“Être doctorant, c’est être au cœur de la production du savoir”

Parmi les 7 écoles que compte Sciences Po, l’une a un statut un peu à part : l’École doctorale. Délivrant à la fois des masters et des doctorats, c’est elle qui accompagne les aspirants chercheurs dans leurs premiers pas vers la recherche en droit, économie, histoire, science politique et sociologie. À l’occasion du Forum de la recherche, - événement qui invite chaque année les étudiants  à s’intéresser à une carrière scientifique - , entretien avec le nouveau doyen de l’École doctorale et chercheur au Centre de sociologie des organisations, Pierre François.  

Qu’est-ce qu’une École doctorale ? Quelles sont ses missions au sein de Sciences Po ?

L’École doctorale compte parmi les sept écoles de Sciences Po qui proposent une offre de formation à partir du niveau master. Mais son originalité tient au fait qu’elle dispense aussi, outre des diplômes de niveau master, des doctorats. Par rapport aux autres écoles qui sont davantage construites autour d’objets, son offre de formation est avant tout pensée par discipline ; en l’occurrence, les cinq disciplines qui structurent le projet intellectuel de Sciences Po : le droit, l’économie, l’histoire, la science politique et la sociologie. De manière un peu moins formelle, je dirais que l’École doctorale constitue le point de rencontre et d’articulation entre les deux missions fondamentales de Sciences Po : la recherche et l’enseignement. C’est une structure pédagogique, car l’enjeu est de former des étudiants en leur enseignant les concepts et les méthodes de la recherche en sciences sociales, mais c’est aussi un segment essentiel de la recherche à Sciences Po : comme dans tous les grands établissements d’enseignement supérieur, les doctorants constituent dans notre établissement un élément déterminant de la force de travail scientifique. C’est vrai quantitativement : à Sciences Po, la communauté académique permanente regroupe environ 200 chercheurs et enseignants-chercheurs, et les doctorants sont quasiment deux fois plus nombreux. Mais c’est aussi vrai qualitativement, car les recherches des doctorants sont au contact des innovations théoriques ou méthodologiques les plus avancées de leurs disciplines respectives.

Dans le monde de la recherche, quelle est la spécificité de votre École ?

Si on la compare à ses homologues en France et dans le monde, l’École doctorale de Sciences Po se démarque par une double spécificité. En France, elle est l’une des premières à s’être structurée comme une école à part entière, intégrant très fortement master et doctorat, d’une part, et la formation et les centres de recherche, d’autre part. Cette structuration précoce a permis à l’École d’impulser dès le début des années 2000 des réformes déterminantes et de mettre en place une organisation de la scolarité qui nous permet d’aller beaucoup plus loin aujourd’hui. Mais l’École doctorale doit aussi une partie de sa spécificité au lien très particulier qu’entretiennent l’histoire de Sciences Po et celle des sciences sociales : Sciences Po et les sciences sociales sont nés en même temps, dans le dernier tiers du XIXe siècle, et sur la base d’un diagnostic partagé, celui d’une crise des sociétés occidentales que la science devait permettre, sinon de résoudre, du moins de mieux comprendre. Ce n’est pas dire, évidemment, que l’histoire de Sciences Po et celle des sciences sociales se confondent - mais c’est souligner qu’elles sont, en France, étroitement liées l’une à l’autre, et que les transformations de la formation doctorale sont à replacer dans la profondeur de cette histoire longue.

Vous venez de rejoindre l’École doctorale : quel bilan faites-vous ?  

Un grand chantier a été porté par mes prédécesseurs, notamment Jean-Marie Donegani à qui je succède au poste de doyen. Cela consistait à changer de modèle et faire en sorte, tout d’abord, que tous les doctorants soient financés. C’est aujourd’hui le cas et c’est exceptionnel dans le paysage des écoles doctorales en France, en particulier en sciences sociales. L’autre grand changement a été d’inscrire le parcours  de doctorat dans une logique collective. Pendant longtemps la direction de thèse reposait sur la relation interpersonnelle nouée entre le doctorant et son directeur de thèse. Désormais, la thèse s’inscrit dans une dynamique collective, celle des centres de recherche. L’entrée en thèse se fait sur la base d’une décision collégiale dans laquelle le directeur de thèse joue évidemment un rôle déterminant, mais dans laquelle le centre de recherche a son mot à dire au même titre que l’École doctorale et le département. Les thèses se déroulent ensuite dans les centres de recherche de Sciences Po où des rendez-vous réguliers sont organisés avec la mise en place des comités de thèse.

Quelles sont vos ambitions pour l’avenir ?

Ma mission est de poursuivre ce mouvement de transformation profonde de l’école à partir de trois axes de développement. Le premier axe consiste à favoriser la circulation des étudiants de masters d’autres écoles de Sciences Po vers l’École doctorale. Le second axe est de développer une logique pluridisciplinaire. Le troisième porte sur l’internationalisation.

Le master recherche ne sera plus la seule voie pour accéder en thèse ?

Il restera bien sûr la voie principale, celui qui permettra d’y accéder le plus directement et avec la formation la plus complète et la plus robuste. Mais nous voulons aussi donner aux étudiants la possibilité de faire une thèse après un autre master que le master recherche. Il ne s’agit évidemment pas de transiger sur l’exigence académique à l’entrée de la thèse, qui reste une formation très exigeante et nécessairement très élitiste. Sciences Po, pour se positionner comme une université de recherche, a besoin d’une formation doctorale de très haut niveau. Il s’agit d’aménager le cursus scolaire en amont en proposant aux étudiants des autres écoles de tester leur intérêt pour les disciplines fondamentales, en leur proposant des enseignements qui leur permettent d’acquérir les compétences nécessaires à une éventuelle poursuite en thèse.

L’interdisciplinarité est votre second axe de développement, de quoi s’agit-il ?

La politique scientifique a défini un périmètre disciplinaire qui regroupe cinq disciplines contiguës dont les points de contact sont nombreux et fertiles. Au niveau doctoral, il nous faut désormais organiser et approfondir le dialogue entre elles, que ce soit par des enseignements (offrir aux historiens la possibilité de suivre des cours de droit par exemple), par des espaces de dialogue interdisciplinaire, des ateliers, des conférences sur une thématique commune auxquelles pourrait se joindre un ou deux invités extérieurs. L’expérience de certains laboratoires, et notamment du Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques (Liepp) de Sciences Po, rompus depuis longtemps à l’animation de ces dispositifs interdisciplinaires, sera pour nous extrêmement utile.

L’internationalisation est un chantier déjà avancé ?

Des initiatives ont déjà été prises avec les co-tutelles, les doubles diplômes ou les mobilités, et les étudiants internationaux représentent déjà 40% des inscrits en doctorat depuis 2011. Il s’agit maintenant de développer une internationalisation attachée à l’institution et qui ne repose plus seulement sur des initiatives individuelles ou des dispositifs isolés. L’enjeu, pour nous, est de continuer à attirer d’excellents étudiants issus d’institutions françaises - et, évidemment, de Sciences Po - mais aussi les meilleurs étudiants internationaux.

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