De la croisée des arts à la liberté absolue

Tahar Ben Jelloun incarne la poésie de la couleur et des mots. Chantre d’une certaine liberté vis-à-vis du réel, en lui se personnifie aussi une hyper-agilité intellectuelle et sensible, qui confine à la synesthésie d’un Danniel Tammet « né un jour bleu ». Les mots et les couleurs se confondent et composent une véritable ode à la liberté. Dans quelle mesure l’intelligence de la pluridisciplinarité telle que pratiquée par cet artiste total participe-t-elle à l’activation d’un tissu sociétal commun ?

Au commencement, le cinéma

Alfred Hitchcock, Jean-Luc Godard et David Lynch sont autant de grandes figures du cinéma que Tahar Ben Jelloun convoque avec nostalgie dans La Couleur des mots. Plus jeune, c’est avec assiduité qu’il visionne leurs chefs-d'œuvre. Déployant un univers de fiction composé avec rigueur et maîtrise, ils nourrissent l’écrivain en devenir. Lors de la conférence du 19 avril donnée à Sciences Po, l’auteur évoque avec lucidité le rôle du cinéma dans son art : « Pour raconter une histoire, il faut partir de quelque chose de très important : un cadre bien précis, pas de bavardage. Le cinéma m’a beaucoup influencé dans ce sens. ». Dans ces images en mouvement, c’est la médiation du noir et blanc qu’il affectionne notamment, car elle active la puissance de l’imaginaire, tandis que le rapport plus direct induit par la couleur vient « rappeler que le réalisme est là ».

Noir

À ses yeux, « le réel est absolument insaisissable car il n’y a pas de vérité totale et absolue ». Ainsi, écrits, peintures, films, se conjuguent dans des récits qui proposent autant de regards singuliers sur celui-ci. Pourtant, la plume de Tahar Ben Jelloun cherche aussi à comprendre et à expliquer : la vie, qui « n’est pas lisible par tous », passe ainsi par le prisme analytique de son écriture. C’est dans cette perspective qu’il rédige plusieurs ouvrages pédagogiques, tels que Le Racisme expliqué à ma fille ou Le Terrorisme expliqué à nos enfants. Dans ces essais, comme dans La plus haute des solitudes, l’encre noire du réel et des souffrances qu’il charrie trace les mots qui disent les ténèbres. L’écriture devient alors l’outil d’exploration des tendances humaines les plus sombres. Ce noir d’encre qui, comme chez Primo Levi ou Jorge Semprun, s’oppose aux élans de vie, couvre 13 novembre 2015, la grande toile de Tahar Ben Jelloun. Elle devait initialement figurer « la lumière dansante », jusqu’à ce que l’Histoire ne renoue brutalement avec la terreur au moment des attentats.

Les couleurs de la liberté

Tahar Ben Jelloun ne se laisse enfermer dans aucune catégorie. Pour l’écrivain, qui a également l’heur de pratiquer la peinture, cet art représente « la présence de la couleur, de la beauté, de la lumière dans le monde ». En opposition aux couleurs réalistes du cinéma, la peinture déploie les couleurs de l’émancipation par rapport au réel. Il la pratique depuis son enfance, en poursuivant inlassablement une quête de nuances, de formes et de mouvements. Bien souvent, il associe également les mots à ses œuvres picturales. De fait, l’auteur reconnaît une certaine propension à relier habilement ce qui peut sembler disjoint : “Dans mon travail, il m’arrive de confondre les mots et les couleurs ; mon souhait profond c’est qu’ils fassent de la musique, une musique visuelle qui doit éblouir et nous entraîner vers le sommet de la liberté.” (La Couleur des mots, p.164). Comme un signe de ces passages perpétuels d’un domaine à l’autre, le motif de la porte revient de manière récurrente dans ses tableaux : il s’agit d’un symbole de l’ailleurs, de la sortie, de la liberté. Cette valeur transcende toute son œuvre avec puissance, jusqu’aux vitraux qu’il a dessinés pour l’église du Thoureil.

Inventer, relier

Elle semble être le moteur de cette pratique de la croisée des arts à l’infini. Absolue, elle émancipe sa créativité des cadres formels : il investit les champs de la poésie, de la philosophie, de la peinture, de la musique, du spirituel, du cinéma, etc…D’un art à l’autre, à travers les continents, entre ciel et terre, elle esquisse les contours poreux d’un monde commun. À cet égard, la figure de l’artiste, qui est toujours un visionnaire au sens premier du terme selon Tahar Ben Jelloun, n’est-il pas aussi celui qui invente de nouvelles relations ? À l’instar d’Absalon, qui avec ses Cellules d’habitation, aspirait à susciter de nouvelles interactions humaines, n’est-il pas de ceux qui s’attèlent à tisser de nouveaux réseaux, amorçant ainsi la voie vers autant de propositions d’un commun authentiquement universel ? Au coeur de l’archipel de notre société intelligemment décrit par Jérôme Fourquet, et au lendemain de l’élection présidentielle, le désir et le besoin du génie de la synesthésie totale - artistique, sociale, politique - telle qu’elle est pratiquée par Tahar Ben Jelloun, se fait d’autant plus ardent.

Article rédigé par Aurélie Muwama, étudiante au Centre d'écriture et de rhétorique de Sciences Po

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