Controverses, mode d’emploi

La plupart des enjeux auxquels font face nos sociétés sont objets de controverses. Étudier ces dernières au moyen d’un outillage méthodologique spécifique a été l’objectif d’un programme de formation par la cartographie des controverses – Forccast (Formation par la cartographie des controverses à l’analyse des sciences et des techniques) – conduit à Sciences Po de 2012 à 2020. Ce programme innovant, initié par Bruno Latour, a permis de former plus de 20 000 étudiants. Aujourd’hui terminé, il trouve une continuité dans l’ouvrage Controverses mode d’emploi (Presses de Sciences Po, janvier 2021). Entretien avec Clémence Seurat et Thomas Tari qui en ont dirigé la publication.

En quoi a consisté le programme Forccast ?

Thomas Tari : Son ambition a été de concevoir et d’expérimenter des dispositifs de pédagogie active, principalement la cartographie des controverses et la simulation de débat. Il s’agissait de développer un esprit critique par l’étude de sujets à la fois scientifiques, techniques, sociaux et politiques. Grâce à son ancrage au médialab, Forccast a permis de conduire des enquêtes originales pour produire des ressources pédagogiques sans cesse actualisées. Ses apprenants venaient d’horizons divers : Sciences Po, grandes écoles d’ingénieurs, université, lycées… Tous ont été formés aux méthodes pour se repérer dans l’incertitude, notamment sur les questions pour lesquelles les experts sont divisés et la production de connaissances non stabilisée.

Concrètement, quels étaient les enjeux de cette publication ?

T.T : Les crises environnementales, sanitaires ou les innovations technologiques ont démocratisé la notion de controverse, encore discutée dans les sciences sociales : quand certains en font une étape dans la construction d’un fait scientifique, d’autres insistent sur les dynamiques de mobilisation publique ou appellent à porter un regard plus critique. Le collectif de rédaction de l’ouvrage ne prétend pas trancher ce débat, mais souhaite témoigner de la fécondité de l’analyse des controverses comme méthode pédagogique et comme outil citoyen. À travers ce livre, il nous paraît important de faire durer et de partager les productions du programme. Nous avons ainsi choisi de présenter un « mode d’emploi » au travers de cinq cas d’enquête qui montrent la diversité des controverses et les méthodes qui permettent de les appréhender.

Celles-ci peuvent aussi bien être mises en œuvre avec des apprenants qu’être saisies par un public plus large de citoyens, prolongeant ainsi deux objectifs majeurs du programme Forccast : former des enseignants du secondaire comme du supérieur à la cartographie des controverses et conduire des ateliers de sociologie populaire des controverses en partenariat avec des institutions culturelles en Île-de-France. L’enjeu sous-jacent de cette démarche est de permettre au plus grand nombre de se repérer en situation d’incertitude, en les sensibilisant au fait que la temporalité des crises, ou celle de l’innovation technologique, n’est pas toujours celle de la production des savoirs, qui nécessitent du temps pour faire preuve et convaincre.

Vous présentez le cas d’une étude sur les rats à Paris. Quelles étaient les grandes lignes des controverses que vous avez identifiées sur ce sujet ?

Clémence Seurat : Un article est consacré aux débats que suscitent les rats à Paris, leur présence faisant l’objet de querelles politiques majeures dans la capitale. La maire, Anne Hidalgo est souvent attaquée sur sa supposée inaction face à leur prolifération dans la ville et a dû à plusieurs reprises défendre son bilan en matière de propreté.La controverse sur les rats s’est avant tout focalisée sur leur visibilité. Deux facteurs seraient responsables de la montée en surface de cette population souterraine : l’alimentation disponible dont elle dépend et les travaux liés à l’extension du métro parisien, qui détruisent son habitat et y produisent des vibrations. Mais si l’on voit plus de rats dans la capitale, faut-il pour autant en conclure qu’ils prolifèrent ? Leur nombre exact est très difficile à estimer car il n’existe pas de méthode de comptage fiable. Et si les entreprises de dératisation avancent que les sous-sols parisiens hébergent 4 à 5 millions de rats, soit 1,5 à 2 rats par habitant, d’autres experts avancent un coefficient de 1,5 à 1,7 rat par habitant dans les villes bénéficiant d’une bonne gestion des déchets tout en étant équipées d’égouts anciens et non bétonnés. Pour autant, ces dernières années, l’unité de prévention des nuisances animales, rattachée à la préfecture de police de Paris, a observé une présence accrue des rongeurs dans les immeubles visités.

La polémique se nourrit aussi de l’image négative du rongeur, objet de préjugés tenaces, comme celui du risque sanitaire auquel il est volontiers associé. La réputation de ces animaux comme vecteurs de maladie n’est pas totalement usurpée bien que des recherches aient récemment montré que les agents de propagation de la peste noire noire avaient été des parasites humains, sans lien avec les rats. D’ailleurs, si l’on enregistre chaque année 600 cas de leptospirose, transmise par l’urine des rats et parfois mortelle, l’Agence régionale de santé, qui suit l’épidémiologie de la maladie, n’alerte sur aucun risque spécifique à Paris. Et aucun cas de morsure n’a été relevé à ce jour.

Associés à la maladie et à la pauvreté, les rats seraient ainsi le symbole d’une ville sale pour les citoyens et les élus qui demandent leur éradication. Mais l’affaire n’est pas si simple : en ingérant une grande quantité de déchets, les rongeurs contribuent à éviter que Paris soit envahie par les ordures. Considérés comme des nuisibles par leurs détracteurs, leurs défenseurs rappellent au contraire qu’ils ont non seulement le droit d’exister pour eux-mêmes, mais qu’ils appartiennent à la biodiversité urbaine et sont des plus utiles aux humains. L’étude de cette controverse permet de s’écarter de la vision manichéenne que tentent d’imposer certains acteurs, selon laquelle animaux et humains vivraient dans deux mondes bien distincts, l’un souterrain, l’autre en surface. La réalité, bien plus complexe, pose la question des interrelations entre les espèces, humains compris, dans l’écosystème urbain, celle des « intrications », comme les nomme le sociologue Michel Callon, que les expertises semblent facilement ignorer.

Quelles sont les autres études de cas présentées dans l’ouvrage ?

C.S : Quatre autres controverses sont présentées : le phénomène du burn-out et sa reconnaissance comme maladie professionnelle, le glyphosate et ses seuils d’acceptabilité, le projet d’aménagement de la forêt sauvage de Romainville et la question de la nature en ville et, enfin, les forages en eaux profondes qui témoignent des liens entre exploration scientifique et exploitation industrielle.

L’ouvrage en lui-même a une histoire particulière, il a été conçu à l’aide d’outils d’édition open source… Pourquoi ce choix ?

C.S : À nos yeux, il était important que le processus de conception du livre reflète les expérimentations en termes de recherche et de pédagogie menées par Forccast. Comme il s’agissait d’éditer, prolonger et enrichir les matériaux d’enquête et la méthodologie Forccast, en les diffusant auprès de nouveaux publics, le choix d’un environnement logiciel libre et open source est apparu évident. Cela permet notamment de publier un même contenu sur plusieurs supports : sur papier et en ligne. Ce parti-pris était pertinent pour rendre les contenus accessibles au plus grand nombre, facilement mobilisables dans des contextes scolaire, pédagogique et citoyen.
Au départ, nous avions l’intention d’utiliser, tout en les ajustant, des logiciels développés dans le cadre du programme. Rapidement, l’ampleur du projet a imposé le développement d’un nouvel outil : Controverses mode d’emploi a été produit à l’aide de Goji, un outil d’édition multisupport conçu par Robin de Mourat, designer au médialab, et de Paged.js, une librairie JavaScript, libre et open source, qui permet la création de PDF imprimables à partir de contenu HTML. Le processus éditorial, très expérimental, a été riche en enseignement et en surprises. Grâce au travail de la graphiste Sarah Garcin et à la collaboration avec les Presses de Sciences Po, nous avons réalisé un bel ouvrage pour marquer la fin du programme. Décliné en deux versions collector et semi-poche, l’ouvrage prend également la forme d’un site web. L’intégralité des contenus sera en ligne courant 2022.

Les Initiatives d’excellence en formations innovantes (IDEFI), dont Forccast fait partie, ont vocation à servir de boîte à outils pour les futures formations universitaires. Forccast a-t-il un successeur pour remplir cette mission ?

T.T : Forccast laisse son empreinte à Sciences Po. De nombreux enseignements en sont issus, par exemple le grand cours de deuxième année du Collège universitaire Sciences et sociétés. C’est également dans le giron de ce programme d’innovation pédagogique qu’est né le projet Metis, à l’origine des cursus de double diplôme du Bachelor of Arts and Sciences conduit en partenariat avec l’Université de Paris dont nous sommes partenaires. Ce parcours est conçu autour d’enseignements interdisciplinaires dont Nicolas Benvegnu, qui a piloté et donné les grandes orientations de Forccast, assure la direction aujourd’hui. Enfin, au sein de l’Institut des compétences et de l’innovation, un nouveau Centre d’exploration des controverses, dont j’ai la responsabilité, prolonge certaines missions de Forccast tout en ouvrant de nouveaux chantiers, par exemple en lien avec le Pôle d’égalité des chances et les lycées partenaires, pour former à l’apprentissage par l’analyse des controverses les enseignants d’ateliers Conventions Éducation Prioritaires.

Cet entretien a été initialement publié sur Cogito, le magazine de la recherche à Sciences Po. Propos recueillis par Amélie Vairelles, médialab.

Forccast a été financé dans le cadre des Investissements d’Avenir au titre des Initiatives d’excellence en formations innovantes.

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