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10 septembre 2026
L'édito de Jeanne Lazarus, doyenne du Collège universitaire : "Il va falloir faire preuve de courage et d’humilité" :
Jeanne Lazarus, doyenne du Collège universitaire, livre un édito inspirant qui dévoile ce que représentent les leçons inaugurales des rentrées solennelles pour les jeunes étudiants débutant leurs études à Sciences Po. Puisant dans les interventions des sept invités prestigieux ayant répondu présents en cette rentrée 2026, elle y retrouve en fil rouge plusieurs thèmes récurrents et fondamentaux, pour nos étudiants comme leurs aînés : la responsabilité et l'altérité, mais aussi l'humilité, le courage et le savoir.

« Il va falloir faire preuve de courage et d’humilité. À écouter l’ensemble des orateurs, ce conseil semble s’adresser tant aux étudiantes et étudiants qui démarrent leurs études qu’à leurs enseignants ou aux décideurs politiques présents lors de ces rentrées, à une génération qui, peut-être, s’encourageait elle-même en encourageant les plus jeunes. »
Jeanne Lazarus
Doyenne du Collège universitaire de Sciences Po
Les leçons inaugurales de la rentrée du Collège universitaire : la responsabilité et l’altérité
Chaque année, nos campus du Collège universitaire invitent des personnalités de premier plan pour prononcer la leçon de la rentrée solennelle. Sept campus, sept invités et invitées d’honneur, qui s’adressent à nos nouveaux étudiants ainsi qu’aux partenaires et amis de Sciences Po qui nous font l’amitié d’être présents. Le site Conférence publie un grand nombre de ces leçons, marquées cette année par une forme d’inquiétude.
Derrière les conseils donnés aux étudiantes et étudiants qui démarrent leurs études supérieures, les félicitations et les encouragements se posent nombre de questions : celles de l’état socio-économique du monde dont ils héritent, celles de la cohésion des sociétés, de la façon pour eux d’y trouver une place, et de ce qu’ils en feront. Ces leçons interrogent toutes, à leur façon, la pérennité du monde que nous connaissons. Quelles politiques ? Quelles valeurs promouvoir ? Quels futurs construire ?
Deux diplomates, un journaliste, une intellectuelle, un romancier, un ancien Premier ministre et un ancien président de la Banque centrale européenne : nos invités, toutes et tous très prestigieux, étaient très différents les uns des autres. Pourtant, plusieurs thèmes récurrents ont traversé leurs interventions.
La responsabilité d’abord, au cœur du texte d’Eva Illouz à Paris, qui a inauguré ce cycle et largement inspiré les orateurs suivants. La sociologue considère que lorsque, au nom de leur prestige scientifique, les intellectuels se mêlent des affaires de la cité, ils doivent en mesurer les conséquences. Surtout, ils se doivent de conserver leur exigence intellectuelle, de faire preuve d’humilité et de se garder d’utiliser la critique pour acquérir du pouvoir.
L’ambassadrice de France en Azerbaïdjan Sophie Lagoutte, à Nancy ,et la présidente de l’Institut du monde arabe et diplomate Anne-Claire Legendre, à Reims, ont toutes les deux discuté de la responsabilité des diplomates : quel est leur rôle dans un monde où la force semble l’emporter ? Comment préserver les intérêts nationaux et les intérêts collectifs ?
Les journalistes ont quant à eux la responsabilité de rapporter ce qui se passe à travers le monde, comme l’a expliqué au Havre Thibaut Bruttin, le directeur général de Reporters sans frontières. Cette responsabilité ne doit pas être un risque et c’est le sens de la défense de la liberté de la presse. Collectivement, les sociétés et les pouvoirs politiques doivent offrir un cadre dans lequel la presse peut se montrer responsable.
C’est la responsabilité de l’autre qu’a interrogée le romancier Kamel Daoud à Menton avec une lecture serrée d’une série d’ouvrages classiques. Le lauréat du prix Goncourt 2024 a évoqué “la responsabilité qu’implique toute rencontre”, par laquelle l’autre acquiert une existence et qui empêche la cruauté à son égard, voire son meurtre.
L’ancien premier ministre Jean-Pierre Raffarin a enjoint les étudiantes et étudiants de Poitiers à être responsables de leurs actes, quand l’ancien gouverneur de la Banque de France et président de la Banque centrale européenne Jean-Claude Trichet a réfléchi à Dijon à la responsabilité des décideurs de la politique économique et à l’importance d’une union qui ne soit pas seulement monétaire et économique mais qui doit être politique.
La responsabilité n’est pas qu’individuelle. Certes, les étudiants doivent agir avec discernement et assumer leurs choix. Mais la responsabilité, c’est aussi celle des institutions, des partis politiques, des groupes sociaux, de la société elle-même. La responsabilité n’existe pas sans lien entre les personnes, comme entre les individus et le collectif. Elle nécessite un espace commun de droits et de devoirs.
Car c’est sans doute ici que l’inquiétude est la plus palpable : est-ce qu’un monde commun existe encore ? Cette altérité dont Kamel Daoud a montré, depuis la salubrité de Sancho Panza pour Don Quichotte jusqu’aux tourments des personnages de Camus aux prises avec l’altérité, en passant par les formes radicales de négation de l’autre du monstre Astérion, le minotaure de Borges, qu’elle est certes nécessaire pour nous ouvrir les yeux mais qu’elle est aussi difficile à supporter.
La reconnaissance de l’autre n’est pas une évidence. C’est un enjeu pour les diplomates, un enjeu pour les intellectuels. Comment penser le désaccord ? Peut-on accepter d’entendre des idées, des valeurs, qui ne sont pas les nôtres ? Les journalistes le paient parfois de leur vie, comme Thibaut Bruttin l’a rappelé. Relater des faits qui dérangent les pouvoirs en place n’a jamais été facile, mais au-delà même du pouvoir, ce sont les visions du monde antagonistes qui s’affrontent.
Pour tous nos invités d’honneur, ces antagonismes sont à combattre. Il faut les combattre par la reconnaissance de l’autre, par le dialogue nous ont-ils et elles dit, mais aussi par l’humilité, thème de la conférence nancéienne de Sophie Lagoutte, et par le savoir, comme l’a dit Eva Illouz qui, en réponse à une question, a affirmé qu’elle lit lorsqu’elle a peur : le savoir contre la peur.
Et puisque ces valeurs ne semblent pas au cœur des relations politiques nationales comme internationales, c’est sur les jeunes que l’on compte pour les apporter dans le monde qui vient. Alors, oui, comme Eva Illouz y a encouragé les étudiantes et étudiants, il va falloir faire preuve de courage et d’humilité.
À écouter l’ensemble des orateurs, ce conseil semble s’adresser tant aux étudiantes et étudiants qui démarrent leurs études qu’à leurs enseignants ou aux décideurs politiques présents lors de ces rentrées, à une génération qui, peut-être, s’encourageait elle-même en encourageant les plus jeunes.
Retrouvez aussi :
- la leçon inaugurale de l'écrivain Kamel Daoud en intégralité sur le site Conférence ;
- les rentrées des campus en chiffres et en photos.
Légende de l'image de couverture : Jeanne Lazarus, doyenne du Collège universitaire, à la rentrée du campus de Paris, amphitéâtre Émile Boutmy, 25 août 2026. (crédits : Clara Dufour/Sciences Po)
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