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14 septembre 2026

Entretien avec Thierry Balzacq, directeur du Centre for Global Security and Governance

En cette rentrée universitaire, Sciences Po inaugure un nouveau centre de recherche, le Centre for Global Security and Governance (CGSG). Sa mission principale est de stimuler et soutenir la recherche scientifique sur les grands enjeux du système international et d’y répondre de manière concrète et soutenable. En juillet dernier, le directeur de Sciences Po, Luis Vassy, a nommé directeur par intérim du Centre, Thierry Balzacq, professeur des universités à Sciences Po. Dans cet entretien, il présente les ambitions du Centre for Global Security and Governance et pourquoi il est destiné à faire de Sciences Po un établissement de référence en matière de relations internationales.

Créer un centre de recherche est un acte très fort. Cela fait dix-sept ans que Sciences Po. ne s’y est pas prêté. Quelles considérations ont conduit à cette décision ?

Il serait quelque peu fastidieux de se livrer à une généalogie complète du projet. On peut néanmoins rappeler que la création du Centre est l’aboutissement d’environ sept ans de discussions institutionnelles. Le directeur, Luis Vassy, qui avait fait des relations internationales, un des axes forts de son projet, a nommé, en juillet 2025, un Comité chargé de lui faire des propositions sur « les relations internationales, les études de défense et de sécurité à Sciences Po ». Florence Parly (Présidente du Conseil d’administration d’Air France-KLM et ancienne ministre des Armées) et moi avons été mandatés par le directeur pour co-présider ce Comité. Composé de 23 personnalités, le Comité a remis son rapport au directeur en décembre 2025. Puis, la direction et le directeur scientifique ont sollicité les différentes instances de Sciences Po. Enfin, ce travail de concertation a débouché sur les deux votes positifs du Conseil scientifique, d’une part, et du Conseil d’institut, d’autre part. 

Il faut dire que la situation des relations internationales à Sciences Po était devenue insolite, notamment face aux grands bouleversements du monde. En effet, depuis cinquante ans, il n’y avait plus à Sciences Po de Centre de recherche explicitement dédié à l’étude des relations internationales. Le Centre offre donc un ancrage institutionnel unique pour le développement de ce champ d’études. Il a pour vocation de renouer avec un des piliers constitutifs du projet initial de Sciences Po : « former [des citoyens] en prise avec le monde, confrontés à des défis exigeant des réponses globales » (Sciences Po. Le roman vrai, Paris, Presses de Sciences Po, 2022, p. 71).

Plus spécifiquement, le Comité a souligné que le statut des relations internationales à Sciences Po était paradoxal. Tout se passait comme si on avait fini par s’accommoder de la coexistence entre l’excellence de la formation, d’un côté, et l’insuffisance de la production scientifique , de l’autre. Les programmes d’enseignement en relations internationales, sécurité et défense sont parmi les plus demandés, tous cycles d’études confondus. En doctorat, plus de 60% des candidatures en thèse en science politique aspirent à s’inscrire en relations internationales. C’est probablement l’une des filières les plus sélectives de Sciences Po à ce niveau. Or, le nombre d’enseignants-chercheurs dans le champ des relations internationales, de la sécurité et de la défense a peu évolué au cours des trois dernières décennies. Comment prétendre, dans ces conditions, influencer durablement la marche du monde si notre contribution intellectuelle sur les grands enjeux stratégiques manque de densité et de visibilité ? 

Le deuxième facteur qui a donc convaincu les instances de gouvernance de Sciences Po de la nécessité de créer un nouveau Centre, est liée à la taille réduite de la faculté permanente. Le Centre offre à Sciences Po un noyau de base à partir duquel on peut construire une offre satisfaisante, condition sine qua non de la montée en puissance de Sciences Po, sur la sécurité, la gouvernance mondiale et la diplomatie. Personne ne peut douter que dans les grands bouleversements internationaux que connaît le monde, Sciences Po doit contribuer de manière décisive à l’élaboration de connaissances avancées à la fois pour le comprendre, pour préparer ceux et celles qui devront y vivre et travailler, et pour concevoir des alternatives robustes et soutenables aux nouvelles conflictualités.

Troisièmement, il est apparu qu’il y avait une forte tendance à diluer les relations internationales dans la sociologie historique et comparée du politique et à isoler celles-ci des pratiques disciplinaires qui existent dans la plupart des grandes universités. Derrière ce constat, se posent des questions fondamentales sur la manière d’aborder les relations internationales.  

Sans entrer dans la complexité des échanges épistémologiques, on peut se demander notamment : suffit-il d’étudier les sociétés étrangères pour elles-mêmes pour se réclamer du champ des relations internationales ? L’environnement national est-il de nature identique au milieu international ? Les relations internationales doivent-elles être analysées uniquement à partir de méthodes qualitatives ou de grandes théories générales ? À ces questions, le Centre répond par la négative. Il propose une démarche bien différente en s’appuyant sur l’interaction entre niveaux d’analyse, la diversité des méthodes et des approches – descriptive, analytique et normative. Un tel pluralisme repose toutefois sur un principe cardinal : ne pas tordre les faits afin qu’ils épousent nos préférences intellectuelles. 

Enfin, le Comité avait été surpris par l’érosion des relations entre Sciences Po et la Cité sur ces objets. Un des objectifs du Centre est de restaurer ce lien et d’engager avec les acteurs publics et privés, sur des bases universitaires, un dialogue continu sur tous les défis qui définissent et affectent le système international. Le Centre for Global Security and Governance est une unité de recherche universitaire ouverte sur l’extérieur.

Quelles seront les orientations des recherches qui seront conduites au sein du Centre ? 

Pour le Centre for Global Security and Governance, l'étude de la sécurité internationale appartient au même réseau épistémologique que celui des recherches sur  ce qui fonde et rend possible la régulation des conduites internationales. Ainsi, plutôt que de les juxtaposer, il est essentiel de penser et analyser de manière intégrée la compétition et la coopération, la guerre et la paix, les conflictualités et les conditions de leur régulation. 

Au regard de ses missions et des sujets sur lesquels il travaille, le projet scientifique qui sous-tend les activités du Centre repose sur trois grands axes articulés les uns aux autres : sécurité, gouvernance et diplomatie. Ces axes sont décisifs à la fois par leur portée académique, par le volume d’enseignements qu’ils peuvent irriguer dans les cycles fondamentaux et exécutifs, et      par leur effet de levier sur le débat public. 

Le premier axe porte sur la sécurité. Il regroupe les recherches qui s’intéressent aux grands enjeux de la conflictualité, tout en les faisant reposer sur de nouvelles bases : les acteurs, les causes, les objets, les moyens et les conséquences de la conflictualité mondiale. À cet égard, la sécurité internationale y est abordée dans toutes ses dimensions :  politique, militaire, environnementale, technologique, économique et idéologique. 

Cela dit, comprendre la sécurité dans un système international hétérogène, où les fondements mêmes de la coopération sont sans cesse contestés, rend nécessaire de s'interroger sur les formes par lesquelles les acteurs internationaux tentent d’activer, d'encadrer, de réguler et de limiter les dynamiques qui menacent l'ordre qu'ils partagent ou prétendent partager. C’est l’objet du deuxième axe de recherche. Enfin, le troisième axe rassemble les travaux autour de la diplomatie. Il se concentre sur les instruments, mécanismes et procédures à travers lesquels les acteurs étatiques et non-étatiques négocient leurs relations et participent à la construction d’un cadre d’interaction régulé par des normes mutuellement contraignantes. 

En dehors du développement des recherches et des enseignements, qu’est–ce que le Centre apportera à Sciences Po ? 

Le Centre for Global Security and Governance a été créé afin de prendre à bras-le-corps trois défis qu’il était devenu impossible d’ignorer : scientifique, pédagogique et démocratique. C’est essentiellement à l’aune de ses performances dans ces secteurs que sera jugée sa contribution aux efforts de Sciences Po pour asseoir sa nature d’université de recherche de rang mondial, connectée avec les grandes ruptures de son temps et réceptive à d’autres modalités de production des connaissances. 

En affirmant une identité scientifique claire en relations internationales, le Centre doit prioritairement renforcer cette discipline tant sur le plan quantitatif que qualitatif. Par ailleurs, en synergie avec le département de science politique, les écoles et la formation exécutive, il est chargé d’aider à structurer la réponse que Sciences Po peut apporter à une demande pédagogique de plus en plus importante en relations internationales, en particulier, dans les domaines de la sécurité, de la défense et de la gouvernance mondiale. Enfin, le Centre a pour objectif d’ouvrir les savoirs et les débats, notamment autour des enjeux de sécurité et de défense, à d'autres univers que celui du monde des praticiens. C’est en partie cette ouverture que nous désignons par le terme de « civilianisation ». En effet, la montée en puissance des sujets de défense et de sécurité est aussi un enjeu démocratique vital. Le débat public doit pouvoir s’appuyer sur une recherche civile de haut niveau, non seulement parce qu’il est démocratiquement inconcevable qu’il soit exclusivement porté par le monde militaire, mais aussi parce que cet écosystème réclame le concours de contrepoints méthodologiques alternatifs venus du monde civil pour mieux renforcer sa propre pensée stratégique. Contribuer à « civilianiser » les relations internationales, les études de défense et de sécurité s’inscrivent aussi bien dans la mission scientifique de Sciences Po que dans sa responsabilité démocratique. Aucune civilianisation sérieuse ne peut aboutir sans rapport à la Cité et sans dialogue exigeant avec les praticiens. Affirmer le contraire, c’est croire que l’écho de sa propre voix suffit à changer le monde.  

Enfin, le Centre entend devenir le principal point d’attache partenarial autour des questions de sécurité et de gouvernance mondiales. Plusieurs universités du réseau européen CIVICA et franco-américain d’Alliance ont déjà exprimé leur intérêt pour développer des activités communes (initiatives concertées de recherche, projets de financements, échanges de chercheurs et de      doctorants, etc.) avec pour ambition de favoriser l’émergence d’un pôle d’excellence internationale, susceptible de bénéficier tant aux enseignants-chercheurs qu’aux étudiants. Par ailleurs, dans le prolongement des orientations de recherche proposées par la direction scientifique, le Centre pourrait jouer un rôle pilote dans l’expérimentation de nouvelles coopérations scientifiques ambitieuses au-delà de l’espace euro-atlantique, notamment en Asie et en Afrique, là où se situent des foyers majeurs de transformation et de recomposition.

 

Professeur des universités, figure reconnue parmi les chefs de file mondiaux dans le domaine des Relations internationales, Thierry Balzacq a rejoint Sciences Po en 2019. Il dirige les études en science politique à l’Ecole de la recherche.   Découvrir son parcours.

Légende de l'image de couverture : Thierry Balzacq, entretien pour la revue "Conférence" en mars 2025. (crédits : Pierre Morel pour Sciences Po)