Choix scolaires : une « orientation heureuse » est-elle possible ?

Par Marie Duru-Bellat (OSC). Depuis qu’il existe un dispositif d’orientation institutionnalisé, répartissant les jeunes entre les filières scolaires, puis vers des métiers, on n’a de cesse de dénoncer les difficultés et la cruauté de ce système. Mais peut-il y avoir, dans la société telle qu’elle est, une « orientation heureuse » ?

Si les processus d’orientation et les inégalités sociales qui leur sont liées font régulièrement débat dans les sociétés démocratiques, c’est parce qu’ils sont au cœur de leur idéologie fondatrice, à savoir l’idéologie méritocratique. Dans un monde où règne une fine division du travail, on n’admet plus que la naissance – ou l’entreprise léguée de père en fils – détermine le devenir des personnes. L’affaire est d’autant plus sérieuse que l’attractivité des places à prendre varie considérablement, qu’il s’agisse de leur rémunération ou des conditions de travail.

Une compétition est alors inévitable. Pour que les inégalités qui en résultent soient jugées acceptables, elles sont censées découler des efforts et des talents propres aux individus, et non d’atouts qu’ils se sont contentés d’« hériter ». L’institution scolaire se trouve alors chargée de la tâche cruciale de détection des mérites et du classement impartial des individus sur cette base.

Le leitmotiv de l’égalité des chances

C’est le règne de la méritocratie scolaire, de ce que les sociologues anglo-saxons appellent l’education-based meritocracy, considéré comme un idéal moderne et progressiste. Moderne car les « places » de la société sont distribuées sur la seule base des certifications scolaires, censées refléter elles-mêmes des compétences. Progressiste car ces dernières résulteront des seuls talents personnels et non de l’influence du milieu social d’origine.

Il faut rappeler que les spécialistes de l’orientation ont toujours été extrêmement sensibles à cette question, depuis ses promoteurs au début du vingtième siècle. Ainsi, pour des psychologues comme Henri Piéron, la détection scientifique des aptitudes devait permettre de fonder une orientation juste, qui admettait une sélection mais prétendait l’établir sur des différences d’utilité commune. On espérait réaliser une société juste grâce à une orientation juste.

L’égalité face aux règles de l’orientation mais plus largement face à la réussite scolaire devient alors un enjeu primordial, de même que la notion d’égalité des chances. Car l’idéal méritocratique ne peut se réaliser si, face à la compétition, les personnes se différencient autrement que par leurs capacités et leurs motivations, ou si leur liberté est entravée. La concurrence serait alors faussée. Ce n’est donc pas un hasard si le succès de la notion de mérite va de pair avec celle d’égalité des chances, depuis les années 1980.

Des carrières pipées dès le primaire

La sociologie de l’éducation met à nu l’écart entre ce modèle et la réalité, montrant que, dès leur plus jeune âge, la réussite est influencée par l’origine sociale ou l’école fréquentée. La distance par rapport au modèle méritocratique est encore plus évidente quand on examine les choix d’orientation : qu’il s’agisse de se décider pour un établissement, une filière ou une option, tous sont marqués par le milieu de l’élève, au-delà de ses résultats scolaires. Et qui dirait que l’on « mérite » d’être dans le meilleur lycée de la ville ou dans la meilleure classe grâce à des stratégies habiles ?

Notre système d’orientation cristallise les inégalités pour deux types de raisons. D’abord parce qu’il donne un poids essentiel à la réussite scolaire telle qu’elle est évaluée par les notes. Or, tant que la réussite est biaisée socialement, les notes censées la refléter vont l’être, sans compter que la notation est elle-même imparfaite par définition. Ensuite, les différentes voies d’études étant hiérarchisées aux yeux des enseignants et des élèves, ces derniers – souvent encouragés par les premiers – choisissent d’autant plus facilement les « meilleures filières » (celles qui donnent accès aux emplois les plus attractifs) que leur niveau scolaire est bon. A contrario, ceux ou celles qui ont plus de difficultés sont relégués dans les voies dont personne ne veut (et où il y a de la place).

D’autre part, notre système cristallise aussi les inégalités en donnant beaucoup de poids aux vœux des élèves et de leurs familles : or ces vœux sont très inégalement ambitieux et informés. Peut-être faudrait-il parfois, paradoxalement, donner moins de latitude aux familles. Ou alors l’institution devrait-elle les conseiller plus précisément, pour contrer l’autosélection que pratiquent systématiquement les plus éloignées des codes scolaires.

Le marché du travail comme arbitre

Il faut donc prendre en compte cette double responsabilité de l’école si l’on veut tendre vers des orientations moins affectées par l’origine sociale. Ceci dit, même en supposant que l’on y parvienne, dès lors que le choix scolaires débouchent sur des positions professionnelles inégales, l’orientation peut-elle être vécue plus sereinement ?

En matière d’insertion, c’est le marché du travail qui est le suprême arbitre. Difficile de considérer que le mérite scolaire sanctionné par les diplômes y soit parfaitement reconnu. Qui soutiendrait que les salaires constituent un étalonnage fidèle des capacités intellectuelles ou de la valeur morale des personnes ? Dans la conjoncture qu’affrontent les diplômés, nombre de candidats dotés des compétences requises n’obtiendront finalement pas le poste espéré. De fait, leur mérite ne sera pas reconnu.

Régulièrement, l’on entend dire que les personnes n’ont qu’à se former convenablement pour s’insérer dans un monde qui recherche des talents toujours trop rares. Mais contrairement à ces discours de plus en plus répandus, le nombre même de diplômés atteste d’une abondance de talents qui n’a pas assoupli la sélection. Si la rhétorique de l’employabilité renvoie sans cesse les individus à la responsabilité de se former pour être capables de se vendre, bien d’autres paramètres interviennent : la concurrence avec les autres candidats, mais aussi les rapports de force et les aléas du marché du travail.

Le poids du premier emploi

Au-delà d’une compétition pour l’emploi surdéterminée par le contexte économique global, il faut compter en France avec la prégnance d’un principe « adéquationniste » fort : à chaque emploi est censée correspondre une formation et vice versa. Cette vision se double d’un climat général de relatif pessimisme par rapport à l’avenir.

Du même coup, les élèves abordent leur orientation de manière souvent très utilitariste, pensant davantage aux débouchés qu’à leurs goûts, et très angoissée. Si l’insertion professionnelle s’avère plus ou moins difficile selon les filières, on croit volontiers que le premier métier sera celui de toute une vie.

Ce ne sont pas les mérites ou les efforts de chacun, ou encore la qualité de l’école, qui vont rendre possible ou bloquer l’ascension sociale mais le contexte économique global. Tout dépend des opportunités qui se présentent sur le marché du travail. Environ 40 % de la mobilité sociale est de nature structurelle, c’est-à-dire qu’elle résulte des changements socio-économiques qui s’opèrent d’une génération à l’autre, créant des « appels d’air » dans certaines branches et en fermant d’autres. L’idéologie méritocratique est trompeuse et volontiers culpabilisante en ce qu’elle suggère que les destinées pourraient dépendre entièrement de choix purement individuels… si l’on savait bien s’orienter !

Repenser la place des diplômes

Pour atténuer le caractère « dramatique » de l’orientation, il faudrait que des réorientations, des passerelles et des retours en formation soient à tout instant possibles. Ainsi, les jeunes n’auraient pas le sentiment de jouer leur vie sur un « choix » scolaire. On pourrait aussi imaginer un tout autre modèle où les filières et les choix scolaires seraient sans conséquence sur le devenir professionnel.

Voilà qui changerait le climat des classes et la tonalité des choix d’orientation ! Ajoutons que si tous les jeunes partaient dans la vie avec un bagage scolaire de bon niveau et moins inégal, cela faciliterait les choses. De même, autre utopie, si tous les emplois étaient également attractifs… On choisirait alors selon ses goûts personnels authentiques.

Alors que nous pensons, en France, qu’il est juste de répartir les « places » dans la société sur la base des diplômes – parce que ceux-ci exprimeraient la valeur, le mérite, les compétences, des personnes–, on voit bien que cela fige les inégalités, dans la mesure où ils sont inégalement possédés par les uns et par les autres – pour des raisons dont l’école est elle-même responsable.

Les diplômes ne sanctionnent qu’une faible proportion des qualités des personnes et nombre d’entre elles ont des chances se de révéler une fois en situation de travail. À condition, bien sûr, que tous ceux qui n’ont pas de diplôme se voient donner une chance. Donner moins de poids aux diplômes pour aller vers plus de justice, c’est une perspective que nourrissent les perspectives internationales. Mais, en France, elle apparaît encore relativement paradoxale.The Conversation

Marie Duru-Bellat mène à l'Université de Bourgogne et à l'Observatoire sociologique du changement (OSC) de Sciences Po des travaux de recherche sur les politiques éducatives et les inégalités sociales et sexuées (questions de genre) dans le système scolaire. Elle a publié une douzaine d'ouvrages et plus d'une centaine d'articles dans des revues scientifiques françaises et anglo-saxonnes.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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