“Mon cours vise à faire comprendre la face cachée d’internet”

Apprécié pour son franc-parler et ses cours innovants, Fabrice Epelboin anime le cours « Atelier numérique » depuis cinq ans à Sciences Po. Avec un souci constant : dévoiler aux étudiants la partie immergée d’internet et leur faire prendre conscience des immenses enjeux démocratiques et économiques qui s’y trouvent. Portrait.

A 46 ans, les yeux cernés après une nuit de travail, Fabrice Epelboin fait pourtant mentir les clichés sur les hackeurs. Avec un père chez IBM et un premier ordinateur reçu dès l’âge de onze ans, ce pionnier du web dans les années 1990 n’est pas de ceux qui s’enthousiasment sur le développement des internets.

« Le discours sur le numérique est trusté par les bisounours ! » s’emporte tout de go celui qui ne cache pas avoir été, il y a dix ans, « dans un enthousiasme béat ». « Mais aujourd’hui, les personnes qui critiquent le sujet ne sont pas très écoutées en France, déplore-t-il, on va plutôt entendre les enthousiastes qui promettent monts et merveilles ».

Sortir de la caverne

Sa promesse à lui, celle qu’il propose à ses élèves, est un tout autre défi : sortir de la caverne. « Toute l’explication de l’internet qu’on entend en général, et qui nous est vendue par le marketing, ce sont des ombres dans une caverne. On aperçoit des formes, mais il faut voir la réalité derrière, et elle n’est pas très belle », argue M. Epelboin.

Pendant deux heures hebdomadaires, vidéos et chiffres à l’appui, il plonge son auditoire dans un monde invisible, mais bien réel : celui de l’espionnage industriel, de la collecte des données et du darknet.

Pour approfondir ces sujets, pas d’exposé ni de fiche technique au programme pour ses étudiants. Cette année, le travail demandé consistait en une « bombe informationnelle » à rédiger pour un chef d’État étranger, destinée à mettre en œuvre le sabotage numérique de l’élection présidentielle française. La contrainte : ne pas se ruer sur les fake news à la mode, mais plutôt trouver et exploiter de vraies informations à partir des révélations de Wikileaks. « L’enjeu est de comprendre l’approche tactique de nations comme la Russie ou d’entités telles que Wikileaks », appuie-t-il.

En deuxième heure, ses étudiants prennent part à d’intenses débats. « On n’est pas assez souvent amenés à se confronter aux réalités du numérique. On sait qu’il y a des enjeux, des cyberguerres qui se préparent, mais rien de plus. Le fait d’être confrontés à notre propre actualité était vraiment la force de ce cours », témoigne Eva Kwamou Feukeu, en master 1 de Droit économique, qui a suivi l’enseignement à l’automne dernier, et redouble depuis d’envie d’apprendre le code informatique.

Autre exercice proposé par Fabrice Epelboin, la production de mèmes, ces fameux visuels humoristiques repris et détournés en masse, souvent dans un but politique. « Par ce moyen, on apprend à faire passer des idées à un public très large, à communiquer seul avec un compte Twitter pour transmettre un message de façon presque instantanée. Avec internet sont nées de nouvelles façons de s’exprimer, qui ont joué un rôle important lors de l’élection de Donald Trump. »

« L’extrême droite a une génération d’avance »

Car si numérique soit-il, le cours n’en est pas moins politique avec, en trame de fond, la confrontation avec « la fachosphère », la toute puissante communauté d’extrême droite qui sévit sur la toile et hante les forums. « Ils ont une génération d’avance sur leurs adversaires », diagnostique celui pour qui l’arrivée au pouvoir de Marine Le Pen devient inéluctable d’ici 2022. « Ils ont été censurés dans les médias il y a quinze ans, donc ils se sont réfugiés sur Internet, où ils ont développé des codes pour transmettre un message qui sera très vite compris. Ils ont aussi appris l’art et la manière de faire de la dialectique de façon adaptée aux médias sociaux », assène-t-il.

Après avoir travaillé avec Wikileaks et participé à la révolution tunisienne de 2010 en aidant les hackeurs d’outre-Méditerranée, Fabrice Epelboin est bien conscient de l’influence énorme que quelques individus peuvent avoir par le numérique. Parmi les nombreux concepts explorés lors du semestre, ses étudiants ont ainsi pu découvrir « l’astroturfing », cette démultiplication de comptes sur les réseaux sociaux et de sites internet par un petit groupe pour donner artificiellement du poids à une opinion, voire déclencher un véritable mouvement.

« Pour certaines personnes, mon cours peut être difficile à encaisser », reconnaît celui « qui a passé [s]a vie à monter des boîtes et des startups », dans la communication, les médias et aujourd’hui la sécurité informatique. Après avoir surfé à l’orée des années 2000 sur la vague du numérique, Fabrice Epelboin transmet un regard désabusé sur un monde livré à la surveillance de tous contre tous : « Allier démocratie, confiance et surveillance est une illusion, il va falloir tout réinventer ou se résigner à voir la démocratie mourir ».

Mais qu’importe, c’est avec un enthousiasme authentique qu’il continue à enseigner, tout particulièrement pour les étudiants internationaux de Sciences Po. « Je n’ai pas d’enfants, donc je peux avoir des contacts avec la jeunesse que je n’aurais pas autrement, et découvrir des points de vue très variés selon le pays d’origine de certains. Et les meilleurs souvenirs que j’ai, c’est quand je rencontre des anciens élèves quelques années après, et que je vois que leur regard sur le numérique a changé ! »

Noé Michalon - École de journalisme de Sciences Po

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Les détails du cours « L'atelier numérique » de Fabrice Epelboin

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