avec un taux d’admis de l’ordre de 20%. 

Lire la suite
Solidarité avec nos chercheurs captifs en Iran

Solidarité avec nos chercheurs captifs en Iran

Fariba Adelkhah et Roland Marchal, tous deux chercheurs au Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI), ont été arrêtés en Iran au début du mois de juin 2019. Depuis lors, ils sont toujours incarcérés. Le 31 janvier 2020, le CERI organisait un colloque, « Captifs sans motif », visant à contribuer à la mobilisation en faveur de leur libération et à sensibiliser aux divers enjeux (diplomatiques, politiques, intellectuels et humains) que soulève leur détention. De nombreux chercheurs, mais aussi des personnalités familières de la question des arrestations arbitraires, étaient présents. Retour en vidéo sur leurs échanges.

Lire la suite
Hommage à David Kessler, enseignant et compagnon de route de Sciences Po

Hommage à David Kessler, enseignant et compagnon de route de Sciences Po

Disparu le 3 février 2020, David Kessler, intellectuel, haut fonctionnaire, conseiller politique et acteur majeur du secteur culturel en France, a enseigné à Sciences Po durant une trentaine d’années. Avec lui, Sciences Po perd un enseignant de talent et un compagnon de route très fidèle, attentif et bienveillant, qui a soutenu l’institution dans toutes les grandes transformations qui ont marqué les dernières décennies. 

Lire la suite
Amérindiens, leur combat pour la planète

Amérindiens, leur combat pour la planète

Les peuples amérindiens qui vivent en dehors de la mondialisation industrielle représentent près de 400 millions de personnes dans le monde. Ils constituent une part significative de la population de certains pays et régions et leur survie n'est pas seulement un enjeu à l'échelle de leurs peuples. "Nous avons besoin de ces populations pour préserver les 4/5e de la diversité biologique qui se trouvent concentrés sur leurs terres", souligne ainsi Sébastien Treyer, directeur général de l'Iddri. Ce 29 janvier, Davi Kopenawa, chaman et porte-parole des Indiens Yanomami du Brésil et Almir Narayamoga Surui, leader des Paiter Surui du Brésil, sont venus débattre à Sciences Po de leur combat.

Lire la suite
Après le Brexit, une Europe des 27 plus unie ?

Après le Brexit, une Europe des 27 plus unie ?

Par Christian Lequesne et Thierry Chopin. Le Brexit n’est pas une bonne nouvelle pour l’Union européenne : il représente une amputation, en termes de poids commercial, politique et stratégique. Il rend aussi plus difficile le discours normatif sur le modèle européen de régionalisme dans le monde. Au Brésil, en Inde ou en Afrique du Sud, le modèle apparaît comme une entreprise qui se délite. Par ailleurs, le Brexit acte la possibilité d’une véritable réversibilité politique, si bien que certains ont même parlé d’une désintégration de l’Union européenne. Malgré cela, du point de vue des gouvernements nationaux, il est remarquable que les 27 autres États membres aient présenté dans les négociations un « front uni » face aux divisions britanniques.

Lire la suite