Après 68, nouveaux statuts, nouveaux pouvoirs

En mai et juin, Sciences Po dévoile des documents inédits sur les événements de mai 68 survenus dans ses murs. Photos, témoignages, archives… L’ambition de cette série d’articles est de redonner la parole aux acteurs, de saisir l’événement sur le vif et de comprendre la parole de 68 autant que son contenu. Dernier épisode : à la rentrée 68, l’IEP fait sa mue en changeant de statut et accorde aux étudiants comme aux professeurs le droit d’élire des représentants. En instaurant en son sein le débat contradictoire, Sciences Po devient l’agora que l’on connaît aujourd’hui.

Un  nouveau statut pour Sciences Po

Si le texte sur la cogestion élaboré le 20 mai 1968 par le Conseil étudiant avait été amendé à deux reprises par les délégués enseignants du Comité paritaire des études (les 5 et 17 juin), si sa version consolidée avait été adoptée par le Conseil étudiant le 17 juin et par les enseignants le 1er juillet, le « statut de cogestion » n’avait cependant aucune valeur légale sans la validation des instances officielles de Sciences Po (Conseil de Perfectionnement de l’IEP et Conseil d’administration de la FNSP) et sans la sanction de l’État. Voté par le Conseil de perfectionnement le 31 juillet et transmis aux pouvoirs publics le 2 août, le texte fait à nouveau l’objet de longues négociations entre le ministère de l’Éducation nationale, Matignon, la Présidence de la République et la direction de Sciences Po, jusqu’à la promulgation du nouveau statut de l’IEP le 18 janvier 1969.

Au final, le compromis adopté est compatible avec l’esprit de la loi d’orientation sur l’enseignement supérieur (dissolution de l’université de Paris ; autonomie renforcée des établissements ; représentation et représentativité étudiantes), conforme aux souhaits de la direction de Sciences Po (maintien de la gestion administrative et financière de l’IEP par la FNSP, garante de l’autonomie de Sciences Po ; participation étudiante sans paritarisme ; prépondérance directoriale ; désignation des professeurs par la direction), enfin acceptable pour les étudiants (participation au Conseil de direction ; paritarisme de la Commission paritaire et des Commissions pédagogiques ; octroi des libertés politiques et syndicales).

Élections : sept listes étudiantes s’affrontent

À la rentrée 1968, la direction de l’IEP met en place des mesures transitoires pour calmer l’impatience étudiante (règlement provisoire des libertés politiques et syndicales, maintien du Comité paritaire pour le faire appliquer), avant d’organiser, moins d’un mois après la promulgation du statut, les élections étudiantes et professorales permettant l’installation des nouveaux pouvoirs (Conseil de Direction et Commission paritaire). Sept listes étudiantes s’affrontent au cours d’une campagne mouvementée : les étudiants d’extrême gauche appellent au boycott des élections et présentent une Liste bidon pour bénéficier des libertés bourgeoises, rapidement invalidée ; l’extrême droite présente une liste dissidente (Action nationale) de celle de la droite (FNEF) ; les étudiants de droite libérale et gaulliste hostiles à mai 68 composent deux listes (Unité et Libertés et MERU), tandis que les étudiants de mai se divisent entre les partisans du compromis, tendance PSU, réunis dans la liste BASE et les étudiants critiques, proches du PCF (Union syndicale). Une dernière liste, Dimension nouvelle : Raz de marée dans le marais, joue un rôle de figuration. Les enseignants quant à eux sont répartis en six collèges électoraux en fonction de leur profession (universitaire, fonction publique, entreprise) et du type d’enseignants délivrés (titulaires de cours ou maîtres de conférences).

Les résultats des élections qui se déroulent du 6 au 12 février sont sans surprise : la participation étudiante avoisine les 67 % ; les listes qui se réclament de mai réunissent 45 % des voix et BASE arrive en tête avec 29 % des suffrages. Mais les listes de droite hostiles au mouvement étudiant font quasiment part égale avec 42 % des suffrages, et sont même majoritaires (48 %) si l’on y ajoute les votes d’extrême droite. Aussi les huit représentants étudiants au Conseil étudiant et à la Commission paritaire se répartissent de manière égale entre pro- et anti-mouvement, entre gauche et droite.

"Après 68" dans les archives de Sciences Po (diaporama)

Un mai précurseur

Si, pour certains, mai 1968 à Sciences Po s’apparente à la formule fameuse du Guépard « tout changer pour que rien ne change… », l’institution sort profondément transformée par les événements. En 1969, l’IEP est doté d’un nouveau statut qui modifie sensiblement l’exercice du pouvoir en faisant advenir un « pouvoir étudiant » et un « pouvoir enseignant », de nouveaux conseils et de nouvelles instances qui équilibrent la toute-puissance du directeur, enfin et surtout l’exercice des libertés politiques et syndicales qui bouleverse l’expérience étudiante et contribue à la prise de responsabilité et à l’initiation à la chose publique. Enfin, à relire les foisonnants projets de réforme élaborés par la trentaine de commissions étudiantes qui ont planché durant deux mois sur les sujets les plus variés et qui ont repensé, imaginé voire même rêvé un nouveau Sciences Po, on ne peut qu’être frappé par la postérité de certaines de leurs propositions : scolarité à cinq ans ; multiplication des formats pédagogiques et des méthodes de travail ; démocratisation du public étudiant par la refonte du recrutement et la multiplication des bourses d’étude ; ouverture à d’autres publics par la formation continue ; université d’été ; parité et lutte pour l’égalité des débouchés et des salaires pour les femmes...

Dossier documentaire réalisé par Marjorie Ruffin, archiviste à la Mission Archives et Marie Scot. Texte de Marie Scot, historienne au Centre d’histoire de Sciences Po.

Tous les épisodes de “Ça s’est passé en 68” :

S’abonner à notre newsletter

L’argent des ménages, un objet politique

L’argent des ménages, un objet politique

États-Unis, 2008  : des panneaux “For Sale” poussent aux portes de milliers de pavillons, devenant le symbole du surendettement - quasi forcé - des ménages. Mais la crise des subprimes, aussi scandaleuse qu’elle soit, cache une vérité plus durable : celle des foyers qui s’endettent pour se soigner, des étudiants empruntant pour payer leurs études et dont la dette équivaut aujourd’hui à 75% du PIB états-unien. Si, en France, l’État-providence protège encore de tels phénomènes, il n’en reste pas moins que la question se pose. Désireux d’y répondre, les pouvoirs publics mettent en place de nouvelles politiques de l’argent. Quelles sont-elles et que nous disent-elles de l’État et de la société ? Analyse par Jeanne Lazarus, sociologue de l’argent, chargée de recherche CNRS au Centre de sociologie des organisations.

Lire la suite
Stiglitz et Zelizer, docteurs honoris causa

Stiglitz et Zelizer, docteurs honoris causa

La sociologue Viviana Zelizer et l'économiste Joseph Stiglitz se sont vus décerner le titre de docteur honoris causa de Sciences Po, au cours d'une émouvante cérémonie le mercredi 13 novembre 2019. Cette distinction récompense les deux chercheurs ; la première en tant que fondatrice de la sociologie économique et le second comme figure de la nouvelle économie keynésienne. Ces précieux apports à leurs disciplines respectives ont été soulignés lors des éloges prononcés par Jeanne Lazarus et Jean-Paul Fitoussi.

Lire la suite
En chantier

En chantier

A la rentrée 2021, Sciences Po verra le déménagement d’une partie de ses activités sur le site du 1, place Saint-Thomas d’Aquin à Paris : l’ancien hôtel de l'Artillerie aura achevé sa mue pour devenir le coeur du futur campus parisien. Mais, pour le moment, le lieu est le terrain de jeu des pelleteuses et des hommes de l’art. Notre photographe, Martin Argyroglo, s'est baladé sur le chantier.

Lire la suite
150 étudiants de Sciences Po au Paris Peace Forum

150 étudiants de Sciences Po au Paris Peace Forum

Du 11 au 13 novembre 2019, se tient à Paris la deuxième édition du Paris Peace Forum. Initié par le président Emmanuel Macron et co-organisé par 8 membres fondateurs dont Sciences Po, ce forum réunit de nombreux acteurs de la gouvernance mondiale. 30 chefs d’État et 150 étudiants de l’École des affaires internationales de Sciences Po (PSIA) ont répondu présents.

Lire la suite
Quels financements publics pour les énergies renouvelables en France ?

Quels financements publics pour les énergies renouvelables en France ?

En France et dans le monde, le développement des énergies renouvelables électriques s’est jusqu’à présent largement appuyé sur des mécanismes de soutien public. Ces mécanismes financent généralement la différence entre la rémunération de leur production sur le marché de l’électricité et le prix cible garanti par l’État au producteur renouvelable. Alors que la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) vise à multiplier par trois les capacités de production éoliennes et photovoltaïques en dix ans et que, dans le même temps, les coûts de production de ces technologies sont amenés à baisser, quel besoin de financement public pour les énergies renouvelables électriques peut-on anticiper ?

Lire la suite
Joseph Stiglitz, l'économie contre les inégalités

Joseph Stiglitz, l'économie contre les inégalités

Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie, séjourne ce semestre d'automne à Sciences Po, partageant à cette occasion ses travaux avec les étudiants et les chercheurs de l'établissement. L'économiste se livre ainsi sur son parcours et sa carrière, mais aussi sur ses inspirations, ses rapports à l'œuvre de Keynes et ses convictions pour de meilleures politiques publiques, luttant de manière efficace contre les inégalités.

Lire la suite

"Sciences Po, c'est le Harvard français"

La Mastercard Foundation, en partenariat avec Sciences Po, attribue des bourses qui permettent d’accompagner et de former des étudiants du continent africain talentueux et engagés. Témoignages d'étudiants bénéficiaires de ce dispositif.

Lire la suite
Make it Work : Sciences Po s'engage pour le climat

Make it Work : Sciences Po s'engage pour le climat

Suite à l’annonce de Frédéric Mion, en mars 2019, Sciences Po s’engage pour le climat à travers un ensemble d’initiatives éco-responsables regroupées sous le programme “Climate Action: Make it Work”. Programme événementiel dédié, audit des enseignements, plan d'action écoresponsable, consultations en ligne : toutes les communautés de Sciences Po sont invitées à devenir des acteurs engagés pour mener la transition écologique.

Lire la suite
Eric Vinson : “Le droit de croire ou de ne pas croire”

Eric Vinson : “Le droit de croire ou de ne pas croire”

Destinée aux ministres du culte, aux cadres des communautés religieuses et aux professionnels travaillant autour du fait religieux et de la laïcité, “Emouna” est une formation unique dans le paysage universitaire français. Ce programme propose en effet à ses étudiants de découvrir l’environnement politique et institutionnel qui entoure les pratiques religieuses, la laïcité et les différentes religions. Le tout, dans une perspective interdisciplinaire et non-confessionnelle. Qu’est-ce qu’un programme laïque sur les religions ? Qu’y apprend-on ? Depuis 2018, Eric Vinson, spécialiste du fait religieux et de la laïcité, est le responsable pédagogique de cette formation. Il nous explique le sens d’Emouna.

Lire la suite
Nicolas Mathieu : “J’aime la littérature réaliste et cruelle”

Nicolas Mathieu : “J’aime la littérature réaliste et cruelle”

Prix Goncourt 2018 pour son livre Leurs enfants après eux, qui prenait pour sujet la jeunesse désoeuvrée de l’est de la France, Nicolas Mathieu était l’invité de Sciences Po ce 23 octobre 2019. Abordant les sujets de ses inspirations littéraires, de la reproduction des élites ou encore de la politique, l’écrivain s’est prêté au jeu de l’interview vidéo.

Lire la suite